La production textile dans l’Athènes classique

Compte rendu de Stella Spantidaki, Textile Production in Classical Athens, (Ancient Textile Series, n° 27), Oxford-Philadelphia, Oxbow Books, 2016, 228 p.

Les éditions Oxbow Books viennent de compléter leur collection consacrée aux textiles anciens par un ouvrage sur l’activité textile dans l’Athènes classique. Ce travail, réalisé par Stella Spantidaki, renouvelle radicalement nos connaissances sur cette activité durant la période classique et vient combler une lacune, tout en laissant espérer d’importants prolongements.

Compte rendu par Giorgos M. Sanidas, Maître de conférences en archéologie grecque à l’Université de Lille
Textile Production in Classical Athens
Textile Production in Classical Athens

Le livre de Stella Spantidaki sur les tissus antiques d’Athènes et d’Attique vient combler une lacune très importante dans le domaine du textile grec antique dont la documentation archéologique était très peu connue et exploitée jusque très récemment. Cet ouvrage, 27e volume de la série Ancient Textiles d’Oxbow Books, est issu de la thèse de Doctorat de l’auteure, rédigée initialement en français et élaborée dans le cadre d’une cotutelle européenne entre les universités de Paris IV et d’Heidelberg (voir www.theses.fr). Cette publication, dans une autre langue et dans une forme sensiblement réélaborée, intervient trois ans après la soutenance (2013). L’auteur dédie cet ouvrage à la mémoire de sa mère Youlie Spantidaki (décédée en 2010), qui a été fondatrice et principale animatrice du centre « Artex » consacré à l’étude des textiles antiques en Grèce (avec Iris Tzachili notamment). Pour cette raison, et pour bien d’autres, S. Spantidaki, archéologue de formation et actuelle responsable du Centre « Artex », maîtrisant les techniques de laboratoire, était la mieux placée pour mener à bien cette recherche pluridisciplinaire. L’auteure a reçu l’aide précieuse de plusieurs chercheurs, en particulier de Chr. Moulhérat et de I. Tzachili.

On apprécie du premier coup d’œil la qualité de l’édition, avec une couverture rigide, du papier glacé, une iconographie essentiellement en couleur, mettant en valeur aussi bien le texte que la riche documentation visuelle (quelques 350 figures) qui combine l’imagerie antique et l’instrumentum textile archéologique (pesons, fusaïoles, bobines, etc.) avec des clichés pris au microscope de fragments de tissus, ainsi que des graphiques éclairants. Les défauts qui pourraient entacher ce volume de grande qualité sont rares. Quelques photos d’objets sont mal exposées ou floues, comme par exemple certaines reproductions de scènes sur vase (p.ex. fig. 4.2,, p. 35, fig. A.122 et 123, p. 143, fig. C10 ; p. 178, fig. D18-19, p. 187).

Après la préface et les remerciements, l’ouvrage s’organise, de manière coutumière chez les Anglo-Saxons, avec les listes des illustrations (figures, cartes, tableaux), les abréviations utilisées et l’introduction (p. viii à xxvii). La première partie synthétique comprend dix chapitres indépendants : les sources (p. 1-8) ; l’organisation de la production textile (9-18) ; les matières premières (19-31) ; les procédés du filage (32-47) ; le métier à tisser vertical à pesons (48-70) ; les autres techniques de production textile (71-77) ; les techniques du décor (78-85) ; les couleurs (86-90) ; les finitions (91-96) ; discussion sur les termes antiques (97-105). Cette partie de l’ouvrage, qui en forme le corps principal, est suivie par un ensemble d’annexes documentaires, dont l’importance est égale, sinon supérieure, aux chapitres de synthèse qui précèdent : l’annexe A comprend le catalogue des tissus étudiés (106-144) ; l’annexe B constitue la liste des termes grecs antiques relevant de la production textile (145-172) ; l’annexe C est une étude « préliminaire » des fusaïoles (173-179) et l’annexe D une étude « préliminaire » des pesons (180-213). Cette deuxième partie est suivie par une postface (214-215) et une bibliographie (216-228), comprenant plus de 500 titres, laquelle signale également les sources grecques littéraires (225-228).

Femme filant. Détail d'une œnochoé attique à fond blanc - British Museum (Wikipedia)
Femme filant. Détail d’une œnochoé attique à fond blanc – British Museum (Wikipedia)

Après l’exposition sur les méthodes (p. 106-107), le catalogue de tissus analysés (annexe A) fournit le corpus le mieux documenté pour la Grèce ancienne, comprenant trente exemplaires, provenant de plusieurs sites de l’Attique, notamment de nécropoles. En effet, dans des milieux de climat sec ou encore semi-aride, les matières textiles antiques ne se conservent que dans de rares cas. Il s’agit de fragments infimes, de quelques centimètres, mais pour autant très riches en informations. La plupart des fragments du corpus présentés ici ont été conservés par minéralisation grâce au contact avec un objet métallique, le plus souvent des urnes cinéraires en bronze. Dans tous ces cas, le tissu a servi à l’ensevelissement des cendres du corps incinéré. Les images de microscope qui suivent (fig. A12-123, p. 116-143) illustrent parfaitement ces aspects.

Certains procédés semblent privilégiés au sein des tissus attiques. Si l’on passe les données, non moins cruciales, sur la préparation des fibres textiles, on ne peut que s’arrêter sur les performances de la filature grecque, avec la réalisation de fils de moins de 100 µ (0,1 mm). Le secret de cette extraordinaire finesse se trouve d’une part dans la préparation des fibres, d’autres part dans la technique du filage. Cette deuxième se décomposait en deux temps : d’abord, la préparation d’un fil relativement épais, plus grossier, et, ensuite, le filage proprement dit de celui-ci jusqu’à l’obtention d’un fil extrêmement fin. Par conséquent, ce résultat, à la limite des capacités du travail manuel, n’est pas issu par le seul filage mais il implique un choix éclectique des matières premières et une préparation minutieuse en amont.

Lécythe attribué au Peintre Amasis - www.metmuseum.org
Lécythe attribué au Peintre Amasis – www.metmuseum.org

Concernant le tissage1, l’armure la plus fréquente observée est celle de la toile, dont au moins trois variantes sont attestées. Si les trouvailles archéologiques ne permettent pas d’identifier d’autres types d’armures, les textes comportent des indications qui laissent envisager une plus grande variété de ce point de vue. Outre les tissus « habituels », dans certains cas l’analyse pertinente a mis en exergue les possibilités de confection de tissus très fins grâce à d’autres outils que le métier à tisser vertical. Au moins cinq autres techniques de tissage ont été documentées (métier à tisser étroits, cartons, etc.). Il s’agit notamment de pièces de faible largeur, consistant en des bandes décoratives pour des bandeaux et des sacs ou encore d’accessoires imperméables pour des pièces plus importantes. St. Spantidaki connaît bien les textes antiques. Elle a recensé toutes les occurrences du vocabulaire du textile et propose des lectures contextualisées et circonstanciées. Son annexe B constitue une contribution majeure de ce point de vue. De même, les instruments de filage et de tissage (fusaïoles et pesons), présents dans la documentation archéologique, sont traités (annexes C et D) de manière détaillée afin d’être intégrés dans l’analyse globale contribuant à l’élaboration des résultats de l’étude. L’ensemble de données est repris dans la synthèse autour d’une discussion pertinente.

Indépendamment de l’approche cartésienne, qui réclame un corpus documentaire précédant la synthèse, cette organisation paratactique peut donner lieu à des objections puisqu’il y avait certainement moyen d’articuler les dix chapitres du corps principal, sans déroger aux normes anglo-saxonnes, au sein d’une organisation clairement hiérarchisée, en distinguant plus clairement : les questions touchant à la documentation (corpus, sources, etc.), les aspects matériels et techniques, et la réflexion globale sur l’ensemble. On déplore également, indépendamment de la place et du rôle du catalogue, l’absence de photographies de détails pris au microscope dans le corps principal, qui accompagnerait bien l’iconographie attique, parfois mise en avant de manière excessive.

Chr. Moulhérat, Y. Spantidaki, "Textiles de l'Âge du Bronze à l'époque romaine conservés en Grèce", dans Fr. Blondé (dir.), L'artisanat grec: filières de production (2016), p. 136, fig. 16
Chr. Moulhérat, Y. Spantidaki, « Textiles de l’Âge du Bronze à l’époque romaine conservés en Grèce », dans Fr. Blondé (dir.), L’artisanat grec: filières de production (2016), p. 136, fig. 16

En dépit de ces quelques remarques, on est devant un travail qui renouvelle radicalement nos connaissances sur le textile de la période classique et incite à reformuler des approches sur la technique et l’économie d’un secteur stratégique de production, aussi bien du point de vue des besoins primaires d’une population que des manifestations de luxe et de prestige de la part de certaines classes sociales. Tout d’abord, on remarque que cette production est représentative de l’ambiguïté économique de la production artisanale au sein de la cité grecque : à partir de sources textuelles ou archéologiques, il n’est en effet guère aisé de déterminer ce qui peut relever du système de l’oikos proprement dit de ce qui peut relever d’un atelier artisanal spécialisé. Les études d’histoire économique produites lors des deux dernières décennies n’apportent pas de pistes exploitables sur ce point crucial. Les deux situations coexistent, mais les zones de superposition sont nombreuses et difficilement décelables. L’absence de grandes structures de production est de ce point de vue caractéristique. De même, οn ne peut qu’être admiratif, mais sans aucun doute également perplexe, devant les capacités techniques de cette production « domestique » et « artisanale », puisqu’elle est capable de produire des fils aussi fins que ceux réalisés par les machines modernes. Cette finesse témoigne d’une grande complexité du travail, en particulier sur l’importance du temps d’élaboration, d’autant plus que le tissage est soumis à des contraintes analogues.

On aimerait avoir un peu plus de détails sur ce genre de questions. Le matériel et les résultats de cette étude s’y prêtent, et cela d’autant plus que l’histoire économique traditionnelle ignore ou sous-traite ce domaine de production, pourtant l’un des plus importants du monde antique. La question de la main-d’œuvre est  centrale. Parallèlement, l’examen de l’ensemble de la chaîne opératoire par S. Spantidaki ouvre des perspectives concernant l’élargissement de la recherche. En effet, on attend désormais une étude comparative de l’ensemble des tissus grecs des différentes périodes, depuis l’époque mycénienne jusqu’à la fin de l’Antiquité2. L’instumentum utilitaire du textile réclame aussi des approfondissements circonstanciés3. Enfin, la question des ateliers concernant les capacités productives et l’impact économique de l’ensemble du secteur devraient également être étudiés, même si la documentation paraît rudimentaire4. À ce titre, le présent ouvrage offre une base solide et un point de départ stimulant pour des travaux futurs.

L’ouvrage de S. Spantidaki fera certainement date. Il se place dans la continuité et l’élargissement des travaux pionniers de I. Tzachili sur la production textile en Égée pendant le IIe millénaire5. Il se situe également dans le sillage des recherches françaises sur les textiles méditerranéens, comme le programme à Pompéi, et bien évidemment l’ensemble des travaux du Centre for textile Research de Copenhague qui accueille cet ouvrage dans sa collection. Avec Textile Production in Classical Athens, l’archéologie du textile grec est dignement représentée et dispose désormais d’une monographie de référence ; nous pouvons en espérer des prolongements fructueux.

Pour en savoir plus

Stella Spantidaki, Textile Production in Classical Athens, Oxford-Philadelphia, Oxbow Books, 2016, 228 p.

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Notes du texte

  1. Pour le vocabulaire technique, voir Centre international d’étude des textiles anciens (CIETA) : Vocabulaire français (1997). []
  2. Le corpus est restreint, mais déjà bien présenté ; en dernier lieu : Chr. Moulhérat, Y. Spantidaki, « Textiles de l’Âge du Bronze à l’époque romaine », dans Fr. Blondé (dir.), L’artisanat grec : filières de production (2016), p. 119-144, avec la bibliographie antérieure. []
  3. L’étude de V. Marion, « Pesons et tissage dans les colonies grecques de la mer thrace », dans Fr. Blondé (dir.), L’artisanat grec : filières de production (2016), p. 145-156. Des études systématiques par site, qui dépassent le simple enregistrement statistique, sont nécessaires. []
  4. Outre les thèmes importants posés par le présent ouvrage, voir également, G. M. Sanidas, « Artisanat et espace économique : le textile et la métallurgie », dans Fr. Blondé (dir.), L’artisanat grec : filières de production (2016), p. 15-30, en particulier, p. 16-20. []
  5. I. Tzachili, Υφαντική και υφάντρες στο προϊστορικό Αιγαίο, 2000=1000 π.Χ. (1997). []

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Citer ce billet

Giorgos M. Sanidas, « La production textile dans l’Athènes classique », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 30 janvier 2017. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2017/01/la-production-textile-dans-athenes-classique/>. Consulté le 25 juillet 2017.