Quand les anciens correspondaient ; à propos de trois livres récents :

Alciphron, Lettres de pêcheurs,de paysans, de parasites et d'hétaïres, introd., traduction et notes de Anne-Marie Ozanam, (La roue à livres) les Belles lettres, 1999.

Libanios, Lettres aux hommes de son temps, choisies, traduites et commentées par Bernadette Cabouret, (La roue à livres) les Belles lettres, 2000.

Sénèque et Paul, Lettres, traduit du latin et préfacé par Paul Aizpurua, (Le cabinet des Lettrés) Gallimard, 2000.

Compte rendu par Jacques Dyck (†)

Alciphron, Lettres de pêcheurs,de paysans, de parasites et d'hétaïres

introd., traduction et notes de Anne-Marie Ozanam, (La roue à livres) les Belles lettres, 1999.

La lecture des Lettres d'Alciphron laisse une impression d'étrange familiarité. Réflexion faite, cela peut tenir en ce qe s'y révèle, sous le masque de la fiction littéraire, quelque chose de notre première personne du singulier. Au point que si les petits bijoux du contemporain de Lucien appartiennent sans doute à la mimésis rhétorique, comme les range Reardon (1),on aimerait au fond les trouver plutôt classés avec les romans de la même période, dès lors que la découverte de la subjectivité tient (toujours) d'une épreuve initiatique.

Parce qu'Alciphron est censé imiter Lucien et que Lucien imite Ménandre ou les postures de Ménippe dans ses Dialogues -la Comédie imitant quant à elle les Tragiques, qui imitent...- nous nous trouvons tout près par le travail d'élaboration esthétique, de la forme d'ecphrasis, imitation au second degré de la "nature", portée à sa perfection par Longus et Philostrate. Il suffit de comparer les lettres des hétaïres imaginées par Alciphron aux Dialogues des courtisanes de Lucien qui leur servent de modèle, pour constater la différence de ton qui a été gagnée grâce à ce degré d'art supplémentaire qu'impose la transposition du dialogue au genre épistolaire -véritable "déplacement" au sens freudien ! Ce qui reste d'une vulgarité proche de la pornè chez Lucien, où les personnages sont mal dégrossis des types qu'ils incarnent à l'emporte-pièce comique, prend les allures d'une patine à l'Antique chez Alciphron où nous pouvons prendre, nous aujourd'hui, au sérieux les peines de coeur des femmes pas si légères que nous peint le poiète raffiné, femmes qu'on imagine par ce biais très belles et génuines aux prises avec des amants illustres : Ménandre lui-même, en délicat hommage de l'élève au maître.

Derrière le masque des courtisanes et de leurs amants, on devine le jeu du "retour à l'Attique" propre à la Seconde sophistique, un monde intérieur dont -c'est pourquoi nous parlons du roman- l'époque impériale commence de prendre la mesure ; guérir de soi suppose le miracle d'une rencontre à la suite de désagréables tribulations où ce qui va devenir une personne s'est trouvée seule avec soi, donc en danger.

Cela ne va pas non plus, bien sûr, sans la fantaisie appliquée ici au personnage du parasitos qui nous invite à rire et à nous interroger. En voilà un qui dispute sa pitance, chez les Trimalcion, aux hétaïres et aux philosophes -aux Cyniques en particulier, naturellement, barbus, dégoûtants et furieux. Déjà, les hétaïres sont plus expertes en l'art de plaire et de persuader que les philosophes, et ceux-ci n'ont pas toujours en la personne du parasite, contrairement à ce que laisse crire Lucien, un alter-ego redoutable, plus souple et plus tolérant -plus philosophe qu'eux ! La réalité est souvent plus douloureuse, qui ravale le pique-assiette sans talent particulier aux utilités de base du divertissement des parvenus : l'hôte peut s'amuser à ébouillanter son obligé, par exemple. C'est qu'il faut bien vivre quand on est libre -noble !- et sans le sou : le rêve de certains cadets de cette Gascogne-là ne va pas plus loin que d'emporter la belle nappe blanche ou l'aiguière en argent du mauvais régaleur et de fuir au Pirée pour revendre le butin à un pirate compréhensif.

Bref, ces Lettres, qui étaient inaccessibles dans leur ensemble en français, sont une bonne surprise. Elles sont adressées, comme le dit Francis H. Fobes (2), "by nobody to nobody". C'est-à-dire, pour nous, presque de personne à personne.

(1) Courants littéraires grecs des IIe et IIIe siècles après J.-C., les Belles lettres, 1971, p. 145. [Retour au texte]

(2) The Letters of Alciphron, AElian and Philostratus, transl. by A.R. Benner and F.H. Benner and F.H. Fobes, London-Cambridge, 1949, p. 4. [Retour au texte]

Libanios, Lettres aux hommes de son temps

choisies, traduites et commentées par Bernadette Cabouret, (La roue à livres/Documents) les Belles lettres, 2000.

"...repousser totalement les Grâces n'est pas grec". L'esprit des lettres de Libanios tient dans cette belle et difficile formule. Il ne fait pas de doute pour le sophiste dont s'honore l'Antioche du IVe siècle, que l'hellénisme parachève la nature et que l'art de vivre des Grecs qui forment toujours l'élite dans l'Empire d'Orient est un ornement indispensable. Et ces perles de la paideia en effet : hauts fonctionnaires, philosophes, l'empereur Julien, échangent des lettres. On se plaint entre soi que les nouvelles, qu'on connaît par ailleurs, n'aient pas fait l'objet d'une confidence personnelle, que l'on puisse donc déclamer en petit comité parce qu'elle aurait été si bien tournée -à l'avantage du destinataire qui y aurait vu sa reconnaissance et par conséquent son éloge-, tellement "grecque". Il est émouvant de voir, à travers la trame bien restituée des lettres de Libanios choisies par Bernadette Cabouret, ceux qui ont la conscience de réprésenter l'aristocratie du moment se regarder s'aimer les uns les autres pour la beauté des vertus qu'ils manifestent grâce à la beauté entre toutes de l'éloquence avec laquelle ces vertus sont dites et la première d'entre elles : la grâce d'aimer l'amabilité de celui auquel on s'adresse. Le choix de Bernadette Cabouret n'infirme pas celui qu'avait fait en son temps A.-J. Festugière (1) des lettres où Libanios apparaît comme le papa sophiste de ses poulains étudiants qu'il faut protéger des dangers de la cité -Antioche, qui doit mériter encore que les empereurs y fixent leur résidence pour oublier l'agitation de la "grande cité", Constantinople. Libanios semble vouloir ignorer que le monde, dans l'Empire du IVe siècle, à Antioche comme à Constantinople, à Milan et à Rome, change. Une lettre, miraculeusement conservée, de Libanios à Symmaque (2) en témoigne : l'éloquence, grecque ou latine, est toujours l'éloquence. Pourtant, ce sont les tachygraphes qui l'emportent sur les rhéteurs. C'est le latin, y compris à Antioche bientôt, qui menace de primer le grec dans l'administration impériale. Les étudiants préfèrent Beyrouth à la capitale syrienne pour y apprendre le droit, et non plus la sophistique (Libanios n'arrive pas à comprendre vraiment qu'un avocat doive désormais connaître le droit. Le droit ? Un avocat !). Enfin, les chrétiens provoquent des troubles de plus en plus sévères parce qu'ils sont de plus en plus conscients de leur force.

L'Empire change, et le grand homme le sait bien, dont la correspondance consiste pour beaucoup en lettres de recommandation et de défense de causes qu'en d'autres temps un homme de sa position et de son éducation n'aurait pas pu perdre. En effet, la classe curiale à laquelle appartient Libanios voit ses revenus et sa fonction même menacés par les nouvelles dispositions de l'administration impériale, désormais chrétienne. Un curiale est propriétaire, ce qui lui permet d'assurer des charges, des liturgies, et pour les plus riches, la plus haute et la plus prestigieuse d'entre elles : les Olympia. Il y va, pour un Hellène, de la philotimia qu'il lui faut illustrer. Or, l'organisation de jeux coûte très cher, et dans ces temps difficiles, les revenus des terres ne suffisent plus même à des liturgies subalternes, si bien qu'on voit ce spectacle consternant dans la vie municipale syrienne, de curiales s'enfuyant dans les montagnes à l'arrivée d'un gouverneur chargé de vérifier les comptes. Soyons clairs. Libanios ne plaide pas pour que les sénateurs s'enrichissent : il a l'âpreté au gain en horreur ; mais pour que les plus vieilles familles des cités aient les moyens d'offrir aux dieux ce qui leur est agréable, à savoir les clameurs d'un peuple heureux -qu'il faut enthousiasmer par les uenationes dignes d'une Antioche, qui mettent aux prises des vrais fauves bien féroces (3) et des chasseurs aguerris et promis au carnage. Eh bien, les curiales ne peuvent plus satisfaire aux exigences de leur fonction. Ils ont besoin des subventions de l'administration pour faire face, et ce sera assez de dire que, à partir de Théodose, tout ira à l'avenant pour les patriciens hellènes-païens.

Il ne nous échappe donc pas, à la lecture des lettres de Libanios, que ce dernier parle depuis un monde qui disparaît déjà de son vivant. Son courage, son entêtement peut-être, à ne pas "repousser totalement les Grâces" dans un temps, pour lui, de détresse, lui auront sans doute valu la considération affectueuse des médiévaux byzantins qui, pourtant chrétiens, se reconnaissaient encore dans l'amour de la paideia porté avec une telle exquise constance. Le petit ouvrage préparé par Bernadette Cabouret nous invite à faire comme eux.

(2) Antioche païenne et chrétienne : Libanius, Chrysostome et les moines de Syrie, Paris, 1959. [Retour au texte]

(3) p. 192, Lettre 92 (Foerster 1004). [Retour au texte]

(4) p. 138, Lettre 61 (Foerster 1400), à Doulkitios. [Retour au texte]

Sénèque et Paul

traduit du latin et préfacé par Paul Aizpurua, (Le Cabinet des lettrés) Gallimard, 2000.

Edgard Poe n'a pas vécu assez longtemps pour s'intéresser à la littérature chrétienne apocryphe, et c'est dommage. Il aurait déduit d'un rien l'enchaînement des idées par lesquelles se laisse bercer le lecteur des manuscrits douteux, plus à la manière dont Borgès reconstitue la rêverie d'Averroès lecteur d'Aristote qu'à celle dont Lacan interprète pour son compte certaine "Lettre volée" de notre maître. Une question préjudicielle aux prétendues lettres échangées par Sénèque et saint Paul : pourquoi font-elles suite au corpus chrétien plus qu'au corpus stoïcien ? Et puisque c'est Jérôme qui officie, que penser des drôles de manières de faire du grand homme ? Poe se serait donc aussitôt tourné vers l'élégant rhéteur et traducteur des Ecritures Saintes, afin de comprendre à qui profite le crime de lire un pseudo-Sénèque reprochant au soi-disant apôtre son grec exécrable. A Augustin, qui ne sait pas quoi faire de cet apocryphe ? Non. A la Société des amis des progymnasmata d'Hermogène, dont Monsieur Paul Aizpurua, éditeur de la chose, fait partie.

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