Organisation des enseignements de langues anciennes et pratiques enseignantes de 1855 à 1960

Les langues anciennes à la faculté des lettres de Douai-Lille de 1855 aux années 1960 / 3.

Comment se déroulait l’enseignement du grec et du latin dans une faculté des lettres entre le milieu du XIXe et le milieu du XXe siècles ? Comment se répartissaient ces deux enseignements ? Quelles évolutions connurent ces deux matières ? Ce sont à ces questions que répond cette troisième partie de l’étude de l’enseignement des langues anciennes à Douai/Lille.

Philippe Marchand est maître de conférences émérite (HDR) en histoire moderne et contemporaine à l’Université Lille 3, Laboratoire IRHiS-Lille 3 (UMR CNRS 8529).

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2. La place du grec et du latin dans une faculté des lettres (1855-1965).

De leur création jusqu’aux réformes des années 1880, l’enseignement dispensé dans les facultés des lettres n’est que le prolongement des études littéraires de l’enseignement du second degré où l’humanisme triomphait. Aussi, la gamme des spécialités admises dans les facultés des lettres s’aligne sur les chaires des lycées. En 1855, comme on l’a signalé, la faculté des lettres de Douai a cinq chaires: histoire, philosophie, littérature française, littérature étrangère et littérature ancienne. L’appellation de chaire de littérature ancienne recouvre l’enseignement de la littérature de la littérature grecque et celui de la littérature latine. Constant Martha, Charles Widal et Émile Courdaveaux, successivement titulaires de la chaire, enseignent donc la littérature grecque et la littérature latine.

Comme le prescrit le décret du 7 mars 1853, ils adoptent un régime d’alternance semestrielle. Les cours ouverts qu’ils donnent aux étudiants de licence et aux auditeurs libres sont, au plein sens du terme, des cours de littérature. Dans le cours qu’il donne en 1855-1856 intitulé « Du beau moral dans la poésie grecque jusqu’au siècle de Périclès: rapports du goût et de la morale », Martha passe en revue l’Iliade et l’Odyssée, l’élégie grecque, la poésie lyrique, enfin la poésie didactique des philosophes poètes. Il fait « l’interprétation littéraire, l’analyse des plus beaux morceaux qu’il compare avec des textes du même type, anciens, modernes et contemporains, pour montrer l’existence de modèles ayant servi dans toute les littératures ». La recherche de rapprochements avec la littérature moderne est également caractéristique des procédés d’exposition de son successeur, Widal. Dans son rapport sur les travaux de l’année 1860-1861, le doyen écrit:

« M. Widal a examiné et commenté le théâtre de Plaute et de Térence, ne négligeant aucune occasion de comparer aux œuvres des deux grands comiques romains les œuvres modernes qu’elles ont inspirées ou qui s’en rapprochent. C’est ainsi qu’il a établi de curieux parallèles entre Térence et Plaute, d’une part, et de l’autre Molière et Regnard. Là ne s’est pas bornée sa tâche: plus d’une fois, il a mis en présence d’une telle création antique un type, un caractère, saisi et reproduit par le monde contemporain ».

En dehors des cours publics, les professeurs de littérature ancienne préparent les rares étudiants inscrits en licence −ils sont sept en 1855-1856 dont cinq maîtres répétiteurs au lycée de Douai « souvent absents »− aux exercices de l’examen et du concours. Cette préparation se fait dans le cadre de conférences fermées où alternent des explications philologiques et littéraires, des traductions des auteurs inscrits au programme de la licence et à celui de l’agrégation. Pour développer « leur sens critique », les étudiants sont exercés à la correction des compositions latines. Ils remettent également des devoirs, thèmes et versions latins et grecs, mais aussi dissertations latines et compositions en vers latins, corrigés dans les conférences fermées. Les Archives du Nord conservent plusieurs séries de copies des épreuves de dissertation latine, de composition en vers latins, de version latine, de thème grec des sessions de licence pour les années 1855-1856 et 1856-1857. Voici quelques uns des sujets proposés aux candidats:

  • Juillet 1855
    vers latins: Germanicus visit veterum Thebarum magna vestigia.
  • Novembre 1855
    dissertation latine: Quatenus oratori rerum ordinem movere liceat.
    vers latins: Raphael jamjam moriturus novissimum opus scilicet picturam quae Christi transfigurationem exprimat, perficere conatur.
  • juillet 1857
    dissertation latine: Qui conferant comici poetae et praesertim Aristophanes ad historiae graecae cognitionem.
    vers latins: Christianus poeta Constantino grattais agit pro edicto Mediolanensi, quod Ecclesiam in libertatem vindicavit.
  • novembre 1857
    vers latins: Ultima ad amicos Socratis verba de animae immortalitate.
    dissertation latine: An recte de historia dictum fuerit: scribitur ad narrandum, non ad probandum.

facultes-lilleL’année 1879 est une date importante dans l’organisation de l’enseignement des lettres à la faculté de Douai. En effet, lors d’un Conseil de faculté, Courdaveaux invoque la surcharge de travail qui l’accable pour réclamer la nomination d’un adjoint. Il doit enseigner le grec et le latin. Il doit faire des cours publics. Il doit préparer les étudiants aux agrégations de grammaire et des lettres. Outre les cours et les conférences, il doit encore corriger les devoirs remis par les étudiants libres et par les membres de l’enseignement en poste dans des villes de l’académie et préparant les uns la licence, les autres l’agrégation de grammaire ou de lettres classiques. Un document annexe permet de quantifier cette dernière charge de travail. En licence, les étudiants lui remettent, chaque semaine, une ou deux versions latines et un ou deux thèmes latins « pour les étudiants les plus faibles », un ou deux thèmes grecs par mois, une ou deux pièces de vers latins. Les agrégatifs de grammaire font une version grecque, un thème latin, une composition en vers latins et une version latine; les agrégatifs de lettres, une dissertation latine, une composition en vers latins, un thème grec et une version latine. Cette année-là, la licence ès lettres compte 31 inscrits, l’agrégation de grammaire, 26, et l’agrégation des lettres, 8.

Sensible aux arguments de Courdaveaux, le conseil de la faculté réclame et obtient du ministère de l’Instruction publique la nomination d’Émile Thomas, spécialiste de latin, sur un poste de chargé de cours, rapidement transformé en chaire de littérature latine. Au lendemain de son arrivée à Douai, l’enseignement du latin et l’enseignement du grec sont définitivement dissociés. En 1881, la faculté des lettres de Douaipossède deux chaires professorales, l’une de littérature grecque occupée par Courdaveaux, l’autre de littérature latine confiée à Thomas.

Aux deux professeurs de langues anciennes, sont adjoints, dès 1883, de maîtres de conférences. En 1889, la faculté dispose de deux chaires professorales et de deux maîtres de conférences pour les langues anciennes. Cette situation perdure jusque dans les années 1960, avec cependant quelques nouveautés. En 1883, apparaissent, dans chacune des deux disciplines, les chargés de conférences. Professeurs de lycées, ils sont recrutés, après examen de leurs compétences par le conseil de la faculté, « pour faire réviser aux étudiants les premiers éléments de la grammaire grecque ou latine et pour leur partager les résultats d’une intelligente et large pratique de l’enseignement secondaire ». En 1919, Henri Bornecque réclame la nomination d’un chargé de conférences affecté à l’enseignement du latin « aux étudiants sortis de la série D et aux anciens élèves issus de l’enseignement primaire supérieur et bénéficiaires d’une équivalence ». « Il semble, dit-il, qu’il serait possible d’amener assez rapidement les auditeurs assidus et travailleurs avec un cours d’une heure par semaine à lire au bout d’une année les textes étudiés en quatrième A » de l’enseignement secondaire. Des raisons financières ne permettent pas de lui donner satisfaction. On notera aussi que Gustave Fougères, professeur d’antiquités grecques, et Pierre Jouguet, professeur d’histoire ancienne et de papyrologie, ont longtemps accepté de faire aux étudiants préparant la licence mention lettres une conférence d’histoire des institutions grecques. L’organisation de cet enseignement est justifiée par le constat des ignorances des étudiants de lettres classiques en histoire grecque. Pendant l’entre-deux-guerres, apparaissent les directeurs de travaux pratiques qui sont, en règle générale, recrutés parmi les professeurs des classes préparatoires du lycée Faidherbe (Lille). Enfin, en 1950-1951, commence le temps des assistants avec les nominations de Jacques Hellegouarc’h (latin) et de François Chamoux (grec), puis celui des maîtres-assistants et des chargés de cours complémentaires.

Quelques rares documents nous renseignent sur les pratiques enseignantes à la veille de la Première guerre mondiale. Dans le cours magistral, dont le rapport de l’inspecteur général de l’Enseignement supérieur, Achille Luchaire, venu inspecter la faculté des lettres en mars-avril 1908, juge beaucoup plus la forme que le fond, le professeur fait un discours. Les conférences, plus tard travaux pratiques, donnent la parole aux étudiants. En grec, selon le schéma mis au point par Alexandre-Marie desrousseaux, Médéric Dufour, Couvreur et Guillaume Allègre dans les années 1890-1900, les conférences comprennent des explications préparées et des explications improvisées. Dans l’explication préparée, un étudiant doit établir la traduction et le commentaire d’un texte qu’il présente ensuite à ses condisciples. Cette « explication est tout autant un exercice pratique d’enseignement qu’une véritable recherche scientifique ». Dans l’explication improvisée, un étudiant fait « une lecture préalable et rapide du texte », puis présente sa traduction. « Chacun est appelé à présenter ses remarques, discutées par tous, en sorte que la conférence entière concourt à l’établissement de la traduction ». Dans les exercices pratiques, il y a aussi les leçons, du type de celles présentées à l’oral des agrégations de grammaire et des lettres. On retrouve le même schéma dans l’enseignement d’Henri Bornecque. La conférence d’exercices préparatoires à la licence comprend des explications d’auteurs et des corrections de dissertations latines et de thèmes latins menées collectivement. Dans les conférences qui leur sont réservées, les agrégatifs font des leçons, des explications d’auteurs. les corrections de thèmes latins se font aussi collectivement. Comme le soulignent H. Bornecque et P. Jouguet, en 1909, « le rôle des étudiants est d’être actifs ».

L’étude des procès-verbaux du conseil de la faculté montre que les questions d’enseignement y sont rarement abordées. On y discute surtout de la répartition des conférences et, au moins jusqu’en 1914, de la répartition de la correction des devoirs. De 1880 à 1940, on n’a relevé que deux occasions où les professeurs de langues anciennes expriment un point de vue sur les questions d’enseignement. En 1883, à propos d’une circulaire ministérielle invitant les professeurs de littérature ancienne à donner leur avis sur les auteurs du programme en latin et en grec, Courdaveaux estime inutile de donner plusieurs ouvrages d’un même auteur, par exemple trois discours de Démosthène. Son collègue, Tomas, souhaite la disparition de Quintilien, auteur jugé trop difficile pour les étudiants de licence. Il demande, aussi, que les fonctionnaires du ministère en charge de l’établissement de la liste des textes à étudier en licence, vérifient qu’il en existe des éditions. En 1889, le conseil de la faculté, s’inquiétant de la décadence des études latines et de la baisse du niveau des étudiants, pose le problème du maintien de la composition latine à l’écrit de la licence. Cinq ans plus tard, la question revient à l’ordre du jour avec le projet de la réforme de la licence. Le débat est introduit par le Doyen, Paul Dupont, titulaire de la chaire de langue et littérature française, qui, d’emblée, souligne « la décadence des études latines ». « On a d’assez bons élèves pour les spécialités, déclare-t-il, mais, ils sont si faibles en latin qu’ils sont presque obligés d’en revenir au thème avant de faire des compositions latines. On n’écrit plus, d’ailleurs, en latin dans la classe de rhétorique… La dissertation latine est un exercice d’un autre âge. il faut savoir le latin, mais est-il nécessaire pour cela de faire des dissertations latines ? … Les études de la faculté des lettres sont entravées par la faiblesse générale en latin ». Il conclue : « réformer la licence revient à dire: il faut toucher à la dissertation latine, la supprimer ou modifier l’épreuve ». Un long débat oppose partisans et adversaires de cet exercice. Pour les partisans, la valeur pédagogique de la composition est incontestable. « Elle est la garantie d’une connaissance intime et pratique du latin… C’est un exercice littéraire demandant des qualités de forme, de réflexion, de composition ». En revanche, les adversaires de la composition soulignent qu’il s’agit là d’un exercice dépassé pour des étudiants trop faibles en latin quand ils arrivent du secondaire. « S’il est peut être utile aux futurs professeurs de grammaire ou de lettres d’écrire en latin, c’est un exercice inutile aux étudiants d’histoire, de philosophie et de langue vivantes ». En conclusion du débat, le doyen propose que la faculté des lettres transmette au ministère un vœu demandant le maintien de la dissertation pour ceux qui se destinent à l’enseignement des lettres et son remplacement par un thème latin pour les autres étudiants.

À suivre …

Philippe Marchand

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4. Les enseignants

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Philippe Marchand, « Organisation des enseignements de langues anciennes et pratiques enseignantes de 1855 à 1960 », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 10 janvier 2017. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2017/01/organisation-des-enseignements-de-langues-anciennes-et-pratiques-enseignantes-de-1855-a-1960/>. Consulté le 22 juillet 2017.