Archéologues sur les pas d'Homère : la naissance de la protohistoire égéenne

Olga Polychronopoulou

Noêsis, 1999 (383 pages).

Compte rendu par Christophe Hugot

Jusqu'aux années 1750, la Grèce antique était presque inconnue des savants. Avant Winckelmann, la plupart des antiquaires connaissaient mieux la civilisation romaine que la civilisation grecque. Paradoxalement, ce furent les fouilles en Italie (Pompéi, Herculanum) qui suscitèrent, chez des hommes épris de pittoresque, le désir de se rendre en Grèce et de fournir un dépaysement à leurs lecteurs par des récits de voyage. Les ruines devinrent alors symboles du temps qui passe, les paysages objets de rêveries, les hommes, romantiques. Le XIXe siècle fut l'âge des partances et de l'orientalisme.

Peu à peu, cependant, la ruine devint un fragment visible de l'Histoire et le paysage un lieu d'études. Les hommes, des lettrés qui vienrent confronter leur savoir philologique (en particulier leur connaissance de la Périégèse de Pausanias) à la réalité du terrain. Privilégiant les lieux connus par la littérature, en particulier les sanctuaires, ces hommes se limitèrent à une recherche de surface qui ne fut pas exempte de découvertes. Dans cette Grèce libérée du joug ottoman, peuplée de brigands, les voyageurs sont des voleurs : Chateaubriand critiqua le pillage de l'Acropole par Elgin mais se vanta de posséder lui-même quelques pierres. Seule comptait alors la beauté de l'objet, sans souci du contexte archéologique de la trouvaille. L'archéologie n'était pas encore née, la fouille n'était alors conçue que comme une chasse aux trésors et les grands musées européens enrichirent leurs collections de ces larcins. La voix d'un Ernest Renan, qui rêvait de théories sacrées rapportant à Athéna les débris de temples qui lui avaient été volés, était alors bien isolée.

De cette triple origine, le romantisme, la philologie et la chasse aux trésors, la science archéologique naissante allait en garder la trace. En particulier, elle orienta les premières recherches en protohistoire égéenne, quand des hommes partirent sur les pas d'Homère.

Homère : "c'est du romantisme et du meilleur" (R. Canat).

L'intérêt pour Homère existait. Il transparaissait, depuis le XVIIe siècle, dans la littérature, les arts plastiques, l'opéra. Cependant, la seule période qui suscitait un engouement était celle de la Grèce classique. L'autre Grèce, la "primitive", la "préclassique", la "préhellénique" était méprisée. Certes, les voyageurs -Pausanias en main, Eschyle en mémoire- connaissent les cités d'Argolide. Mycènes, en particulier, ne laissait pas insensible : la cité des Atrides, s'élevant dans les broussailles, était un décor mystérieux et sauvage pour les artistes romantiques, apparaissant comme un "nid d'horribles sacripants" (E. About), une "horreur fastidieuse" (M. Barrès), qui s'opposait à la claire beauté de la Grèce classique, celle de Phidias et du Parthénon.

Quand les voyageurs parvinrent en Troade, ils relirent Homère et Strabon. Homère, pittoresque, exotique, correspondait à leur goût romantique. Le réalisme d'Homère surprit des voyageurs qui eurent l'impression de suivre le poète pas à pas dans le paysage, tant les poèmes paraissaient précis dans les descriptions. C'est cette précision même des textes homériques qui fit se développer les études sur le terrain pour localiser Troie et Ithaque. Homère était alors intronisé géographe et, sur la base de l'Iliade et de l'Odyssée, un véritable itinéraire homérique fut élaboré. Mais chaque voyageur adapta son propre système topographique avec pour fondement la seule lecture des poèmes épiques et sa subjectivité. Il restait à prouver ces déductions par des découvertes. Vint Schliemann.

"Quand tu chantes si bien le sort des Achéens. [...] L'as-tu vu de tes yeux ou par les yeux d'un autre ?" (Odyssée, VIII, 487-491).

Schliemann suscita autant de biographies que de controverses. Incarnation du romantisme de son pays, une Allemagne plongée dans le climat des Nibelungen, des contes des frères Grimm et des sagas, cet "épicier" voulait prouver la réalité du monde chanté par Homère.

Pour Schliemann, en effet, le monde homérique a bel et bien existé, et tel qu'il se trouve présenté par le poète. Homère était donc non seulement un génial géographe, il était encore historien. Homère décrit les moeurs, l'art et la civilisation de son temps, et -en scrupuleux "reporter" de guerre- relata la guerre qui opposa "réellement" les Grecs aux Troyens, quelque part en Troade.

Cette vision d'un Homère géographe et historien n'était à cette époque pas unanimement acceptée. Au contraire, la majorité des savants ne croyait pas en la véracité historique d'Homère et doutait qu'aucune fouille n'exhuma jamais les sites mentionnés par l'épopée : on ne peut pas prouver la réalité d'une fiction. Cette opposition n'était d'ailleurs pas neuve et divisait déjà les Anciens : au 3e siècle avant notre ère, Eratosthène considérait les descriptions et itinéraires homériques comme fantaisistes alors que Strabon, au 1er siècle de notre ère, soutenait au contraire que le poète était relativement précis, écrivant en vue d'instruire et non de distraire.

Avec des moyens importants, à partir de 1868, Schliemann allait s'entêter dans son rêve homérique : il fouilla Troie, Ithaque, Mycènes, Tirynthe et Orchomène.

"Homère est un poète épique, il n'est pas un historien. Il est tout naturel qu'il exagère tout avec une certaine liberté poétique" (Schliemann).

Les méthodes de fouilles de Schliemann lui ont été vivement reprochées. A Troie, en particulier, l'homme creusa à la recherche de la cité de Priam : pour l'atteindre, il fut contraint de détruire des couches stratigraphiques intéressantes. Il consigna cependant ses destructions nécessaires à la science avec plus de précision au fur et à mesure de ses investigations. Parmi ces couches ainsi perdues se trouvait la Troie VI que Schliemann estimait lydienne et qui se révéla être la "Troie de Priam".

En 1873, Schliemann admit qu'Homère n'était peut être pas venu à Troie, tant la cité qu'il estimait être celle de Priam, la Troie II, lui semblait petite comparée aux descriptions poétiques. En 1890, la déception fut encore plus grande : la Troie II n'était pas la Troie de Priam, celle qui contenait un trésor, mais la Troie VI. Or, cette Troie "se révèle comme une petite bourgade, pitoyable, pauvre, sans trésor, sans aucun bâtiment vaste ou imposant, sans rien qui ressemble, fût-ce de loin, à un palais" (Moses I. Finley).

Si à Ithaque, Schliemann ne découvrit pas le palais d'Ulysse, c'est à Mycènes qu'il obtint enfin la notoriété : désirant retrouver les tombes des Atrides, que Pausanias mentionnait dans sa Périégèse, il découvrit des tombes à tholos remplies d'objets en or. Les vestiges de Mycènes et Tirynthe intriguèrent le monde scientifique : une Grèce inconnue était exhumée. L'histoire de la Grèce reculait dans le temps avec la découverte de sa période "mycénienne", mais montrait un visage si différent de la Grèce classique qu'on y voyait une civilisation d'importation, soit orientale (égyptienne, phénicienne, ...) soit occidentale (celte). Mais, sauf en Allemagne, qui retrouvait à Mycènes sa fascination pour le Moyen Age, cette Grèce ne suscita un intérêt qu'après le premier conflit mondial.

Schliemann avait donc apporté au monde scientifique une nouvelle civilisation. Mais il avait également apporté beaucoup pour la méthode archéologique elle-même. L'empirisme du début avait fait place à une stratégie de fouille. Le solitaire avait su créer une véritable équipe de travail, pluridisciplinaire. Schliemann fut le premier à s'intéresser aux tessons pour établir la chronologie et inaugura la fouille de l'habitat domestique quand ses prédécesseurs ne cherchaient que des sanctuaires riches en or. Surtout : après Schliemann, à la suite de la déception troyenne, l'archéologie allait s'affranchir de la tutelle philologique. Les successeurs de Schliemann, en particulier Tsountas, partirent désormais des données archéologiques elles-mêmes sans les interpréter a priori en termes homériques et littéraires. L'archéologie était née.

C'est cette aventure des archéologues sur les pas d'Homère que narre l'ouvrage d'O. Polychronopoulou. Un ouvrage riche, certes, mais à l'emploi des sources souvent hasardeux, au plan chaotique, proche du collage, nécessitant de fréquents retours en arrière chronologiques et provoquant d'abondantes redites. Il est par exemple curieux de revenir à l'esprit des pionniers (partie 2) après avoir traité des successeurs de Schliemann et de traiter à nouveau de Schliemann et de ses devanciers en partie 3 (les mirages du temps).

L'intérêt d'un tel livre doit cependant aller au-delà d'une simple galerie de portraits d'ancêtres sur les fondateurs de la discipline archéologique.

Vers la fin des syndromes homériques et légendaires ?

Dans un ouvrage non cité par Olga Polychronopoulou, Philippe Bruneau avait, en introduction d'études de G. Perrot et M. Collignon, expliqué pour quelles raisons il est utile aujourd'hui de faire "l'archéologie de l'archéologie". Outre le fait de montrer le mérite de ses prédécesseurs à la Sorbonne, Bruneau insistait sur deux points :

- l'importance de reconnaître ce que l'archéologie apporte à la science, à la création littéraire et artistique, à la conscience de l'identité sociale de la civilisation à laquelle elle appartient.

- le fait que les archéologues sont tributaires de leurs antécédents. Rappelons que Schliemann a détruit des couches stratigraphiques qu'il n'est guère possible aujourd'hui de connaître que par ses propres rapports de fouilles. Il est donc nécessaire de pouvoir apprécier selon quelle méthode et dans quelle problématique les fouilles ont alors été élaborées.

Aussi, l'ouvrage d'Olga Polychronopoulou ne doit-il pas seulement être lu comme l'hommage à des hommes qui, voici plus de cent ans, et dans des conditions elles-mêmes épiques, cherchèrent à découvrir Homère dans le sol et mirent au jour une nouvelle science, l'archéologie.

Les Schliemann, Dörnpfeld, de Ridder, Tsountas et Kéramopoullos laissèrent en effet à leurs successeurs une méthode qui -par bien des aspects- est encore celle utilisée de nos jours. Plus curieusement, l'esprit romantique de ceux-ci n'aurait pas toujours disparu avec eux. Les techniques les plus sophistiquées de la fouille moderne n'auraient pas ôté à certains l'emploi de fausses terminologies et l'espoir de découvrir les cités homériques. Les palais des rois légendaires ou la véracité de la guerre de Troie sont toujours avidement recherchés malgré tous ceux -historiens ou philologues- qui ont tenté de prouver que le monde d'Ulysse n'est qu'une fiction littéraire.

"On le voit, si les méthodes de fouille et, plus largement, d'investigation ont accompli des progrès évidents, on revient dans certains cas au point de départ", écrit O. Polychronopoulou qui s'interroge alors sur la persistance de ce mirage.

Certes, le mythe est toujours vivace car l'homme éprouve le besoin du mythe. En outre, l'archéologue découvrant un vestige légendaire aura l'illusion de faire partie de ce passé légendaire, épique, mythologique. Mais il y a surtout, pour O. Polychronopoulou, le primat du trésor. La découverte prestigieuse fascine autant le savant que le public. Retrouver un habitat mycénien n'aurait d'intérêt à leurs yeux que s'il porte le nom d'Ithaque.

O. Polychronopoulou conclut qu'il est nécessaire de se détacher des syndromes homériques et légendaires pour en rester aux données objectives du terrain et du matériel. Il conviendrait -enfin !- de poser les vraies questions archéologiques et de rechercher ces artisans, pêcheurs et paysans qui peuplèrent les cités mycéniennes et qui, eux, ont véritablement existé, plutôt que les hypothétiques héros admirés dans l'enfance. Bref, devenir adulte.

Cependant, il n'est pas inutile de souligner ici qu'un grand nombre d'archéologues n'a pas attendu l'ouvrage d'Olga Polychronopoulou pour avoir cette démarche scientifique.

Retour au monde d'Ulysse.

Présentant l'Europe à l'âge du bronze, l'exposition qui a fermé ses portes en janvier 2000 au Grand Palais à Paris, portait le nom du prestigieux roi d'Ithaque : L'Europe au temps d'Ulysse, dieux et héros de l'âge du bronze.

En 1954, l'historien Moses I. Finley avait tenté de montrer, dans son célèbre Monde d'Ulysse, que l'Iliade et l'Odyssée ne concernaient que la période obscure du VIIIe siècle avant notre ère et non l'âge du bronze (1400-1300 avant notre ère). Le catalogue de l'exposition cherche -avec nuances- à lui donner tort. Sont donc exposées les "preuves archéologiques" qui correspondraient au texte homérique : "L'archéologie apporte ses vestiges qui sont parfois suffisamment explicites et correspondent à des allusions littéraires et linguistiques" écrivent les préfaciers du catalogue. Homère historien ? Le débat est donc toujours ouvert.

Lectures complémentaires (ouvrages récents présents à la BSA) :

BERNAL Martin, Black Athena, vol. 1 et 2, Paris, 1996 et 1999. voir également : LEFKOWITZ Mary R. [et al.], Black Athena revisited, Chapel Hill, 1996.

BRUNEAU Philippe, introduction à l'ouvrage : PERROT Georges et COLLIGNON Maxime, Etudes d'archéologie grecque, Paris, 1992.

CRIELAARD Jan Paul, Homeric questions, Amsterdam, 1995.

ETIENNE Roland et Françoise, La Grèce antique : archéologie d'une découverte, Paris, 1990.

L'Europe au temps d'Ulysse : dieux et héros de l'âge du bronze, Paris, 1999.

FINLEY Moses I., Le monde d'Ulysse, Paris, 1986. et On a perdu la guerre de Troie, Paris, 1990.

FITTON Lesley J., The discovery of the Greek Bonze Age, London, 1995.

GRAN-AYMERICH Eve, Naissance de l'archéologie moderne : 1798-1945, Paris, 1998.

MORRIS Ian et POWELL Barry, A new companion to Homer, Leiden, 1997. (en particulier la quatrième partie : Homer's worlds).

La redécouverte de Delphes, Athènes, 1992.

SCHNAPP Alain, La conquête du passé : aux origines de l'archéologie, Paris, 1993.

SHANKS Michael, Classical archaeology of Greece, London, 1996.

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