Philodemus, On Poems, Book 1

ed. with introd., transl. and commentary by Richard Janko

Oxford university press, 2000
(608 p., 16 p. de planches)

Compte rendu par Annick Monet

UMR Savoirs et Textes - a en particulier publié "Philodème : Sur les sensations. Pherc.19/698", dans les Cronachi Ercolanesi, 26, 1996. Elle prépare actuellement l'édition d'un recueil d'articles consacrés à Philodème et Lucrèce, Le jardin d'Epicure, à paraître aux Presses universitaires du Septentrion début 2004. Pour la BSA, elle a réalisé une bibliographie commentée sur Philodème.

L'oeuvre de l'épicurien Philodème de Gadara mérite assurément d'être mieux connue. Après les Epigrammes (éd. D. Sider) et le premier livre de La piété (éd. D. Obbink), Oxford University Press propose une toute nouvelle édition du premier livre Des poèmes. Cet ouvrage (qui comportait au moins cinq livres) constitue une des sources les plus riches que nous ayons sur l'état des théories poétiques à l'époque hellénistique. En effet, Philodème y cite et critique les positions de "critiques" : Cratès de Mallos, Androménide, Héracléodore, Pausimaque de Milet, ainsi que d'autres figures que la tradition ne nous a pas transmises, mais qui se révèlent avoir occupé une place importante dans le domaine de la critique littéraire de l'Antiquité.

Dans le premier chapitre de l'Introduction, R. Janko donne une présentation à la fois concise et précise des conditions de la découverte des papyrus et de l'œuvre philosophique de Philodème, épicurien contemporain de Lucrèce et sans aucun doute en rapport avec l'intelligentsia romaine (Pison, César, etc) ; Horace cite une épigramme de Philodème (et avant lui déjà, pourrait-on ajouter Catulle). Les ouvrages en prose de Philodème ne nous sont, quant à eux, parvenus que grâce à l'éruption du Vésuve.

1) Présentation du projet éditorial

Dans ce volume, R. Janko propose l'édition revue et réaménagée d'un rouleau de papyrus brisé dont les morceaux ont été répertoriés sous sept numéros différents (cf. la figure n° 2, p. 105, particulièrement parlante). Différentes éditions (A. Hausrath, F. Sbordone, M.-L. Nardelli) avaient jusqu'à présent donné un texte (parfois mal établi) où le lecteur se perdait dans l'incroyable désordre des fragments. Ce n'est pas l'un des moindres mérites de cette édition que d'avoir pris en considération le travail accompli par les premiers dessinateurs napolitains (qui, juste après le "déroulement" des papyrus, ont reproduit les lettres qu'ils voyaient) et par les "interprètes" (académiciens hellénistes de Naples comme B. Quaranta) et d'avoir remis de l'ordre dans les fragments en se fondant sur une méthode qui a déjà fait ses preuves.

2) La reconstruction de Janko : les apports

Plusieurs papyrus d'Herculanum ont livré des textes dont le thème est centré sur la poétique. L'édition de R. Janko reprend, dans un ordre beaucoup plus pertinent, les fragments édités par F. Sbordone (Tractatus B) et M.-L. Nardelli (Tractatus D et E), édités à Naples dans les volumes 2 et 4 des Ricerche sui papiri ercolanesi (le PHerc. 444 avait été édité séparément par F. Sbordone, une première fois dans RAAN, puis repris dans Sui papiri della Poetica di Filodemo, Naples 1983). De tous les papyrus, seul le PHerc. 460 donne parfois une colonne sur toute sa hauteur (26 ou 27 lignes).

Les deux cents pages d'introduction constituent une mise au point particulièrement précise à la fois de la reconstruction du rouleau de papyrus et de son contenu. A la suite de D. Delattre (cf. la description de sa méthode dans les Cronache Ercolanesi 19, 1989, et de D. Obbink), R. Janko a procédé empiriquement pour reconstruire la matérialité du rouleau original à partir de photocopies des dessins effectués peu après la découverte des papyrus. Il s'est attaché à restituer un même nombre de lettres par ligne pour chaque colonne (à la différence de F. Sbordone), et un même nombre de lignes par colonne (on notera cependant que le PHerc. 1074a présente systématiquement moins de lignes que les autres papyrus : 23-4 lignes ; R. Janko s'en explique p. 117). Après avoir testé les raccords possibles entre différents fragments dont la succession doit faire sens, il s'est agi de dégager une logique dans la numérotation des dessins (qui ne reproduit pas l'ordre original des fragments dans le papyrus, mais est fonction des différentes méthodes utilisées pour séparer les strates de papyrus). Ce sont la signification et les parallèles relevés entre différents fragments (liste donnée p. 92-3) qui permettent de reconstruire le rouleau (cf. p. 91 s.). Le début du rouleau devait contenir un résumé de diverses thèses non-épicuriennes (sur la sunthesis et l'euphonie), et sa fin réfuter les thèses sur la sunthesis (la reconstruction de R. Janko oblige à faire largement déborder cette réfutation sur le livre II). Cette partie consacrée à la reconstruction patiente du rouleau n'est pas facile à lire, et elle montre les difficultés rencontrées par un papyrologue dans son patient travail de reconstruction d'un rouleau carbonisé.

Une large section de l'Introduction est consacrée au contenu du livre : R. Janko résume les thèses présentées et discutées par Philodème dans l'ensemble des livres Des Poèmes, sans toutefois réussir à éviter parfois une paraphrase obscure. Tout d'abord, il présente les douze points de la position de Cratès (ce dernier considère que le sens est le seul critère de l'excellence en matière de poésie, et que le jugement littéraire doit être indépendant de la philosophie et de la grammaire) qui sont rapportés et critiqués par Philodème au livre V. On pourrait rediscuter de la délimitation du point 6. Dans un deuxième temps, il discute les arguments de Cratès contre des philosophes (que R. Janko assimile aux épicuriens) et du rôle des themata en poésie. Tous les kritikoi dont R. Janko présente ce qu'il considère comme des fragments ont en commun d'imputer le "jugement poétique" à l'oreille : Héraclide (classé parmi les "critiques musicaux", "élève de Platon et d'Aristote", p. 134), Mégaclide d'Athènes, Androménide, Héracléodore, Pausimaque de Milet et les "euphonistes" (pour qui la sunthesis joue un rôle primordial dans la définition de l'excellence poétique). Ces critiques accordaient manifestement une grande place à ce qui a trait à la musique, ce que Philodème cherchait précisément à combattre, en séparant radicalement la poésie de la musique et en mettant en exergue l'importance du contenu dans un poème.

Pour R. Janko, le livre I des Poèmes apparaît comme un commentaire (plus ou moins critique) d'un livre de Cratès qui résumait les théories littéraires privilégiant l'effet produit par un vers sur l'oreille. La réfutation par Philodème commence au livre I et se poursuit au livre II (il adopte une méthode similaire à celle dont usera plus tard Sextus Empiricus). Le livre V obéit au même schéma, mais sur une plus petite échelle.

3) Le texte

Dans son Introduction, R. Janko présente très clairement l'écriture et le ductus du scribe, le découpage des syllabes en fin de ligne, l'orthographe, la ponctuation, les fautes, les corrections, les quelques accents présents dans une partie très technique, et les notes marginales (p. 72-85). C'est là un outil de travail très important, qu'accompagnent quelques photographies en milieu de volume.

Le papyrus original a, pour la plus grande part, été détruit ; il n'en subsiste pour ainsi dire que les scorze, ce qui a conduit R. Janko à pointer les lettres dont il pensait que la lecture du dessinateur était fautive (on en citera comme seul exemple l'indication stichométrique de la colonne 59 : R. Janko corrige X en Q, de façon à pouvoir insérer les colonnes appartenant au PHerc. 460 dans la continuité du rouleau qu'il reconstruit).
Le rouleau ainsi reconstitué donne deux cent douze colonnes d'un texte souvent incomplet : certaines colonnes n'ont pas été du tout conservées, à peine plus de trente nous offrent plus de vingt lignes. Sept fragments s'ajoutent à l'ensemble. Le titre du livre de Philodème est conjecturé, ainsi que le nombre total de stichoi.

Cette édition présente incontestablement des progrès remarquables par rapport aux précédentes surtout pour la logique d'ensemble et l'établissement du texte ; elle offre, en particulier, la restitution de nouveaux fragments de poètes (par exemple, Timothée à la col. 89) ; l'apparat critique est complet et des titres résument l'argument des colonnes au fil du texte.
Des notes critiques à la traduction éclairent le texte (on pourrait relever quelques inexactitudes ou contradictions, sur kataskeuè par exemple, p. 156 n. 5 et p. 433 n. 5, mais cela reste dérisoire par rapport à l'immense tâche accomplie). Une bibliographie solide, des concordances entre cette édition et les précédentes, des indices verborum, poetarum, locorum et un index général (notions et noms propres) complètent le répertoire des outils indispensables à l'étude de ce texte difficile certes, mais riche et déterminant pour notre compréhension de l'esthétique poétique antique.

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