Pliny the Elder's Natural History the empire in the Encyclopedia

Trevor Murphy

Oxford university press, 2004
233 p.

Compte rendu par Valérie Naas

Maître de conférences en langue et littérature latines à l'université Paris IV, est en particulier l'auteur de Le projet encyclopédique de Pline l'Ancien, (Collection de l'Ecole française de Rome ; 303), Ecole française de Rome, 2002.

L'ouvrage de Trevor Murphy, Professeur associé de Classics à l'université de Berkeley, en Californie, s'inscrit dans le renouveau des études pliniennes dans la dernière décennie du XXè siècle. L'auteur se situe dans la perspective de S. Citroni Marchetti (Plinio il Vecchio e la tradizione del moralismo Romano, Pise, 1991), et de M. Beagon (Roman Nature, the Thought of Pliny the Elder, Oxford, 1992) : elles ont, les premières dans une monographie, mis en relation l'Histoire naturelle avec la vie intellectuelle romaine et tenté d'établir une image cohérente de Pline à partir de son oeuvre. Mais contrairement à ces deux auteurs, T. Murphy ne cherche pas à retrouver Pline à travers l'Histoire naturelle, considérant qu'il en est largement absent, et que les passages où il semble apparaître (la préface…) sont des constructions rhétoriques qui ne révèlent donc rien du " vrai " Pline.

Comme base de son étude, T. Murphy considère l'Histoire naturelle non comme une simple liste d'éléments, mais comme un document sur la culture romaine, tant sur son contenu (quels sont les éléments recensés et pourquoi ?) que sur sa logique (quelle conception du monde révèle-t-elle ?). L'Histoire naturelle s'avère un document politique, produit culturel de l'Empire romain : sa structure et son contenu sont intimement liés à l'imperium, Pline rassemble tout ce qui est contenu dans l'empire romain et l'organise autour de cette autorité centrale. On voit bien là ce que T. Murphy doit à Claude Nicolet, cité p. 14 aux côtés de M. Foucault et d'A. Wallace-Hadrill pour leurs études sur le " savoir institutionnel " (signalons à ce propos que Nicolet, Space, Geography, and Politics in the Early Roman Empire, Ann Arbor, 1991 - cité note 22 p. 14 et dans la bibliographie - constitue la traduction de L'inventaire du monde).

L'Histoire naturelle constitue un " filtre " qui permet d'assimiler toutes sortes d'informations et de les transformer en propriété intellectuelle de l'empire romain, qu'il s'agisse de données nouvelles à intégrer, ou d'éléments connus, dont le recensement réaffirme les bases de cette culture (par exemple l'éloge des grands hommes, dont Cicéron, Pompée… au livre VII). C'est dans les domaines marginaux du savoir que cette dimension politique de l'encyclopédie apparaît le plus : monstres, peuples lointains, contrées éloignées… C'est pourquoi T. Murphy consacre la plus grande partie de son ouvrage à l'ethnographie.

Le livre se compose d'une longue introduction (25 pages), suivie de deux parties, Reading the "Natural History" (en deux chapitres, The Shape of the "Natural History" et Knowledge as a Commodity), et The Ethnographies of the "Natural History" (en trois chapitres, Reading the Ethnographies, Triumphal Geography et After Rome : The Ends of the World). Une riche conclusion (20 pages), Encyclopedias and Monuments, une bibliographie et un index complètent l'ouvrage.

Dans la structure et l'écriture de l'Histoire naturelle, T. Murphy montre l'importance de l'antithèse et du contraste comme principes d'organisation, en particulier pour tout ce qui relève de l'anormal, de l'exception (notamment les mirabilia) qui, par opposition, permet de définir une norme implicite : le contenu de l'empire romain se dessine ainsi en creux de ses marges ; le savoir établi s'affirme par contraste avec la paradoxographie. Dans cette perspective, l'encyclopédie et l'expansionnisme romain vont de pair; et T. Murphy met en relation, dans la lignée de Cl . Nicolet, l'Histoire naturelle, la cartographie et le triomphe comme trois procédés pédagogiques par lesquels le pouvoir romain fait connaître son étendue et son fonctionnement. Cette hypothèse de travail se trouve particulièrement vérifiée pour la géographie et l'ethnographie. Par exemple, Pline personnifie souvent fleuves et montagnes, procédé que l'on retrouve précisément dans les cérémonies de triomphe pour figurer les contrées vaincues. L'ordre romain apparaît aussi par opposition avec l'aspect barbare et chaotique que souligne Pline chez des peuples " primitifs " comme les Chauques. Les thèmes les plus lointains -dans l'espace ou l'imaginaire- sont traités par rapport à Rome : ainsi les descriptions ethnographiques permettent d'aborder, en filigrane, des questions morales préoccupant les Romains.

Sous l'empire, le savoir devient " institutionnalisé ", rapporté au pouvoir central qui, souvent, en commandite aussi le développement : comme il apparaît en de nombreuses occurrences dans l'Histoire naturelle, l'empereur encourage les expéditions dans des terres inconnues, et ses légats lui font parvenir toutes les nouvelles données. Aux yeux de l'opinion publique, la connaissance de la nature apparaît comme un attribut du pouvoir de l'empereur. Se pose alors la question complexe du rapport entre l'empereur et le savoir, du contrôle exercé par le prince sur la connaissance. Le savoir rassemblé dans l'encyclopédie illustre, comme les monuments édifiés par les empereurs, la puissance de Rome.

On ne manquera pas de relever la proximité entre The Empire in the Encyclopedia et Pliny's Catalogue of Culture. Art and Empire in the "Natural History". Sorcha Carey, qui a publié cet ouvrage en 2003 à Oxford, adopte une perspective de lecture de l'Histoire naturelle analogue à celle de T. Murphy, en l'appliquant plus spécifiquement aux passages consacrés à l'histoire de l'art. Dans le même esprit, on se permet de signaler notre propre étude, V. Naas, Le projet encyclopédique de Pline l'Ancien, Collection de l'EFR, 303, 2002.

Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire des idées sous l'empire romain, et en particulier à la vie culturelle et politique à l'époque flavienne, trouveront un grand intérêt à la lecture de T. Murphy et se réjouiront des regards nouveaux portés sur l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien.

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