Le stylet et la tablette : dans le secret des auteurs antiques

Tiziano Dorandi

(L'âne d'or)
Les Belles lettres, 2000

Compte rendu par Annick Monet

En particulier publié "Philodème : Sur les sensations. Pherc.19/698", dans les Cronachi Ercolanesi, 26, 1996. Elle prépare actuellement l'édition d'un recueil d'articles consacrés à Philodème et Lucrèce, Le jardin d'Epicure, à paraître aux Presses universitaires du Septentrion début 2004). Pour la BSA, elle a réalisé une bibliographie commentée sur Philodème.)

L'ouvrage de T. Dorandi, Le stylet et la tablette, Dans le secret des auteurs antiques, qui ne s'adresse pas au seul public des spécialistes, envisage, à l'aune des pratiques modernes de l'édition, les différents aspects de l'écriture chez les Grecs et les Romains, du brouillon à l'édition.

Le titre du premier chapitre (Pugillares et stilus) montre bien les préoccupations de départ de T. Dorandi : le livre antique dans sa matérialité. La première objection de T. Dorandi à la théorie de Prentice concernant les brouillons porte sur l'état dans le lequel le papyrus était vendu : il était mis dans le commerce en rouleau, non en feuillet, et ne pouvait donc pas constituer des fiches destinées à être seulement ensuite collées entre elles. D'autre part, si les anciens avaient recours à des fiches (feuillets de papyrus ou de parchemin, tablettes de cire ou de bois), en aucun cas, leur utilisation ne pouvait être aussi massive que l'affirmait Prentice, même si T. Dorandi est amené à en relever de nombreux exemples via son étude des différents termes désignant les feuillets de papyrus ou de parchemin, ou les tablettes de cire ou de bois. Il s'intéresse tout particulièrement à la réalité que recouvre le terme latin pugillares (tablettes à écrire, blocs-notes), tout en faisant des digressions sur le parchemin ou les tablettes, sans entrer dans la question controversée du codex. On pourrait simplement ajouter que la prise de notes sur feuillets séparés de papyrus réutilisés est une pratique courante de la vie quotidienne, comme peuvent notamment l'attester les archives d'Héroninos.

Prise de notes et techniques de commentaire sont au centre du deuxième chapitre. La composition d'un traité faisait l'objet d'une recherche préalable de documentation : des auteurs comme Plutarque ou Philodème constituaient des recueils de notes (les hypomnemata). De même Cicéron ou Pline l'Ancien dont le neveu décrit la manière de travailler dans une Lettre à Bebius Macer (Lettres, III, 5), largement commentée (notamment les termes adnotare et adnotationes) : Pline faisait d'abord procéder à une prise de notes (étape des pugillares), puis il dictait ses commentaires sur un nouveau support à partir des notes classées et organisées. T. Dorandi examine ensuite les méthodes de travail d'Aulu-Gelle et de Philodème.

Le troisième chapitre aborde la question des autographes. T. Dorandi n'envisage que les textes littéraires autographes de l'Antiquité grecque et latine ; il présente tout d'abord les sources, avant d'examiner diverses interprétations à partir du champ lexical de l'écriture, pour terminer sur la pratique de la lecture à voix haute. En ce qui concerne les sources, T. Dorandi recense dans un premier temps la tradition directe dont il ne retient que vingt papyrus autographes ; il en rejette deux, pour des raisons que rend parfois confuses le rappel d'interprétations divergentes (notamment pour le PSI XIII 1303). Les témoignages fournis par la tradition indirecte sont également peu nombreux (Plaute, Ovide, Horace, Pétrone, Suétone, Juvénal, Martial). La citation d'Horace (Serm I 4, 9-10), telle qu'elle est présentée, fait problème : située dans la continuité de la présentation des textes autographes, elle doit cependant être mise en relation avec l'examen d'une autre pratique : la dictée. En ce qui concerne les manuscrits entièrement autographes de Virgile, T. Dorandi, à la différence de Timpanaro, émet, avec raison, de sérieux doutes sur leur existence. Les sources et les témoignages, trop réduits, permettent difficilement -comme le reconnaît T. Dorandi- d'avoir une position tranchée sur la question de savoir si les auteurs antiques écrivaient eux-mêmes leur texte.

C'est à partir des témoignages de Galien que T. Dorandi envisage le passage de l'ébauche (paraskeuè, hypotyposis), de la prise de note (hypomnèma) à la diffusion (ekdosis) auprès d'un public plus large dans le quatrième chapitre. Les témoignages de Galien, Jamblique (pour les Pythagoriciens) et Philodème montrent que pouvait déjà exister une première rédaction d'une ouvre dans une large mesure définitive, mais destinée à une circulation restreinte, qui divergeait de l'édition destinée au public par un type d'écriture, une mise en colonnes plus soignées et une révision du texte.

Le cinquième chapitre envisage la question de la mise en circulation d'un texte (ekdosis) auprès d'un large public. Si T. Dorandi reprend les conclusions générales de van Groningen, il suit plutôt Mansfeld quand il préfère pour ekdosis le sens de diffusion à celui d'édition. Dans la suite du chapitre sont abordés divers aspects liés à la diffusion d'un texte : les motifs qui poussent un auteur à mettre en circulation un livre (notamment chez Galien et Simplicius), la pratique de la correction (examen rapide des témoignages de Lucien, Cicéron, Horace, Pline le Jeune), sa diffusion par la lecture publique, par le recours à un éditeur qui prenait en charge la copie d'un livre et sa diffusion (pratique de plus en plus répandue à partir du 1° siècle avant notre ère), la copie d'un texte sous la dictée, les éditions pirates, les éditions posthumes de brouillons ou de rédactions inachevées d'un livre.

Droits d'auteur et d'éditeur, exemplaires d'apparat pour des personnages importants, seconde édition, constituent les questions abordées dans le sixième chapitre. Les droits d'auteur n'existaient pas dans l'Antiquité ; cependant T. Dorandi y voit une trace embryonnaire dans le témoignage d'Antigone de Caryste sur les dialogues de Platon. Pour ce qui est de la question des exemplaires d'apparat, les seuls exemples retenus se trouvent dans Philodème (le témoignage d'Ovide est rejeté). Certaines ouvres ont pu faire l'objet d'une proekdosis, première mise en circulation d'un texte (Argonautiques d'Apollonios de Rhodes ou les Aitia de Callimaque), tandis que pour d'autres textes, l'existence d'une seconde édition ne fait aucun doute (par ex. Aristophane, Cicéron.).

Le septième et dernier chapitre examine le cas des variantes d'auteur, difficiles à détecter et à distinguer des variantes dues à l'histoire de la tradition. T. Dorandi relève néanmoins des variantes d'auteur dans Cicéron, Aristophane (Les Grenouilles), Aristote (variantes plausibles dans la Métaphysique et la Rhétorique). Sont examinées aussi les possibilités de variantes pour Lucien, Longus (il se range à l'analyse de Reeve, qui rejette cette éventualité, contre Young), Platon (Cratyle), Cicéron (présence de doublets dans le De officiis), Ovide, Lucrèce. Pour ces derniers auteurs, T. Dorandi ne fait malheureusement que reproduire des éléments de la critique.

On regrettera l'absence (habituelle dans cette collection, il est vrai) d'illustrations, notamment pour le premier chapitre, qui auraient pu donner justement au public de non-spécialistes auquel ce livre veut également s'adresser, une idée de la manière dont se présentent papyrus, tablettes et pugillares. Néanmoins, ce livre nous offre une vue d'ensemble actualisée des différents aspects de l'édition dans l'Antiquité. On appréciera notamment la large place faite à un matériel peu exploité : les papyrus d'Herculanum.

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