Qu'est-ce qu'une tragédie antique ? Introduction à la tragédie grecque

Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff

présentation et bibliographie de C. Noirot,
traduit de l'allemand par A. Hasnaoui,
les Belles lettres, 2001

Compte rendu par Jacques Dyck (†)

à François Lévy

Quelle bonne idée de penser aux amateurs d'antiquités qui maîtrisent mal la langue allemande, et de donner à ceux-ci la traduction de classiques de la philologie d'outre-Rhin comme cet extrait de l'Héraklès de U. von Wilamowitz-Mollendorff, le vieil adversaire de Nietzsche ! A l'heure où notre mondialisation commençante ouvre encore malgré tout les psychismes post-modernes aux démons de l'ignorance invincible, il est en effet bon de disposer d'une autre interprétation de la tragédie attique que celle du solitaire de Sils Maria, serait-elle fort âgée elle aussi toutde même; une interprétation qui, tout en pointant le caractère trop médical du concept de catharsis autour duquel s'articule, contre la purification platonicienne, la Poétique d'Aristote, ne s'installe pas pour autant dans la pompe wagnérienne d'un dionysisme de la jeunesse peut-être plus intuitif qu'exact; une interprétation qui devra rendre des comptes à un platonisme avec théâtre (!) ce qui paraît bien difficile, mais voyons...

Non, soutient Wilamowitz, il n'est pas venu à l'esprit des tragiques attiques de "purger" l'âme des fidèles conviés à honorer le dieu comme ferait un spectacle de rugby contemporain (pour reprendre cette inspiration méridionale à Michel Serres). La tragédie, étant donné l'innovation géniale d'un deuxième acteur introduite par Eschyle, perpétue un rite qui, comme tel, présentant la possession qu'opère le dieu - et donc la puissance de celui-ci lorsqu'il punit la faute de piété du héros infidèle - édifie les participants, les initie aux vertus requises d'un homme supposé libre dans la Cité antique, plus qu'il ne les transporte au sens de Nietzsche [1]. La dimension (paradoxalement) vertueuse des dionysies marquées par les temps réservés au théâtre, apparaît mieux lorsqu'on s'interroge en philologue, avec Wilamowitz, sur l'origine du mot "tragédie" lui-même. Il peut se faire que le bouc ne soit pas l'unique vecteur des quolibets qui marquent les premiers traits du propos tragique, malgré qu'en ait l'étymologie, et qu'il faille en appeler au cheval: les satyres du thiase dionysiaque à Corinthe ne sont autres que des centaures en Attique ou en Asie! Où la sagesse de Chiron l'emporterait - selon Wilamowitz mariant sans le dire vraiment Aristote et Platon contre Nietzsche - sur le transport, encore une fois, ce que spécifierait pour nous une des significations reçues en français du mot "représentation" par exemple. Pour être risquée, la vue proprement religieuse de Wilamowitz a quelque chose d'extraordinaire, qui s'affranchit de l'hypothèque de la purgation aristotélicienne (on se souvient de la leçon d'Antigone, alors qu'on oublie d'une fois l'autre une compétition de gymnastique), et l'inattendue présence dans le champ tragique des centaures invite par exemple à reprendre le beau livre que consacra aux kantoroi Georges Dumézil au début de sa carrière ! [2]

Il faut tout de même avouer que l'extrait de l'Héraklès ici présenté est confus. Le lecteur se perd dans une érudition vaine si elle ne se soucie pas de démonstrations solides. D'un même trait, le savant joue avec les sources comiques multiples des poèmes tragiques, sans qu'on sache bien la part qui revient à l'archéologie du rituel dionysiaque et celle qui revient à l'étude des textes du théâtre proprement dit dont nous disposons. Dumézil, dans l'étude citée plus haut, était mieux armé. Il envisageait la source indo-européenne de l'échange d'insultes qui nourrit les apparitions du silène dionysiaque, satyre ou centaure - quoique l'on reste, il est vrai, avec lui dans la perspective carnavalesque à laquelle tente justement de se soustraire Wilamowitz, mais sans y parvenir de façon convaincante. L'impression de vertige qu'on ressent parfois à la lecture de Qu'est-ce qu'une tragédie attique? est peut-être due au découpage de notre texte, qui ne constitue qu'une partie d'un ensemble monumental où se trouvent sans doute chacune à sa place les clefs de passages fulgurants mais obscurs. Wilamowitz en appelle malheureusement aussi à des bien-entendus d'époque concernant Schiller, Gothe ou Shakespeare, qui n'éclairent plus aujourd'hui la recherche de nos sources. Nietzsche, dans son contexte, voyait mieux que son ancien confrère que Dionysos nous devint étranger dès Euripide, et que les écrivains futurs, aussi profonds soient-ils, ne pourraient pas tenir lieu d'officiants. Erwin Rohde, dans Psyché[3], marquait pour sa part le mal plus tôt encore, si bien que Shakespare ou Gothe payant leur tribut à l'aristotélisme avaient peu de chance de réinstruire un culte perdu. En toute rigueur, Platon, le véritable interlocuteur de Wilamowitz, se serait-il laissé intimider par la convocation du théâtre d'Eschyle à la défense du dieu? N'a-t-on pas quitté le champ imparti à la littérature si l'on veut retrouver le sentiment religieux qui inspire toute dévotion? Enfin, on se demande même parfois si le grand philologue ne se hasarde pas à contempler des platitudes: l'amour qu'éprouve le laboureur pour ses boufs à l'époque classique interdit que ceux-ci soient sacrifiés - dans le cadre exhumé des bouphonies certes, explicitement, à moins de tomber dans un cliché désarmant. Ainsi ne trouve-t-on pas dans le texte inégal de Wilamowitz reconstitué ici à partir de l'Héraklès, la réponse à la question posée dans le titre de notre édition: qu'est-ce qu'une tragédie attique? Et s'il y avait une réponse à chercher à partir des intuitions du grand philologue allemand, c'est à la présentation, excellente, de l'ensemble par Caroline Noirot, qu'il faudrait se référer, qui ordonne et éclaire la pensée qui se cherche de Wilamowitz-Mollendorff. Ce dernier ose le conflit avec Aristote et Nietzsche - ce qui est considérable - mais il échoue à nous faire vraiment miroiter un trésor que n'auraient pas aperçu les archéologues modernes ou post-modernes. Trésor que nous cherchons toujours, après les travaux de Henri Jeanmaire, de Robert Turcan ou de Jean-Marie Pailler [4].

Finissons par une palinodie qui rappelle la façon dont nous avons commencé. Le lecteur qui en maîtrise mal la langue aimerait lire en français d'autres ouvrages de l'érudition philologique allemande: tant de merveilleux articles de la Realencyclopädie de Pauly-Wissowa par exemple !

(1) Pour un éclairage récent de l'hamartia aristotélicienne, voir Jacques Taminiaux, Le Théâtre des philosophes, Jérôme Millon, Grenoble, 1995, p 59-69. [Retour au texte]

(2) Georges Dumézil, Le Problème des centaures. Etude de mythologie comparée indo-européenne, Geuthner, Paris, 1928. [Retour au texte]

(3) Erwin Rohde, Psyché. Le culte de l'âme chez les Grecs et leur croyance en l'immortalité de l'âme, tr. fr., Paris, 1928. [Retour au texte]

(4) Henri Jeanmaire, Dionysos. Histoire du culte de Bacchus, Paris, 1951; Robert Turcan, Les sarcophages à représentations dionysiaques, BEFAR, Rome, 1966; Jean-Marie Pailler, Bacchanalia, BEFAR, Rome, 1988 [Retour au texte].

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