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Pseudo-Próspero de Aquitania. Sobre la providencia de Dios. Introducción, texto latino revisado, traducción y comentario

Raúl Villegas Marín

Publicacions i edicions de la Universitat de Barcelona, 2010
346 pages

Compte rendu par Janine Desmulliez

Professeur émérite de l'Université Lille3.

Cet ouvrage reprend les principales conclusions d’une thèse de doctorat (El Carmen de prouidentia Dei. Estudio histórico y doctrinal) soutenue par l’auteur le 30 novembre 2008 à l’Université de Barcelone et dirigée par le professeur Josep Vilella. Même si la thèse de Mr. Villegas est accessible sur internet depuis quelques années (site : http://hdl.handle.net/10803/2605), l’ouvrage ici présenté sera d’un grand intérêt pour les chercheurs qui se consacrent à l’étude de l’histoire de la Gaule au Ve siècle. En effet, par rapport à la thèse de Mr. Villegas, il s’est enrichi de nouveaux développements sur plusieurs sujets et, notamment, d’un nouveau texte latin du poème –plus fidèle à celui de l’editio princeps– ainsi que d’une traduction espagnole.

Le texte latin et la traduction espagnole sont précédés d’une longue introduction (pp. 9-74) qui fournit déjà au lecteur les principales conclusions des études que R. Villegas a consacré au De prouidentia. Après un bref résumé de l’histoire politique de la Gaule du premier quart du Ve siècle (pp. 9-19) et d’une présentation des témoignages littéraires attestant l’impact des conflits militaires de cette époque sur l’économie et la société contemporaines (pp. 19-23), R.Villegas offre au lecteur un schéma de la structure du poème (pp. 24-26), où il met en relief, par exemple, l’intention de catéchèse de son auteur, qui aurait suivi de près la structure de la narratio du De catechizandis rudibus d’Augustin –un ouvrage dont l’influence a été par ailleurs très peu étudiée–. Comme le montre R. Villegas (pp. 26-33), cette catéchèse –où l’on perçoit les échos des vers de Virgile, Ovide ou Horace– est pourtant adressée à un auditoire très spécifique, à savoir l’aristocratie gallo-romaine. L’auteur du carmen se propose de dévoiler le sens providentiel de la crise qui bouleversa la société gauloise pendant le premier quart du Ve siècle : d’après lui, les élites sociales frappées par cette crise auraient fait l’objet d’un appel de Dieu pour une conversion à l’ascétisme chrétien.

Donc, après avoir montré que le De prouidentia fut conçu comme un protreptique chrétien à l’adresse de l’aristocratie gallo-romaine, l’auteur rassemble les conclusions de son étude sur la théologie de la grâce présente dans le poème (pp. 33-42). Comme R. Villegas le dit lui-même (p. 33), « nuestro poema sobre la providencia divina es un poema sobre la gracia de Dios ». Il réussit aussi à démontrer que l’auteur du De prouidentia fut l’un des théologiens provençaux qui s’opposèrent à la théologie de la grâce et de la prédestination soutenue par Augustin d’Hippone, notamment dans ses derniers ouvrages. Même si le poète accepte la transmission du péché originel et la nécessité de la grâce –au sens augustinien du terme– dans tous les échelons du progrès ascétique, il est loin de partager les thèses augustiniennes concernant le complet anéantissement du libre arbitre humain à la suite du péché d’Adam. La volonté de l’homme ainsi que sa capacité de choisir librement la voie de la vertu chrétienne étant d’après lui infirmées, mais pas totalement détruites, l’auteur conçoit le salut de l’homme comme le résultat de la synergie entre la grâce de Dieu et l’effort humain. Certes, le poète n’était pas « pélagien », mais il n’accepta pas non plus sans critique les idées qu’Augustin avait cru pouvoir opposer aux « pélagiens ». Sa pensée s’enracine dans une théologie ascétique façonnée tout d’abord par Origène et dont l’influence sur Pélage est bien connue. Mais, comme le montre R. Villegas, l’auteur du De prouidentia n’accepte pas du tout les propos pélagiens condamnés par les évêques de Rome Innocent I (417) et Zosime (418). Il définit la théologie de la grâce de l’auteur du De prouidentia comme pre-augustinienne, anti-pélagienne, parfois anti-augustinienne et strictement romaine. Ces nuances témoignent de la rigueur de l’étude de R.Villegas ; la valeur de celle-ci sera par ailleurs plus justement appréciée si l’on se souvient que le De prouidentia n’est pas cité dans les deux études d’ensemble les plus importantes sur la dénommée « controverse sémipélagienne » en Provence (R. H. Weaver, Divine Grace and Human Agency. A Study of the Semi-Pelagian Controversy, Macon, 1996 ; D. Ogliari, Gratia et certamen. The Relationship between Grace and Free Will in the Discussion of Augustine with the so-called Semipelagians, Louvain, 2003). D’ailleurs, les quelques pages que R. Villegas consacre à l’étude de la relation entre l’essor de l’ascétisme parmi les couches aristocratiques gauloises et le déclenchement de la controverse augustinienne (pp. 42-47) sont très parlantes. En effet, il montre que les récits que plusieurs aristocrates gallo-romaines firent de leur propre conversion à l’ascétisme témoignent d’une pluralité de ce qu’il appelle « experiencias personales de conversión ». L’auteur suggère que les théologiens provençaux opposèrent cette pluralité d’interprétations subjectives de la conversion à la notion augustinienne selon laquelle la sola gratia était la source de l’initium fidei.

La troisième partie de l’introduction rassemble les conclusions auxquelles ont abouti les études de R. Villegas concernant la date de composition du poème et le milieu où celui-ci vit le jour (pp. 47-55). Il démontre que le poème fut publié à Saint Victor à Marseille, monastère fondé par Jean Cassien, très probablement vers la fin de 426. L’hypothèse de R. Villegas se fonde sur les arguments suivants –parmi d’autres– :

a) le De prouidentia fut l’une des sources dont Prosper d’Aquitaine se servit pour la rédaction à Augustin de son rapport concernant les thèses sur la grâce des serui Christi de Marseille (voir ep. 225 inter Augustinianas);
b) l’auteur du De prouidentia connaissait la polémique que les thèses christologiques du moine Leporius avaient déclenchée à Marseille ;
c) quelques passages du De prouidentia peuvent être interprétés comme une critique du De correptione et gratia, un traité augustinien qui était connu des milieux monastiques provençaux dès 426 (terminus post quem pour le De prouidentia) ;
d) le Carmen de ingratis et la lettre 225 de Prosper d’Aquitaine, qui virent le jour pendant l’année 427 –sous le pontificat d’Helladius d’Arles–, sont une réponse au De prouidentia, dont la publication est donc antérieure.

La quatrième partie de l’introduction est consacrée à la uexata quaestio de l’auteur du De prouidentia. Les nouveautés de l’étude de R. Villegas sur cette question ne sont pas moins importantes. L’auteur réussit à démontrer qu’il faut écarter d’une fois par toutes l’attribution du carmen à Prosper d’Aquitaine. Si auparavant on avait proposé cette attribution sur la base de parallèles textuels entre le De prouidentia et des ouvrages de Prosper surement authentiques –notamment le De ingratis–, R. Villegas montre que Prosper a certes connu le De prouidentia et s’en est servi –en citant plus ou moins à la lettre tel ou tel passage– parce que le grand défenseur provençal d’Augustin vit dans plusieurs vers du De prouidentia un exposé des théories provençaux sur la grâce contre lesquelles Prosper écrivit (pp. 55-59). Il suggère aussi que l’attribution du poème à Prosper d’Aquitaine attesté par la tradition manuscrite peut s’expliquer du fait qu’après le concile d’Orange (529), où furent promulgués plusieurs canons à l’encontre des thèses sur la grâce que l’on lit dans le De prouidentia, on aurait ressenti le besoin de préserver le poème en l’attribuant à un auteur –Prosper– sur lequel aucun soupçon d’hétérodoxie ne pouvait être jeté (pp. 59-62). Après avoir écarté aussi l’attribution soit à Helladius, soit à Hilaire, tous les deux évêques d’Arles (pp. 62-63), R. Villegas dresse un profil de l’auteur du poème : il s’agirait d’un moine de Saint Victor à Marseille d’origine aquitaine, appartenant à l’aristocratie gallo-romaine, qui aurait publié le De prouidentia en cachant son nom sous un pseudonyme. Il suggère aussi la possibilité de l’identifier avec un certain Lupus qui est la cible d’une épigramme de Prosper d’Aquitaine (pp. 63-70). Hypothèse hardie, mais qui n’est pas dépourvue de fondement.

Finalement, la cinquième partie de l’introduction offre une étude sur la postérité du poème, ses éditions et traductions, ainsi qu’une présentation du nouveau texte latin donné par l’auteur, de sa traduction et de son commentaire (pp. 70-74).

En ce qui concerne la traduction (pp.75-137), elle est guidée par un souci de fidélité au texte latin que R.Villegas nous présente. Comme nous l’avons déjà dit, celui-ci est à son tour plus fidèle à l’editio princeps de S. Gryphe (Lyon, 1532), quelques corrections suggérées par M. Marcovich dans son édition du De prouidentia –censée « canonique » jusqu’à aujourd’hui– (Prosper of Aquitaine. De prouidentia Dei. Text, Translation and Commentary, Leiden/New York/Copenhague/Cologne) ayant été écartées (voir vv. 8, 107, 271, 305, 340, 541, 579, 602, 625, 627, 631, 666, 690, 749, 756, 852, 938). Le texte de l’editio princeps étant pourtant corrompu à bien des endroits, R. Villegas y introduit plusieurs corrections, jadis proposés par J. B. Le Brun des Marettes et L. U. Mangeant (editio Maurina des œuvres de Prosper, Paris, 1711), L. Valentin (Saint Prosper d’Aquitaine. Étude sur la littérature latine ecclésiastique au cinquième siècle en Gaule, Toulouse, 1900, pp. 845-846), M. P. McHugh (The Carmen de Providentia Dei Attributed to Prosper of Aquitaine : A Revised Text with an Introduction, Translation, and Notes, Washington, 1964) ou M. Marcovich (op. cit.). À son tour, R. Villegas suggère quelques autres corrections, qu’il justifie dans son commentaire (v. 269, auctum par actum ; 388, quam par quae ; 628, Chaldaei par Chaldaeis ; 671, monitus par monitos ; 688, ueniam praeuerteret irae par uenia praeuerteret iram ; 965, iungit par iunxit).

En ce qui concerne le commentaire (pp. 139-328), il est très exhaustif, même si l’auteur laisse de côté les aspects plus philologiques et littéraires du poème (par ailleurs déjà bien étudiés par McHugh et Marcovich). R. Villegas encadre le poème dans le contexte historique où il vit le jour et en étudie surtout les aspects doctrinaux (théodicée et providence, interprétation théologique de la crise sociopolitique gauloise, doctrine sur la grâce dans le cadre de la controverse « augustinienne », doctrine christologique, etc.), l’influence augustinienne sur l’auteur du poème (qui fut l’un des premiers lecteurs du De ciuitate Dei, par exemple), et les passages des œuvres de Prosper d’Aquitaine qui doivent être lus comme une réponse aux thèses du De prouidentia.

Bref, cette étude de R. Villegas est appelée à devenir l’ouvrage de référence sur le De prouidentia. Les chercheurs qui s’intéressent à des sujets tels que la réception de la pensée d’Augustin, l’histoire politique et sociale de la Gaule du début du Ve siècle ou les théologies politiques chrétiennes y trouveront aussi des idées très justes. Cet excellent ouvrage novateur sur ces sujets mériterait d’être traduit en français ou dans d’autres langues.

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