Pax et concordia Chrétiens des premiers siècles en Algérie (IIIe-VIIe siècles)

Serge Lancel et Paul Mattei

Marsa éditions, 2003
122 p., un cahier d'illustrations et de plans, et une carte

Compte rendu par Jean-Marc Vercruysse

Maître de conférences en latin à l'université d'Artois et directeur-adjoint de la revue Graphè. Son édition du Livre des règles de Tyconius est parue au Cerf.

Parmi les nombreux événements qui ont marqué " Djazaïr 2003 : une année de l'Algérie en France ", il convient de signaler, dans le domaine antique, l'anthologie soigneusement élaborée par Serge Lancel, membre de l'Institut et spécialiste de l'Afrique romaine (1), et Paul Mattei, professeur à Lyon II, auteur d'un récent manuel sur le christianisme antique (2). Cette publication est le fruit d'une étroite collaboration entre les deux pays puisque, composée à Lyon aux " Sources chrétiennes " et imprimée à Alger, elle est diffusée par un éditeur qui a ses bureaux à Paris !

Certes l'Algérie moderne ne correspond pas aux limites de l'une ou l'autre des différentes provinces anciennes réunies sous le nom d'Africa romana. Il y a là un parti pris bien compréhensible pour célébrer l'événement qui s'inscrit dans la volonté de faire connaître au plus grand nombre la présence chrétienne antérieure à l'islamisation du pays. L'ouvrage est aussi comme un prolongement au colloque organisé en 2001 à Alger et à Annaba, à l'initiative du président Abdelaziz Bouteflika, autour de la personne et de l'œuvre d'Augustin (3).

L'anthologie rassemble vingt-sept textes latins dont la traduction française est due pour l'essentiel aux auteurs. Chaque document fait l'objet d'une mise en contexte, d'un commentaire et, le cas échéant, de notes. Le florilège s'ouvre sur un extrait de la Passion des saints Marien et Jacques persécutés en avril 259 suite au second édit de Valérien. Les premiers témoignages sur le christianisme numide sont de nature martyrologique et ce chapitre nous en donne à lire deux autres exemples. On pense aussi au célèbre soldat chrétien pour lequel Tertullien prit véhément parti dans le De corona. Mais pour S. Lancel et P. Mattei, la distribution du donatiuum n'a pas nécessairement eu lieu dans le camp de Lambèse au pied du massif des Aurès. Il a très bien pu se dérouler à Carthage ou même à Rome (p. 15). L'ouvrage se referme sur la lettre qu'adressa Grégoire VII à l'émir hammadide En-Naçir, en 1076. Intitulée " De l'invasion vandale à la disparition des chrétientés africaines ", cette dernière partie qui dépasse les strictes limites chronologiques annoncées par le sous-titre n'est pas la moins intéressante. Le pape cherchait auprès du prince musulman l'agrément d'un évêque pour la ville de Bougie devenue capitale du royaume. La missive donne lieu à une mise en perspective fort éclairante sur les premiers temps médiévaux.

La figure colossale d'Augustin domine naturellement l'ouvrage. L'évêque d'Hippone est surtout présent dans les chapitres sur les " structures " (ch. 4) et " la vie " de l'Église (ch. 5) à travers des extraits de ses lettres, traités et sermons. Les auteurs ont eu le souci d'équilibrer l'ensemble et de laisser la parole à d'autres témoins. Un chapitre très alerte est réservé au donatisme. La Numidie "frondeuse"fut au cœur du schisme. L'origine assez trouble de la querelle entre les deux communautés est bien rendue grâce à plusieurs procès-verbaux, et des passages empruntés à Optat décrivent l'évolution et la réaction catholiques.

Les relations entre païens et chrétiens sont notamment mises en relief par un texte peu connu, la Passion de sainte Salsa à Tipasa (texte 14). Au milieu d'une réunion païenne qui tournait à l'orgie, une jeune chrétienne fit tomber dans la mer un dragon de bronze, objet d'adoration impie. La foule se déchaîna et précipita à son tour la malheureuse dans l'eau. Dieu souleva alors une gigantesque tempête jusqu'au moment où un marin recueillit " la précieuse perle du Christ " au milieu des flots. Aussitôt la colère divine s'apaisa et le corps fut transporté dans une chapelle. Bientôt les reliques accomplirent un miracle en déjouant les actes blasphématoires du chef maure Firmus qui faisait le siège de la ville. Ce récit aux accents baroques est riche d'enseignements car on a retrouvé les vestiges de la chapelle consacrée à la sainte. Il faut dire que le patrimoine archéologique en Algérie est d'importance. S. Lancel qui a dirigé de nombreuses fouilles au Maghreb passe en revue les principaux sites paléochrétiens (Tebessa, Hippone, Djemila, Timgad…). Le titre de l'ouvrage est d'ailleurs emprunté à une célèbre table (mensa) funéraire mosaïquée découverte à Tipasa et datée du IVe siècle : " En Christ Dieu, que la paix et la concorde président à notre repas ! ". Quant à la basilique de Castellum Tingitanum (aujourd'hui Chlef, ex-Orléansville), elle constitue le plus ancien sanctuaire daté de toute la chrétienté (20 novembre 324). Son plan avec les pavements aujourd'hui conservés figure à bon droit en tête des relevés et des photos placés en annexe. Et une carte détaillée des évêchés localisables au début du Ve siècle vient clore l'ouvrage.

L'intérêt principal de cette anthologie littéraire est de nous retracer la vie parfois tumultueuse mais toujours révélatrice de la foi qui animait les chrétiens du premier millénaire en terre algérienne. Le lecteur y rencontre les membres du clergé - évêques, prêtres et moines - mais aussi les fidèles et leurs adversaires païens dont tel ou tel document nous a conservé la mémoire. Cette période paléochrétienne de la longue histoire de l'Algérie sera judicieusement replacée dans un contexte plus large et abondamment illustrée avec le " beau livre " que viennent d'éditer Serge Lancel et le photographe Omar Daoud sur l'Algérie antique, de Massinissa à saint Augustin (4).

(1) Il est l'auteur d'une magistrale biographie d'Augustin, parue aux éditions Fayard en 1999. [Retour au texte]

(2) Paul Mattei, Le christianisme antique (Ier-Ve siècle), coll. " L'Antiquité : une histoire ", Ellipses, Paris 2003. [Retour au texte]

(3) Pierre-Yves Fux, Jean-Michel Roessli et Otto Wermelinger (éds), Augustinus Afer, Actes du colloque international : " Saint Augustin : africanité et universalité " Alger-Annaba, 1-7 avril 2001, coll. " Paradosis " 45, Éditions Universitaires de Fribourg, Fribourg 2003, 2 volumes. [Retour au texte]

(4) Serge Lancel et Omar Daoud, L'Algérie antique de Massinissa à saint Augustin, préface de Mounir Bouchenaki, éditions Mengès, Paris 2003. [Retour au texte]

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