A quoi sert la métrique ? Interprétation littéraire et analyse des formes métriques grecques : une introduction

Martin Steinrück, avec la collaboration d'Alessandra Lukinovich

J. Millon, 2006

Compte rendu par Marie-Andrée Colbeaux

Le projet de ce que l'auteur appelle modestement une introduction, est double : il s'agit assurément d'initier l'helléniste à la métrique grecque mais surtout de montrer combien l'analyse des formes métriques nourrit l'interprétation des textes. Pour mener à bien ce projet, mené comme une enquête, l'auteur se saisit du lecteur pour le guider pas à pas, dans ce qui a pu paraître à beaucoup un exercice rébarbatif. L'ouvrage s'apparente ainsi à un manuel, avec des définitions, des exemples, mais il s'enrichit d'une méthode qui accompagne le lecteur vers une découverte du sens et une connaissance des problèmes que se sont posés les métriciens antiques et contemporains. La démarche est par conséquent progressive; Martin Steinrück expose les outils d'analyse, depuis le mètre, jusqu'à la prose, en développant, pour chaque étape, une application littéraire. Le livre laisse apparaître cinq grandes étapes, avec l'exposé des principes de scansion, la notion de vers, l'élargissement du programme stichique à un programme strophique, la strophe et la prose.

L'auteur met en suspens dès le début sa définition du mètre pour y revenir plus tard, p.25, et préfère définir le rythme à partir, ou bien, de l'opposition binaire entre syllabe ouverte et syllabe fermée, où le critère de longueur n'est pas véritablement marqué, ou bien, de la transition de l'une à l'autre forme syllabique. Contrairement à la tendance la plus répandue, l'analyse se fait donc en terme de syllabe et non de voyelle. Après un rappel des différentes positions historiques sur la question, M. Steinrück insiste sur le fait que cette notion d'opposition entre des formes syllabiques ne peut être perçue que dans la répétition. Ces premières définitions étant posées, l'auteur rappelle comment le métricien parvient à établir un schéma d'analyse qui se compose des symboles indiquant la valeur des syllabes. Les grandes règles de la scansion sont alors exposées et justifiées (muta cum liquida, vocalis ante vocalem corripitur, p,16). De manière didactique, en définissant chaque point, l'auteur parvient au schéma de surface, schéma qui ne vaut plus seulement pour un vers mais que l'on retrouve à plusieurs reprises et qui constituerait «une syntaxe des syllabes». La définition d'elementum anceps et elementum biceps p. 18 et 19, permet alors d'introduire le concept de position métrique, ordre numéroté des syllabes dans le schéma de surface.

Dans un deuxième temps, M. Steinrück s'arrête à la question du vers, en définissant le côlon, composante non divisible d'unités et montre comment l'interprétation peut être liée à l'analyse de ces unités. Le vers apparaît alors comme la combinaison de côla où la transition de l'un à l'autre est faible tandis que la rupture en fin de chaîne est sensible. Il est dès lors possibble de définir un texte stichique, p.22, avec plusieurs remarques : un côlon n'est pas répété à l'identique dans un vers, plus le nombre de côla combinés augmente, moins se trouve répété ce vers. Le vers stichique, par conséquent, est une combinaison qui se répète beaucoup car elle ne contient que peu de côla. Néanmoins, la composition du vers en côla a été moins perçue, au fil du temps, et a été réinterprétée en terme de mesures, d'autant plus qu'une même unité était répétée (hexamètre dactylique, mètre trochaïque et iambique) p. 26. Très souvent la fin de mot correspond à la fin d'un côlon, ainsi la réinterprétation du vers en mètres introduit une coupe dans un mètre, la césure ou entre 2 mètres, la diérèse (détail des césures p, 27-28). L'auteur montre alors la valeur de la césure, dans l'examen d'Ovide et des Argonautiques orphiques, qui mène à l'interprétation de telle ou telle césure, et il poursuit son investigation par l'analyse des répétitions des longues à certaines positions : la lecture d'un extrait du chant 1 de l'Odyssée et du catalogue des Ages d'Hésiode l'amène ainsi à des observations à la fois synchronique et diachronique. La répétition de ces longues apparaissent comme des marqueurs signifiants, mais leurs emplois évoluent avec les représentations de ce qu'est la métrique chez les anciens. Le travail sur les coupes nous conduit logiquement à la notion inverse, à savoir les ponts, caractérisés par l'absence d'une fin de mot à certaines positions (l'auteur ne vise pas l'exhaustivité, mais choisit ici seuls les ponts utiles à l'interprétation, pont d'Hermann et pont de Porson, ce qui permet une interprétation des vers 1215ss des Grenouilles d'Aristophane).

M. Steinrück procède alors à un examen des formes qui sont l'aboutissement du programme stichique à un programme strophique, en commençant par les formes ioniennes, les épodes. L'élargissement apparaît à travers le nombre plus importants de côla, dont les liens, synaphie lexicales, asynartète et epodos, ont décrits. Avec des exemples qui étayent la démonstration, et dans lesquels l'auteur souligne la nécessaire prudence dans des projets de datation, l'élégie est examinée, puis les formes éoliennes, pour lesquels sont proposés de manière fort utile des moyens mnémotechniques, à propos des différents types de glyconiens (p. 65-66).

M. Steinrück progresse alors vers la description de la strophe, qui appartient à la tradition dorienne, en décrivant le fonctionnement des strophe, antistrophe et épode. Ce point l'amène à réfléchir sur la question de la colométrie, dont les représentations ont évolué au fil du temps. L'auteur développe ainsi le divetailing et la césure, la question du glissement métrique et de l'équivalence et de l'epiplokè, pour exposer le nouveau dithyrambe.
Cet élargissement progressif du vers à la strophe nous mène logiquement à nous interroger sur la prose. Martin Steinrück lance alors les bases d'une étude du rythme de la prose.

Évidemment, ces études seraient utilement prolongées par l'analyse de la métrique à la période hellénistique. Néanmoins, pour ce que nous pouvons lire d'ores et déjà, nous soulignerons l'efficacité d'un tel ouvrage, qui détache la métrique d'une technique absconse et inutile et qui ouvre de nombreux champs d'exploration, par la formulation, presque au passage (par exemple note 46 p. 43) d'hypothèses tout à fait enthousiasmantes.

Pour clore cette présentation, nous tenons à rappeler que Martin Steinrück, associé à Alessandra Lukinovich, a fondé en 1998 le groupe DAMON, composé de métriciens de la littérature antique gréco-romaine. Le site internet de DAMON, http://www2.unil.ch/damon/, propose un outil qui complète l'ouvrage par sa facilité de consultation, le « Nomenclator metricus ». Y apparaît la présentation des principaux termes usités en métrique, avec un répertoire très pratique des schémas métriques. Loin d'être une simple liste de définitions, le Nomenclator metricus soulève des problèmes et des discussions sur lesquels Martin Steinrück revient souvent dans son ouvrage.

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