Femmes et société dans la Grèce classique

Nadine Bernard

Cursus. Histoire
Armand Colin, 2003
167 p.
ISBN 2-200-26254-X

Compte rendu par Odile Tresch

Maître de conférences de grec ancien à l'université de Nantes. Elle a soutenu en 2001 une thèse de doctorat intitulée "Rites et pratiques religieuses dans la vie intime des femmes d'après la littérature et les inscriptions grecques" qui sera éditée prochainement aux éditions de l'EPHE.

Quand on sait l'ampleur des travaux, la complexité des débats d'idées, et l'évolution considérable qui touche au domaine de la femme grecque dans l'Antiquité, on imagine qu'en composer une synthèse qui soit fidèle sans être réductrice est une véritable gageure. Nadine Bernard a relevé ce tour de force en publiant en 2003 chez Armand Colin, dans la collection "Cursus" réservée précisément à ce type d'exercice, un livre de 167 pages intitulé Femmes et société dans la Grèce classique.

Après une introduction qui retrace l'histoire de "la femme dans l'histoire", l'apparition des "Women's Studies" et de la "Gender History" aux Etats-Unis, et l'appropriation en France de la femme comme objet d'étude, Nadine Bernard, en toute logique, commence par parler des sources. C'est le sujet du premier chapitre "les sources : "faits, fiction et fantaisie", où elle insiste bien sur la prudence avec laquelle il convient de considérer les témoignages dont on dispose sur les femmes, testimonia masculins, souvent lacunaires, difficiles à manipuler. Suit un inventaire des sources selon leur nature. En littérature, nombre d'écrivains parlent du sexe opposé, d'Hésiode -promoteur d'une tradition littéraire où la femme est vue comme un fléau- aux auteurs de théâtre qui véhiculent divers stéréotypes féminins, sans oublier les orateurs, historiens, philosophes et médecins. Nadine Bernard insiste à juste titre sur l'intérêt absolument essentiel des sources épigraphiques "voie d'accès privilégiée pour appréhender les catégories sociales, mal représentées dans les sources littéraires". Elle réhabilite également comme source de première importance l'iconographie, notamment les stèles funéraires et la céramique attique. À ce recensement, il faut ajouter les objets archéologiques qui complètent souvent avec bonheur les autres sources et que l'auteur mentionne d'ailleurs au cours de son étude.

Commence alors ce que N. B. appelle la "quête des femmes" et cette quête passera par cinq figures de femmes : la fillette, l'épouse, la mère, la travailleuse, la citoyenne, autour desquelles s'organisent cinq chapitres thématiques déclinant chacun les questions relatives à l'enfance, au mariage, au corps, au travail et au rôle public des femmes, sous des aspects très divers, dont voici un aperçu.

Le chapitre 2 traite des "filles : reconnaissance et intégration". Autour de la question de savoir quelle place occupe la fillette dans la société, sont abordés le problème de l'exposition, les rites d'agrégation, signes de reconnaissance des fillettes, les activités ludiques et les pratiques éducatives qui les concernent, les rites de sortie de l'enfance (notamment les courses de jeunes filles et le rituel des ourses de Brauron) et leur participation à la vie religieuse.

Le chapitre 3 envisage "les liens du mariage", et expose d'abord les interrogations relatives au projet marital : quand, comment et pour combien donner sa fille en mariage ? Le mariage lui-même est traité sous les différents aspects à la fois religieux et juridiques. Enfin, lumière est mise sur la vie de couple, les devoirs des mariés l'un envers l'autre, l'horizon domestique (maison et gynécée), et les relations entre époux.

Le chapitre 4 étudie l'"usage des corps", et en premier lieu celui des épouses légitimes. Le but du mariage étant la procréation qui seule peut assurer le renouvellement de la cité, la fertilité est en enjeu de taille, sujet de préoccupations unanimes, comme l'attestent à la fois les traités médicaux consacrés aux maladies ou à la stérilité des femmes et aussi les démarches de fidèles venues consulter Asclépios. Devenir mère est un acte glorieux et la mort en couches pour une femme équivaut à la mort sur le champ de bataille pour un homme. Face à cet usage modéré et orienté vers une finalité utilitaire pour les sages épouses, reste celui des "partenaires subsidiaires" : prostituées, hétaïres, concubines, qui, plus que toutes les autres, sont concernées par l'avortement et la contraception.

Le chapitre 5 considère "le travail au féminin", "sujet devant lequel l'historiographie est longtemps restée paralysée, pour ne pas dire résignée". Avec bonheur, N. B. fait la part des choses entre ce qui relève de l'idéal grec sur la distribution des tâches et la réalité. Elle recense les activités féminines : confection des vêtements, préparation des aliments, éducation des enfants, travaux agricoles, commerce, artisanat, fonctions de sage-femme et de médecins, et montre que, localement, les femmes disposent même parfois de capacités juridiques et financières : les cas de Gortyne, Sparte et de cités de Grèce du Nord sont révélateurs de cet état de fait.

Le chapitre 6 aborde le "droit de cité et les rôles publics". Si l'exclusion de la femme de la vie civique est un lieu commun, il existe néanmoins des témoignages sporadiques qui montrent que, dans certaines cités, notamment en Grèce du Nord et à Sparte, on peut parler d'une véritable politeia féminine. À Athènes, les femmes prennent part à la vie civique par le rôle capital qu'elles tiennent dans la vie religieuse de la cité, non seulement en assumant des charges sacerdotales de première importance, mais également par leur participation aux fêtes religieuses (Thesmophories et fêtes poliades) et par une fréquentation assidue des sanctuaires, même si elles restent en retrait de l'espace sacrificiel ; il est à noter que cette marginalisation est plus généralisée pour les esclaves, prostituées et étrangères. Pour finir, N. B. aborde la question de la présence des femmes aux représentations théâtrales et aux concours. Devant le mutisme des sources, l'auteur a raison de remarquer que le fait "qu'elles soient invisibles ne signifie pas qu'elles sont absentes".

L'étude thématique se clôt sur un épilogue centré sur la trouble personnalité d'Olympias, incarnation de la complexité des choses dans le domaine de la femme grecque. Car telle est sans doute la principale qualité de l'ouvrage : se détacher des discours convenus et des interprétations traditionnelles souvent simplificatrices, mettre en évidence les disparités régionales et sociales, montrer la femme grecque dans sa multiplicité. Bien sûr d'aucun pourra regretter l'absence de notes et de références précises concernant les sources exploitées (1), mais le but de l'ouvrage n'était pas et ne pouvait pas être l'exhaustivité. Clair, précis, enrichi par des illustrations (2) et des encadrés bienvenus (3), abordable pour des non initiés grâce à un glossaire comportant la terminologie de base, d'utilisation aisée grâce à un sommaire bien détaillé et un index des noms (4), cet ouvrage constitue un guide précieux sur la femme grecque et comble heureusement une lacune bibliographique qui était à déplorer ; il sera ensuite loisible à chacun de compléter telle ou telle question à partir des indications bibliographiques (5) qui figurent à la fin de l'ouvrage et qui sont fidèles à la promesse lancée sur la quatrième de couverture, celle de "s'appuyer sur une bibliographie française et anglo-saxonne récente".

(1) L'ouvrage ne contient en effet aucune note. [Retour au texte]

(2) Un certain nombre de représentations illustrent l'ouvrage. En voici la liste :
- jeu des enfants (p. 32)
- stèle funéraire d'une jeune fille (p. 47)
- représentation d'un cortège nuptial (p. 60)
- scène d'intérieur (p. 68)
- femme morte en couches sur une stèle funéraire et sur un lécythe funéraire attique (p. 83)
- scène de préparation de la mariée (p. 99) [Retour au texte]

(3) Quatre encadrés au cœur de l'ouvrage :
- "L'intervention divine : Asclépios à Épidaure", où N. B. propose des extraits d'inscriptions d'Épidaure relatives aux grossesses miraculeuses de femmes ayant consulté le dieu pour des problèmes de stérilité (p. 80).
- "Les soins du corps", qui accompagne le chapitre "l'usage des corps" (p. 99).
- "Profession : philosophe ?" qui clôt le chapitre consacré au "travail au féminin" sur la question de savoir si et quand les femmes avaient accès à la philosophie (p. 122).
- "Les gynéconomes : des magistrats chargés de la surveillance des femmes", à la fin du chapitre "Droit de cité et rôles publics" (p. 146). [Retour au texte]

(4) En fait un index des noms propres recensant les différents personnages mythologiques, divins et héroïques, ainsi que les auteurs cités au cours de l'étude. [Retour au texte]

(5) L'auteur donne d'abord une bibliographie des sources épigraphiques et iconographiques puis une bibliographie thématique organisée selon les 8 parties de l'ouvrage (introduction, chapitres, épilogue). [Retour au texte]

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