les Nuées d'Aristophane
Une initiation à Eleusis en 423 avant notre ère

Simon Byl

L'Harmattan, 2007

Compte rendu par Anne de Cremoux

MCF - Lille 3

Ce court ouvrage présente le bilan d'années de recherches sur les éléments éleusiniens dans les Nuées, recherches concrétisées jusque là plus ponctuellement dans quatorze articles et le chapitre d'un ouvrage collectif (Mythe et Philosophie dans les Nuées d'Aristophane, Byl et Couloubaritsis éd., 1994). L'ouvrage reprend pour l'essentiel la trame et le contenu de ce chapitre. Mails il approfondit les remarques sur certains vers déjà commentés, ou les actualise à la lumière des dernières publications sur le sujet. Par ailleurs, il propose de nouvelles analyses d'autres vers allant dans le même sens, à savoir démontrer que l'initiation éleusinienne est la «toile de fond» de cette comédie d'Aristophane.

L'introduction (pp. 7-14) fait une brève et claire histoire de la critique de ce point de vue depuis le XIXe s., en regrettant que les allusions à Éleusis dans la pièce n'aient pas davantage été prises en compte, du moins avant Adkins et de Vries dans les années 1970. C'est l'occasion pour l'auteur de discuter plus longuement le second chapitre de Religion and Politics un Aristophanes'Clouds de M.C. Marianetti (1992).

Le corps du livre, «Décryptage des Nuées» (pp. 15-75), est un commentaire linéaire sélectif de la comédie, qui s'efforce d'y repérer toutes les allusions possibles au culte d'Éleusis. S. Byl reconnaît aussi dans certains cas qu'il s'agit de simples hypothèses par ailleurs non étayées. Les analyses des mots, très détaillées, s'appuient sur les autres textes antiques, les scholies (peu utilisées généralement par les critiques) et les historiens modernes de la religion. Elles prennent également en compte la fréquence de ces mots dans le reste de la comédie d'Aristophane en en donnant des relevés précis. S. Byl prend soin de distinguer les allusions qui concerneraient les seuls rites éleusiniens, de celles, plus générales, aux mystères (ex. p. 18). À plusieurs reprises, il présente des discussions plus longues (qui pour certaines apparaissaient dans des articles précédents): sur le gecko des vv. 170-4 (pp. 23-28), sur les travaux de D. Ambrosino (pp. 34-36), sur le miracle de la nuée conté par Hérodote VIII. 65 (pp. 36-40), sur la possibilité, selon Bonnechere, d'une référence au culte de Trophonios (pp.64 s.). Ce décryptage ne laisse pas de place à une interprétation des Nuées posée en tant que telle, mais quelques remarques de la p. 71 montrent que pour l'auteur, Aristophane s'est plu à adresser aux spectateurs initiés quelques clins d'œil évidemment discrets et prudents, dans un contexte où les rites mystériques devaient rester secrets et où leur exhibition était sacrilège (et S. Byl a sans doute en tête la parodie de 415). Il y aurait donc, si l'on veut prolonger ces remarques, un jeu avec une partie du public, jeu qui serait à la base de cette comédie elle-même mystérique. Mais Aristophane ne franchit pas les limites autorisées et ne prend pas de risques, comme le fit Diagoras de Mélos auquel fait allusion la comédie.

Une bibliographie suit (pp. 77-85) et redonne tous les titres dont les références intégrales avaient déjà été fournies au cours du commentaire. L'ouvrage se termine par une table des matières détaillée (pp. 87-89) donnant la liste des vers étudiés.

Comme l'annonce la quatrième de couverture à propos des Nuées elles-mêmes, ce commentaire est une «prodigieuse mine de renseignements relatifs à la religion». La maîtrise des sources anciennes (en particulier de l'Hymne à Déméter abondamment cité), des scholies (traduites et présentées dès qu'elles permettent d'éclairer les allusions éleusiniennes: ainsi notamment pour la scholie au v. 304a à propos de la référence à Hérodote) et de l'histoire de la religion antique permet de resituer bon nombre de détails de la comédie dans le contexte de l'Athènes de la fin du Ve s. S. Byl dégage ainsi les références évidentes aux mystères que comporte cette comédie. La manière dont il présente son commentaire, avec des renvois précis aux œuvres antiques et à la critique moderne, en fait un instrument très précieux pour qui veut approfondir sa lecture des Nuées et sa connaissance de la religion. Les discussions de détail sont souvent stimulantes: ainsi notamment pour celle des vv. 302-4 et de la référence à Hérodote, et étayées par des références et statistiques (l'auteur prend ainsi soin de signaler si les mots sont des hapax dans l'œuvre d'Aristophane).

La démarche de S. Byl fait toutefois de l'ouvrage, à notre avis, davantage un instrument de lecture qu'un résultat interprétatif, et ce pour plusieurs raisons. Sur le plan formel, le choix de présenter à la suite toutes les remarques et références sans recourir à des notes donne parfois l'impression d'un catalogue dans lequel il est difficile de relier entre eux les détails de la comédie analysés séparément, et de les resituer au sein de l'intrigue. Ainsi les discussions avec les critiques les plus récents, lorsqu'ils apparaissent comme des règlements de comptes, auraient pu être mis en marge. La présentation parfois assassine de Marianetti (relevons p. 12: «après avoir trop prêté à la parodie éleusinienne, l'historienne se braque vers Pythagore») anticipe sur les discussions du décryptage et n'avait pas une aussi grande place en introduction. De même, était-il nécessaire au lecteur de trouver une remarque du type « sept ans après la publication de mon article, j'attends toujours la réplique de Bonnecher e» (pp. 64 s.) ?

C'est ce choix de présentation qui empêche à notre sens l'auteur de resituer, en bien des occasions, les détails qu'il analyse dans leur contexte – contexte immédiat de la pièce avec les problèmes d'interprétation que pose une intrigue comique, contexte plus large de la comédie avec ses topoi et un type de cohérence très particulier. Quelques exemples pour le contexte immédiat: au v. 245, le salaire que propose Strepsiade a été rattaché, par une scholie déjà, aux frais d'initiation et est commenté en ce sens (p. 33), mais il est à noter que Socrate lui-même ne parle pas de salaire d'une part (comme le note Vander Waerdt par exemple, contre Dover), et que l'idée de salaire d'autre part peut être surtout rattachée à la figure des sophistes. Dans la fin de la comédie, S. Byl note que «la morale qui se dégage… semble finalement être celle d'Éleusis» dans la mesure où celle-ci se réclamait de la dikè, la justice. Si ces thèmes sont présents, S. Byl ne soulève cependant pas le fait qu'incendier le «pensoir» ne relève pas précisément de la justice et continue de poser un problème d'interprétation. Il remarque d'ailleurs plus loin que cet incendie correspond à la destruction du lieu sacré par le barbare (cf. Hérodote IX. 65). En somme, les éléments sur lesquels il s'appuie ne sont pas reliés entre eux, avec tous les problèmes que cela poserait.

Plus largement, certains points du texte que l'auteur rattache aux mystères d'Éleusis s'expliquent plus facilement dès lors qu'on les situe dans le cadre de la comédie ancienne: par exemple, didaskein et les mots de sa famille, que S. Byl commente à propos du v. 238, peuvent certes entrer dans la description de rites, mais il ne faut pas perdre de vue que la fonction de didaskalos est une revendication des poètes, et d'Aristophane comme poète comique qui instruit sa cité, dans plusieurs de ses pièces; apollumai du v.709 est une exclamation extrêmement courante en comédie – ici Strepsiade est tout simplement la proie des punaises – et il nous semble erroné de le relier au rapprochement que fait Plutarque entre teleutan et teleisthai (p. 67). Ainsi, S. Byl, pour renforcer cette approche générale des Nuées, livre de nouvelles interprétations de détail qui peuvent paraître forcées au point d'enlever une part de son crédit à une lecture qui a pourtant sa légitimité. Quelques affirmations péremptoires vont dans ce sens: ainsi, p. 32, «j'estime que nous n'avons aucune raison de quitter l'interprétation éleusinienne qui traverse toute la comédie».

Pareille déclaration va de pair avec une approche de la comédie qui ne prend pas en compte ses discontinuités et les problèmes d'interprétation qu'elle soulève, et qui sont loin d'être réglés. S. Byl semble se cantonner au jeu par lequel Aristophane diffuserait, dans la bouche de tous les personnages, des allusions ponctuelles à Éleusis, sans préciser comment ces allusions pourraient s'intégrer à une trame par ailleurs complexe. Qui représenterait, dans la comédie, ces mystères, et dans quelles limites? Si les Nuées célèbrent en effet dans la parodos ces rites, elles font de même avec les Dionysies, car il s'agit de rendre hommage à la culture athénienne en général – et leur attitude, à la fin de la pièce, confirme qu'elles sont représentantes de la tradition. Ces personnages qui selon S. Byl seraient des emblèmes des mystères, ne sont pas complètement solidaires de Socrate, qui en serait le maître, comme l'ont noté les critiques. D'autre part, quel serait le rapport entre les allusions à Éleusis chez les habitants du «pensoir», et le fait qu'ils sont accusés de subversion? Ces questions parmi d'autres auraient peut-être permis de circonscrire plus précisément le champ dans lequel entrent les allusions aux mystères, et d'en déterminer les raisons.

Cela n'était cependant pas le propos de l'ouvrage, qui conserve deux mérites évidents: démontrer la présence de références aux mystères (même si certaines, comme nous l'avons dit, sont contestables et que ces références ne se limitent pas à Éleusis), et fournir toute la documentation nécessaire pour une interprétation de la pièce qui prendrait en compte ces données.

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