Pliny's catalogue of culture
Art and empire in Natural History

Sorcha Carey

Oxford studies in ancient culture and representation
Oxford university press, 2003
08 p., 70 illustrations
ISBN 0-19-925913-5

Compte rendu par Valérie Naas

Maître de conférences en langue et littérature latines à l'université Paris IV, est en particulier l'auteur de Le projet encyclopédique de Pline l'Ancien, (Collection de l'Ecole française de Rome ; 303) Ecole française de Rome, 2002.


L'Histoire naturelle a longtemps fait l'objet d'un jugement ambivalent :
la critique a valorisé son contenu tout en dépréciant son auteur, considéré comme un simple compilateur inférieur à ses sources. Depuis le XIXè siècle en particulier, cette encyclopédie était réduite à un précieux réservoir de données sur l'Antiquité - un thesaurus, selon l'expression de Pline lui-même (NH, Praef., 17)-. Cependant, les deux dernières décennies ont vu cette perspective se modifier : plusieurs études ont montré que le choix et la mise en forme des informations procédaient d'un projet et d'une visée et que ce texte présentait une cohérence dans un contexte culturel précis. Les idées politiques et morales de Pline, sa conception de la nature, son idéologie impérialiste, sa place dans l'histoire de la connaissance… ont été mises en évidence.

Le domaine de l'histoire de l'art échappait jusqu'à présent à cette relecture, sans doute parce que c'est là que l'Histoire naturelle -dans ses livres 33 à 37 essentiellement- a le plus été utilisée comme lien avec des œuvres, artistes et textes disparus. Or toucher à ce statut de pure source -objective et impartiale-, c'était remettre en cause toute la conception de l'art antique qui en a découlé. C'est précisément ce que se propose Sorcha Carey, dans ce bel ouvrage en sept chapitres. Comme le suggère le titre, la façon dont Pline présente l'histoire de l'art et les œuvres n'est pas neutre : elle vise à constituer un "Catalogue de la culture", qui résulte de et défend les valeurs de l'Empire romain. Ainsi perd-on beaucoup en lisant, comme ce fut longtemps le cas, les chapitres sur l'art en faisant abstraction du reste de l'œuvre, car ils s'inscrivent dans un projet d'ensemble. Pline en effet, sous l'apparence d'un recensement de la Nature, fait de l'art, au même titre que les autres domaines abordés, une partie d'une totalité dominée par Rome (chapitre 2, "The Strategies of Encyclopaedism"). Dans les livres de géographie déjà (3 à 6), la mention de monuments comme le trophée d'Auguste à La Turbie et la carte d'Agrippa à Rome marquent la puissance romaine sur l'espace (chapitre 3, "Representing Empire : Monuments and the Creation of Roman Space"). Cependant, l'art constitue aussi un domaine privilégié de la luxuria que fustige Pline: selon un topos de la fin de la République, le motif du déclin du mos maiorum consécutif à la conquête scande l'inventaire des œuvres rapportées à Rome comme butin. Cette contradiction entre triomphalisme et moralisme apparaît particulièrement dans l'énumération des merveilles du monde et de Rome au livre 36, consacré à la sculpture en marbre. En cela, les textes sur l'art illustrent bien l'ambivalence de l'encyclopédie plinienne qui, assimilant dans une volonté totalisante la nature avec l'Empire romain, inclut forcément dans cette somme les instruments de son déclin (chapitre 4, "The Problem of Totality : Collecting Greek Art, Wonders, and Luxury"). Montrant que l'Histoire naturelle, loin de se limiter à une source sur différents domaines de l'Antiquité, s'inscrit dans son époque, les deux chapitres suivants abordent l'histoire de l'art dans ses liens avec la culture romaine contemporaine. Ainsi, S. Carey s'intéresse à la réflexion plinienne sur l'art et la nature (la nature étant finalement l'artiste suprême) qu'elle met en relation avec le goût des Romains pour l'imitation artificielle de la nature dont témoignent des grottes décorées ou des peintures à Pompéi (chapitre 5, "The Artifice of Nature"). L'évocation des portraits fait l'objet du chapitre 6 ("Imaging Memory"). Là encore, la simple description laisse place à une interprétation : comme les images utilisées dans la mnémotechnie ancienne, les imagines des ancêtres, simples portraits de cire, visent à préserver la mémoire et même à constituer une image idéale du passé incarné par le mos maiorum. En cela, l'évocation des portraits rejoint la visée encyclopédique de Pline, constituer une mémoire du monde porteuse de certaines valeurs. A l'opposé de ces valeurs se trouve le colosse de Néron, emblématique par ses dimensions et ses matériaux précieux des excès de cet empereur. Or, à l'inverse des imagines porteuses de mémoire, cette statue marque la disparition d'un savoir-faire, puisque l'or et l'argent ont remplacé le travail sur bronze.

Loin de se limiter à l'histoire de l'art, le livre de S. Carey offre une vue d'ensemble de l'Histoire naturelle, en s'appuyant plus particulièrement sur les passages traitant des monuments, des œuvres d'art et des artistes. On trouvera également dans cet ouvrage soixante-dix illustrations, dont une dizaine en couleur, une bibliographie et un index des thèmes et des textes.

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