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Empédocle, une poétique philosophique

Entretien avec Xavier Gheerbrant.

Les éditions Classiques Garnier  viennent de publier Empédocle, une poétique philosophique de Xavier Gheerbrant dans la collection Kaïnon, anthropologie de la pensée ancienne.

Classiques Garnier 2016
Classiques Garnier 2016

Empédocle, une poétique philosophique est un ouvrage de 931 pages issu d’une thèse de doctorat réalisée sous la direction de Philippe Rousseau, Professeur émérite de langue et littérature grecques à l’université Lille 3. Soutenue en 2014, la thèse a obtenu les félicitations d’un jury composé des Professeurs Fabienne Blaise (Université Lille 3), Paul Demont (Université Paris-Sorbonne Paris IV), Andrew Ford (Princeton University, New Jersey), André Laks (Université Paris-Sorbonne Paris IV) et Philippe Rousseau (Université Lille 3).

Christophe Hugot : Votre ouvrage porte sur la poétique d’Empédocle, qui est un philosophe présocratique du Ve siècle avant notre ère. Pouvez-vous indiquer rapidement quels sont les traits saillants de sa pensée et de sa poésie ?

Xavier Gheerbrant : Empédocle est effectivement un philosophe qu’on appelle « présocratique ». Ce terme désigne un ensemble de penseurs antérieurs à Platon, plus en réalité qu’à Socrate (Nietzsche avait d’ailleurs préféré le terme « préplatonicien »). L’un des traits saillants de la philosophie présocratique est une enquête sur les constituants véritables du monde et du vivant.
Empédocle a composé une œuvre poétique en hexamètre dactylique, qui est le mètre par excellence de la poésie épique, théogonique et hymnique en Grèce ancienne. Le nombre de poèmes qu’il a composés est discuté. Je suis pour ma part en faveur de la distinction entre un poème physique, qui porte sur les constituants réels du vivant et du monde et auquel la tradition ancienne a donné le titre générique Sur la nature, et un poème religieux. Ce dernier, intitulé Catharmes (littéralement, Purifications) narre l’exil de divinités condamnées à s’incarner dans des végétaux, des animaux et des êtres humains. Chacun des poèmes narre un cycle. Au-delà de la question du nombre de poèmes, le véritable problème est de déterminer quelle est la relation entre ces deux cycles.

Le poème Sur la nature expose le cycle des quatre éléments (le feu, l’air, l’eau et la terre), soumis à deux forces antagonistes, l’Amour (ou l’Amitié) et la Discorde. Chaque de ces deux forces mêle et sépare les éléments, respectivement. Ce sont des divinités qui sont en même temps pourvues d’une matérialité. Elles connaissent chacune une phase paroxystique : lorsque la puissance de l’Amour est maximale, les quatre éléments sont dans un état d’unification maximale, sous la forme d’une sphère parfaite qu’Empédocle nomme Sphairos ; lorsque la puissance de la Discorde atteint son paroxysme, les éléments sont séparés les uns des autres (la nature exacte de leur état durant cette phase est discutée). Le monde tel que nous le connaissons n’existe pas, à ces deux moments du cycle physique. En dehors de ces moments paroxystiques, lorsque les deux puissances antagonistes s’équilibrent, le mélange et la séparation des éléments créent le monde que nous connaissons et le vivant qui l’habite. Nous sommes de fait constitués d’éléments distincts, liés par l’Amour et séparés par la Discorde. Empédocle a ainsi proposé une refonte des conceptions du vivant et de la mort, après d’autres penseurs pluralistes post-parménidéens. La naissance est le mélange des éléments en un organisme vivant et la mort n’est plus conçue comme le terme absolu de la vie, mais comme la simple dissociation de composantes qui pourront par la suite prendre part à d’autres êtres vivants.

Dans les Purifications, Empédocle narre la façon dont les divinités déchues progressent, au fil de leurs différentes incarnations, jusqu’à la réintégration dans la communauté des dieux qu’ils avaient quittée suite à leur crime. Le narrateur du poème se présente comme l’une de ces divinités déchues. Il affirme être parvenu au stade ultime de ce parcours : une partie du monde grec, dans la situation qu’il décrit, le reconnaît comme un dieu vivant.

Christophe Hugot : Vous examinez dans votre ouvrage la relation entre le fait qu’Empédocle a choisi de s’exprimer en poésie (en hexamètres dactyliques, précisément) et la construction de sa pensée philosophique. Pourquoi le choix de la poésie pour exprimer une pensée philosophique, au Ve siècle avant notre ère, suscite-t-il l’interrogation ?

Xavier Gheerbrant : La signification du choix de l’hexamètre dactylique pour exprimer une pensée de nature philosophique est en effet une question déterminante. On peut la poser à trois niveaux. Le premier est historique : la philosophie naissante, au VIe siècle, a choisi la prose pour se distinguer des contenus de pensée habituellement formulés dans la poésie. Il faut comprendre pourquoi Xénophane, Parménide et Empédocle, semblent aller à contre-courant en choisissant la poésie. Est-ce un retour ?
Le second niveau d’analyse consiste à se demander quels sont les avantages respectifs de la prose et de la poésie en termes de diffusion et de mémorisation dans un contexte donné. Les atouts pragmatiques de la poésie sur la prose ont-ils suffi à déterminer le choix de Xénophane, de Parménide et d’Empédocle ?
Le troisième niveau de questionnement est celui auquel mon ouvrage tente de répondre de façon systématique : il s’agit de déterminer dans quelle mesure la poésie est un aspect déterminant du projet philosophique d’Empédocle.

Christophe Hugot : Pouvez-vous développer ce en quoi consistent exactement les dimensions historiques et pragmatiques, quoiqu’elles ne soient pas au centre de vos analyses ?

Xavier Gheerbrant : Bien entendu. Commençons par la dimension historique. Le choix d’Empédocle d’exprimer sa philosophie en poésie n’est pas dépourvu de précédents en Occident, puisque Xénophane et Parménide avaient eux aussi composé des poèmes, comme je le disais à l’instant. Ce choix de la poésie entre en tension avec la forme qu’a historiquement revêtue la pensée philosophique à ses débuts, c’est-à-dire la prose. Au vie siècle avant notre ère, la prose est un medium récent, donc fortement marqué comme original. Selon la reconstruction généralement admise, Anaximandre et Anaximène ont choisi la prose afin de démarquer leur projet philosophique du type de réflexion qui était exprimé dans la poésie traditionnelle. Ils entendaient ainsi distinguer radicalement leur analyse de la constitution du monde et de son état présent (la cosmologie) des modes d’explications, et des explications tout court, qu’avait proposés la poésie archaïque (tel Hésiode dans sa Théogonie, par exemple).

Après Anaximandre et Anaximène, la prose a également été retenue par la majeure partie des philosophes présocratiques, tels qu’Héraclite, Anaxagore (qui est pratiquement contemporain d’Empédocle), Leucippe, Démocrite ou Diogène d’Apollonie. La prose est devenue par la suite la norme de la composition philosophique (à quelques exceptions notables, telles qu’Aratos et Lucrèce, dont le choix prend sens dans un autre contexte intellectuel et socioculturel).

J’ai choisi de faire porter mon étude sur Empédocle car son corpus est suffisamment étendu pour donner à la réflexion un caractère systématique, mais également parce que, plus encore peut-être que pour Xénophane et Parménide, le choix d’Empédocle a été l’objet d’un questionnement dès l’Antiquité – dès Aristote, en réalité. Cela montre que le choix de la poésie n’allait pas de soi et qu’une tension caractérisait la réalisation de son projet intellectuel au sein de la poésie en hexamètre dactylique. Vu les caractéristiques du système d’Empédocle, le choix de la composition poétique ne me semblait assurément pas signifier qu’Empédocle revenait aux modèles cosmologiques et théologiques antérieurs aux recherches des Milésiens en niant la rupture qu’ils représentaient.

Christophe Hugot : Et qu’en est-il de la question des avantages respectifs de la prose et de la poésie ?

Xavier Gheerbrant : L’analyse comparée des modalités pragmatiques de la composition en prose et en poésie conduit à souligner que la poésie présente des avantages en termes de diffusion devant un large public ou de mémorisation : les poèmes épiques, par exemple, sont composés en hexamètre dactylique et leur récitation avait lieu dans des contextes bien identifiables, tels que les grands concours publics. Un public potentiellement très large et diversifié assistait à de tels concours. De plus, comme la poésie de la Grèce ancienne est inspirée par une divinité (la Muse), cela fournit au philosophe-poète une assise épistémologique tout à fait reconnue et acceptée pour un discours de sagesse dans la société grecque de cette époque.
L’auteur d’un traité en prose, en revanche, parle sous sa seule autorité personnelle. Il est difficile de reconstruire les conditions de diffusion des traités en prose du VIe siècle et du début du Ve siècle. Malgré tout, on admet généralement que ces traités faisaient l’objet d’une diffusion plus limitée que les poèmes.
Analyser le choix d’Empédocle en ces termes conduit à souligner les avantages de la poésie sur la prose en termes de stratégie de diffusion sans pour autant éclairer dans quelle mesure la poésie participe de son projet philosophique.

Christophe Hugot : Il y a donc plus que la simple alternative entre prose et poésie, qu’on la considère à un niveau historique ou pragmatique ?

Xavier Gheerbrant : Vous avez raison de suggérer qu’il ne faut pas réduire la question de la relation entre la pensée philosophique et le véhicule de son expression, chez Empédocle, à une comparaison des avantages respectifs de la prose et de la poésie, ou de leur histoire.
La question principale, à laquelle mon ouvrage tente d’apporter une réponse, est celle de la nature de la relation qui unit la pensée philosophique et le véhicule de son expression. Je me suis efforcé de déterminer le degré de nécessité, pour ainsi dire, qui caractérise la relation construite entre le véhicule et la pensée qui s’y exprime.
Mon analyse montre que, loin d’être un vernis artificiel qui ne ferait que dissimuler la clarté du message philosophique, la poésie est un élément essentiel du message philosophique. Elle est un élément déterminant de la construction de la pensée et du sens, et ce à plusieurs égards.

Christophe Hugot : Comment la poésie est-elle intégrée dans la pensée philosophique d’Empédocle ?

Xavier Gheerbrant : Comme je le disais, Empédocle établit notamment dans son poème Sur la nature que le monde et le vivant sont constitués de quatre éléments (le feu, l’air, l’eau et la terre) qui jouent le rôle de constituants discrets, unis par l’Amour dans les corps. L’Amour est d’ailleurs lui-même pourvu d’une matérialité. En tant que constituants du vivant, les éléments ne sont pas perceptibles par les sens. Empédocle considère qu’ils sont bien perceptibles, en revanche, lorsque l’on observe les formes plus pures qu’ils prennent dans le monde : le soleil, la mer, la pluie, la terre, les nuages, etc.

Mon analyse montre que l’une des fonctions que donne Empédocle à sa poésie est de produire un énoncé qui convainque l’auditeur là où la perception sensible ne suffit pas à produire cette conviction à elle seule. Empédocle fonde son choix de la poésie sur une réflexion sur les potentialités de la connaissance humaine, et sur une interprétation des rôles respectifs de l’Amour et de la Discorde dans le processus cognitif. Il place en effet son poème sous l’autorité d’une Muse qui dépend de la puissance de l’Amour (sans pour autant s’y identifier purement et simplement). La poésie est comme polarisée à l’intérieur même du système d’Empédocle : il l’a conçue comme le véhicule privilégié de l’expression du rôle de l’Amour dans le cycle physique et l’a présentée comme tel.

Or, en présentant les caractéristiques de la composition poétique très spécifique que je viens de décrire à grands traits, Empédocle refonde les caractéristiques de la poésie traditionnelle. Le coup qu’il joue est de présenter la poésie de ses prédécesseurs (tels qu’Hésiode) comme une pratique déviante, à différents égards. Cela explique qu’ils n’aient pas perçu le rôle réel des éléments et de l’Amour dans le monde.

Cela a des effets visibles sur la pratique poétique d’Empédocle : il produit un énoncé poétique éminemment réflexif, et cette réflexivité est double. D’une part, il remploie les modes d’organisation typiques de la poésie hexamétrique (tels que le catalogue, la comparaison, et les figures associées à la répétition) en introduisant un dialogue avec l’usage traditionnel de ces procédés. D’autre part, il introduit une réflexivité à l’intérieur même de son propre usage de ces schèmes de composition : il invite ses auditeurs (ou les lecteurs que nous sommes) à interpréter l’usage qu’il fait de ces procédés en même temps que le sens du passage.

Prenons un exemple. Les comparaisons développées employées par Homère, par exemple, impliquent de définir une série de traits communs ou semblables, entre comparant et comparé, dans un processus qui est celui de l’analogie. Empédocle construit des comparaisons qui soulignent, elles aussi, les similitudes structurelles entre les deux termes. Toutefois, il ménage également des creux entre les deux membres de la comparaison : certains éléments du comparé n’ont pas d’équivalent dans le comparant, ou inversement. Il tire ainsi parti à la fois de l’analogie et de la dysanalogie, c’est-à-dire des différences entre les deux termes de la comparaison. Cela invite ses auditeurs (ou les lecteurs que nous sommes) à analyser non seulement les similitudes entre les deux termes mais aussi et peut-être surtout les silences ménagés par le texte.

Mon étude a également porté sur le poème dit religieux d’Empédocle, les Catharmes ou Purifications, et j’ai pu formuler de nouvelles hypothèses sur les relations entre celui-ci et le poème Sur la nature. Chacun des poèmes présente un cycle – celui des éléments et celui de la réincarnation de divinités déchues – dont la relation est l’une des questions les plus débattues par les spécialistes.

Christophe Hugot : Dans la Grèce de l’époque d’Empédocle, la poésie fait l’objet d’une performance orale devant un public. Comment votre étude éclaire-t-elle la relation entre le poème d’Empédocle, où philosophie et poésie sont indissociables, et le public auquel il s’adresse ou qu’il vise ? En d’autres termes, comment posez-vous cette question sans simplement raisonner en termes d’avantages comparés entre prose et poésie ?

Xavier Gheerbrant : Il importe effectivement de ne pas simplement raisonner en termes d’avantages comparés de façon générale, mais de se demander comment chaque auteur s’approprie le mode d’expression et de diffusion de sa pensée.

Dans le cas d’Empédocle, le choix de l’hexamètre dactylique permet de questionner la fonction sociale du savoir qui est exprimé, si on l’analyse d’après le contexte de communication associé à la performance des poèmes en hexamètre dactylique. Nous savons que le rhapsode Cléomène avait fait réciter les Catharmes d’Empédocle aux Jeux olympiques. Ce cadre olympique présente une forte dimension panhellénique : les cités grecques envoyaient des délégations pour participer à ces jeux qui avaient lieu tous les quatre ans et qui impliquaient une trêve dans les conflits. Or, le destinataire intradiégétique du poème est un groupe d’amis d’Agrigente qui est stylisé comme une communauté idéale. L’alternative interprétative est donc la suivante : Empédocle cherchait-il à écarter la majeure partie de l’auditoire du poème lors de la performance en soulignant que ces personnes ne partageaient pas les caractéristiques de l’« élite » qui serait représentée dans le poème ? Ou bien s’agissait-il au contraire de montrer à cet auditoire l’idéal que la doctrine permet à tout être humain d’atteindre ?

L’une des avancées que propose mon analyse est qu’Empédocle prend position quant à la signification que revêt sa parole poétique dans la société grecque de son temps. La façon dont il représente le destinataire intradiégétique dans son poème lui permet de prendre position sur la fonction sociale de ce savoir. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de cette question : il ne va pas de soi que la philosophie ait eu un public qui lui fût propre avant Platon, ni même qu’elle fût constituée comme une discipline clairement déterminée et identifiée. Un philosophe-poète tel qu’Empédocle devait ainsi ouvrir l’espace de signification et de diffusion du savoir qu’il proposait. L’analyse de la relation entre le contexte de la performance de ses poèmes et les destinataires représentés dans l’œuvre montre qu’il avait pour ainsi dire mis en scène les effets de sa pensée philosophique sur les individus et les communautés de la Grèce ancienne. Pour autant que nous le sachions, Empédocle est le premier philosophe grec qui ait conçu de façon aussi directe et développée la fonction et l’efficace de son savoir dans la société. Les destinataires sont une projection littéraire d’un auditoire idéal qui a pleinement compris la doctrine et qui en tire les conclusions éthiques qui s’imposent.

Christophe Hugot : Vous parlez d’avancée dans l’interprétation. Quels sont les modèles interprétatifs déjà existants avec lesquels dialogue votre ouvrage ?

Xavier Gheerbrant : D’une façon générale, la question de la signification du véhicule poétique forme un creux dans les travaux scientifiques. Il y a en effet une dichotomie entre, d’un côté, les travaux qui visent à reconstruire la pensée d’Empédocle, en n’abordant des questions formelles que pour répondre à une difficulté circonstanciée – et, de l’autre, ceux qui se sont intéressés à la technique poétique (langue et métrique) sans prendre pour objet la reconstruction de la pensée.

Ces deux attitudes opposées tendent de fait à ne pas envisager la relation que le philosophe-poète construit à sa propre tradition dans toute sa complexité.

Lorsque la question du choix de la poésie est posée, elle l’est généralement dans le cadre d’une opposition avec la prose, par exemple de façon historique, ou en soulignant les avantages pragmatiques de la poésie par rapport à la prose, comme je le disais.

Deux séries d’analyses ont appréhendé de façon plus forte et plus systématique la relation entre poésie et pensée, chez Empédocle. Deux modèles interprétatifs en sont issus.

Le premier est celui de Jean Bollack. L’une des idées sur lesquelles se fonde sa pratique herméneutique est que la langue d’Empédocle se construit à la fois dans la langue et contre elle. Le poète cherche à ouvrir un espace de signification nouveau, en introduisant une forte tension dans la langue. Bollack analyse ainsi la distance que prend Empédocle par rapport à la tradition poétique antérieure s’agissant du lexique, de la grammaire et de la syntaxe, et des procédés de composition. S’il est parfaitement opératoire dans l’interprétation des fragments, ce modèle ne place pourtant pas au centre de la démonstration la relation étroite entre poésie et pensée qu’il suppose : la relation de nécessité entre elles fonctionne plutôt comme un présupposé de l’analyse herméneutique.

Le second modèle est celui que j’ai appelé celui de l’homologie, ou de l’analogie textuelle, entre forme et pensée. Son idée centrale est que la forme poétique permet de créer, au sein du texte, une image ou une représentation du contenu. Ainsi, les répétitions dessineraient des figures du cercle dans le poème (à l’image du cycle, par exemple) ou seraient une image de la rencontre des éléments ; la Muse constituerait une projection littéraire de la parole poétique en performance.

Mon analyse tente de dépasser ce modèle en posant la question de la relation entre poésie et pensée, chez Empédocle, à un niveau plus fondamental : il s’agit non pas d’appréhender le résultat de cette relation dans le texte (l’homologie ou l’analogie textuelle) mais de reconstruire ce qui rend, de l’intérieur, cette relation entre poésie et pensée nécessaire et systématique.

À cet égard, mon ouvrage dépasse également les modèles pragmatiques et épistémologiques que j’évoquais dans la mesure où j’analyse la signification pragmatique construite par Empédocle lui-même, comme je l’ai résumé plus haut, dans le contexte déterminé de chacun de ses poèmes.

Christophe Hugot : Quelle a été votre méthode pour répondre à la question que vous vous étiez posée ?

Xavier Gheerbrant : Ma méthode d’analyse s’est organisée à partir de quatre axes majeurs :

1. Interpréter la langue des philosophes présocratiques en mettant en évidence le dialogue qu’elle entretient avec les traditions poétiques et littéraires antérieures et contemporaines. En me fondant sur le postulat que la poésie se définit dans la langue et en même temps contre elle, j’ai pu montrer comment le poète tire parti des ressources linguistiques à sa disposition pour y ouvrir l’espace d’une signification originale, qu’il s’agisse du lexique, de la syntaxe ou de l’ordre des mots. Cela conduit à analyser à la fois les similitudes et les différences que la langue d’un auteur présente par rapport à celle de la tradition, et à souligner le travail conceptuel qui accompagne cet effort linguistique : on ne peut séparer l’interprétation du dire et celle du dit dans le processus herméneutique.

2. Le second aspect concerne la relation dans laquelle le fragment se trouve par rapport aux sources anciennes par lesquelles nous le connaissons. Il est nécessaire de replacer ces éléments de contexte immédiat dans le cadre de l’entreprise globale du citateur et de ses intérêts propres. À l’opposé d’une approche qui réifierait les témoignages et les contextes de citations en en tirant une série d’informations supposées objectives qu’on pourrait simplement additionner ou comparer à celles des autres sources, il s’agit de souligner la variété des intérêts et objectifs des sources anciennes, en s’efforçant de reconstruire la façon dont chaque source – et chaque œuvre –, dans sa singularité, interprète un texte qui est lui-même singulier.

3. Le troisième axe consiste en une analyse de la signification intellectuelle, sociale et plus largement culturelle que le philosophe présocratique donne à sa pensée au moment de sa production. L’étude de la façon dont Empédocle caractérise Pausanias (le destinataire intradiégétique dans le poème Sur la nature) et de la communauté des amis d’Agrigente (dans les Catharmes) permet d’éclairer la signification qu’Empédocle donne à sa pensée dans la société grecque.

4. Le quatrième axe de cette démarche herméneutique consiste à analyser l’histoire des interprétations des fragments d’Empédocle. Il s’agit de déceler les moments de cette histoire où les problèmes herméneutiques sont apparus, d’éclairer la façon dont ils ont été posés et de juger de la pertinence des réponses qui y ont été formulées. Cela a pour objectif d’identifier les problèmes herméneutiques qui ont été posés et le contexte (historique, intellectuel, méthodologique) où ils ont été formulés afin de libérer le texte ancien des faux-problèmes qui ont pu, le cas échéant, être formulés et reproduits par la critique, et de reposer en termes neufs les problèmes véritables. J’ai ainsi analysé de façon systématique la constitution des interprétations depuis la première édition commentée moderne, due à Friedrich Wilhelm Sturz, en 1805.

Christophe Hugot : Comment avez-vous organisé le plan de votre ouvrage ?

Xavier Gheerbrant : L’analyse est structurée en trois moments majeurs. Le premier porte sur l’analyse de la poésie par elle-même dans les fragments d’Empédocle, c’est-à-dire sur la construction de sa théorie poétique. J’y ai analysé la construction de la Muse, en nette rupture par rapport à celles de la tradition poétique. La Muse est en effet le schème poétique par lequel le poème – dans et à distance de la tradition poétique – définit les conditions de sa propre véridicité et par conséquent les règles qui doivent présider à son interprétation. J’y analyse les fragments 2 et 3 (qui forment une unité), 4 et 131 Diels-Kranz. J’ai également analysé dans ce cadre les métaphores, originales, par lesquelles Empédocle désigne sa propre composition poétique, dans les fragments 24 et 35 Diels-Kranz.

Reconstruire la théorie poétique d’Empédocle m’a conduit à m’interroger sur son application dans le reste du poème. Sa pratique poétique s’émancipait-elle de ce cadre théorique ou s’y inscrivait-elle résolument ?

La seconde partie de l’ouvrage analyse ainsi le remploi des modes de composition de la matière hérités de la poésie archaïque, ainsi que l’inscription de la matière philosophique au sein de l’hexamètre dactylique. Trois schèmes de composition ont fait l’objet de l’analyse : la comparaison (fr. 23, 84 et 100 Diels-Kranz), le catalogue de noms (fr. 121, 122 et 123 Diels-Kranz) et les figures de la répétition (principalement dans les fr. 17, 20, 26, 35 Diels-Kranz et l’ensemble a du Papyrus de Strasbourg). Ces trois schèmes formaient un objet d’étude privilégié par l’ampleur et l’importance de leur attestation dans la poésie antérieure, par le nombre et la qualité des travaux scientifiques qui avaient porté sur eux et par l’importance que la reprise de ces procédés m’a paru présenter dans les fragments d’Empédocle.

L’analyse a montré que la théorisation originale de la composition poétique s’accompagnait d’une refondation épistémologique de ces modes d’organisation de la matière.

Dans la troisième partie, l’ouvrage met les résultats obtenus en perspective du point de vue du projet philosophique et poétique d’Empédocle, envisagé dans son unité. L’analyse de la relation entre le contexte de la performance et le destinataire intradiégétique me permet, d’une part, de préciser la fonction du savoir philosophique dans la société, s’agissant de chacun des deux poèmes d’Empédocle (fr. 1, 17 et 112 Diels-Kranz). Dans le dernier chapitre, je montre que l’absence apparente de la Discorde dans le processus de composition poétique est un creux signifiant ménagé par le dispositif textuel : j’y formule une nouvelle hypothèse s’agissant de la relation entre les deux poèmes eu égard à leur projet poétique et philosophique respectif, en proposant une nouvelle interprétation du fragment 115 Diels-Kranz.

Christophe Hugot : Votre ouvrage s’accompagne également de quatre annexes très développées, ainsi que de cinq index.

Xavier Gheerbrant : Il m’a en effet importé de donner à mon lecteur un ensemble d’outils auxquels se reporter durant sa lecture et qui pourront, je l’espère, servir de base aux analyses futures.
La première annexe rassemble le texte grec, un apparat critique et une traduction nouvelle des principaux fragments étudiés et de leurs sources anciennes. J’ai également rassemblé dans la seconde annexe le texte, l’apparat critique et la traduction d’un ensemble de passages de Simplicius qui cite et interprète plusieurs de ces fragments.
L’annexe 3 porte sur la répétition dans le corpus d’Empédocle. Elle comprend un ensemble de tableaux qui proposent une vue synoptique des répétitions du corpus. L’annexe 4 porte sur la métrique des vers catalogiques qui ne comportent que des noms et propose un ensemble de données formelles et statistiques qui sont pour l’instant sans équivalent s’agissant d’Empédocle.
Les cinq index qui terminent l’ouvrage permettront au lecteur de trouver aisément les passages de l’ouvrage qui mentionnent notions, termes grecs, passages des œuvres anciennes, auteurs modernes et manuscrits des témoins anciens d’Empédocle.

Christophe Hugot : Votre ouvrage présente un triple intérêt, pour la poésie archaïque, la pensée d’Empédocle et l’histoire des interprétations. Par quels cheminements en êtes-vous venu à croiser ces disciplines ?

Xavier Gheerbrant : Durant mon Master à l’université Lille 3, j’ai été formé en philosophie ancienne, en réalisant deux mémoires sur Empédocle sous les directions successives des Professeurs André Laks et Michel Crubellier, ainsi qu’en philologie grecque par Philippe Rousseau, sous la direction duquel j’ai rédigé un mémoire sur Alcée.

J’avais alors commencé à me familiariser avec l’objet que constitue Empédocle, des poèmes duquel il ne nous est parvenu que des fragments. La majeure partie nous a été transmise par la tradition indirecte, à l’exception d’une série de fragments sur papyrus éditée par A. Martin et O. Primavesi en 1999. Le caractère rare et problématique de l’objet intellectuel que ces fragments constituent se reflète dans la véhémence des débats d’interprétation qu’il a suscités, encore renouvelés par la publication du texte du papyrus. Dès mon travail de Master, j’ai compris que, dans le cas d’un tel corpus peut-être encore plus qu’ailleurs, le résultat scientifique qu’on obtient dépend directement de la façon dont on pose le problème et des critères herméneutiques qu’on se donne en le formulant.

Mon intérêt pour la relation construite entre le véhicule poétique et le sens qui y est exprimé est né du fait que l’une des exigences de la formation en poésie archaïque à Lille est d’intégrer dans la réflexion sur l’élaboration du sens le travail sur la forme en tant qu’il s’agit d’un aspect déterminant de la construction de la signification. J’ai donc choisi d’examiner cette problématique dans le cadre de mon travail doctoral plutôt que d’aborder un problème interprétatif donné, dans la mesure où la première ligne de réflexion me paraissait un préalable à la seconde.

Pour en savoir plus

Xavier Gheerbrant, Empédocle, une poétique philosophique, Paris, Classiques Garnier, 2016, 931 p.