La place du grec et du latin dans une faculté des lettres (1855-1965)

Les langues anciennes à la faculté des lettres de Douai-Lille de 1855 aux années 1960 / 2.

Après une introduction présentant la Faculté des lettres de Douai-Lille, la deuxième des quatre parties du texte de Philippe Marchand consacré aux langues anciennes à la faculté des lettres de Lille-Douai (1855-1960) concerne la place du grec et du latin dans une faculté des lettres.

Philippe Marchand est maître de conférences émérite (HDR) en histoire moderne et contemporaine à l’Université Lille 3, Laboratoire IRHiS-Lille 3 (UMR CNRS 8529).

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1. La faculté des lettres de Douai-Lille de 1810 aux années 1960.

Quelles sont les fonctions d’une faculté des lettres ? Les textes fondateurs lui assignent une triple mission : faire passer le baccalauréat, premier des trois grades décernés par les facultés des lettres, faire des cours publics qui permettent aux enseignants de communiquer leur savoir, leurs idées, leurs découvertes à un auditoire cultivé et souvent mondain, enfin renouveler le vivier de l’enseignement du second degré en préparant, à l’origine, de rares étudiants à la licence et aux concours des différentes agrégations (agrégation de grammaire et agrégation des lettres créées en 1821, agrégation de philosophie en 1830, agrégation d’histoire et de géographie en 1831, agrégations d’anglais et d’allemand en 1865).

Avec les réformes réalisées par la Troisième République naissante, dans les années 1870, pour les moderniser, les facultés des lettres sont appelées à devenir les vecteurs de l’éducation d’une élite républicaine et de la formation des éducateurs de la génération montante. Priorité est donnée à la préparation à la licence, à la préparation aux concours d’agrégation, sans oublier la recherche. Les cours publics, même s’ils ne disparaissent pas, ne sont pas la priorité. Enfin, à partir de 1902 les facultés des lettres se voient, progressivement, affranchies de la « corvée » du baccalauréat.

Quelle place occupent les langues anciennes dans une faculté des lettres ? Un bon moyen pour la mesurer est de regarder l’évolution de la licence ès lettres. L’examen de ses modalités met en lumière le recul progressif de leurs positions. On peut distinguer trois étapes. Il y a tout d’abord le temps de l’humanisme triomphant, correspondant à l’existence de la licence ès lettres sans option, avec, à l’écrit, deux épreuves de latin et une épreuve de grec sur un total de quatre épreuves, et, à l’oral, une interrogation de latin et une interrogation de grec sur un total de trois interrogations. Le décret du 25 décembre 1880 créant la licence avec mention, lettres, histoire, philosophie, langues, annonce le déclin de l’hégémonie des l’anciennes, déclin qui s’amplifie à la fin du siècle avec l’apparition de disciplines nouvelles dans les facultés des lettres. Cependant, jusqu’en 1907, avec les épreuves communes aux différentes licences, le poids des langues anciennes reste conséquent. Quelle que soit la licence préparée, les candidats doivent faire, à l’écrit, une composition latine, et, à l’oral, une explication d’un auteur grec et d’un auteur latin. C’est, en 1907, que le verrou des langues anciennes commence à sauter. Les quatre licences n’ont plus qu’une seule épreuve commune. Mais cette épreuve commune est une version latine dont on s’aperçoit très rapidement qu’elle constitue un véritable barrage pour les étudiants. D’une part, toute note inférieure à 8/20 est éliminatoire. D’autre part, il y a les étudiants qui, au lendemain de la réforme de l’enseignement secondaire de 1902 créant une section sans langues anciennes, ont fait un cursus secondaire sans latin et les étudiants qui, issus de l’enseignement primaire supérieur et admis sur dérogation, n’ont pas, eux non plus, fait de latin.

Le barrage du latin et du grec ne disparaît pas totalement avec la réforme de 1920. Le décret du 20 septembre 1920 crée deux types de licence, la licence libre et la licence d’enseignement. La licence se passe désormais par certificats, quatre au total pour chaque licence. Lors de la préparation de cette réforme, des voix s’étaient élevées pour réclamer la suppression de l’épreuve de latin dans les licences ès lettres mentions philosophie, histoire et géographie, langues vivantes. Les adversaires du latin en sont pour leurs frais. « Notre enseignement secondaire étant fondé sur les traditions classiques », souligne le rapport au ministre de l’Instruction publique, « la formation de professeurs doit avoir une valeur classique certaine, une sorte de fonds commun gréco-latin en même temps que français ». Aussi, un des quatre certificats de chaque licence d’enseignement contient une épreuve de grec ou de latin. Mais, si on prend l’exemple du certificat d’histoire ancienne, la préparation et la correction de cette épreuve échappent désormais aux professeurs de langues anciennes pour revenir aux enseignants d’histoire ancienne.

L’évolution de la licence ès lettres, l’apparition de nouvelles disciplines et la création de nouveaux enseignements ont des conséquences sur le nombre des étudiants se spécialisant en langues anciennes et sur le poids de leurs enseignants dans la communauté universitaire. Quelques chiffres le montrent. En 1881, 31 étudiants sont inscrits dans la licence mention lettres, 7 dans la licence mention histoire, 4 dans la licence mention philosophie. Les chiffres s’inversent entre 1888-1889 et 1913-1914. Entre ces deux années universitaires, le maximum d’étudiants inscrits dans la licence mention lettres s’élève à 19. En 1909-1910, ils ne sont que 4 contre 15 dans la licence mention philosophie, 14 dans la licence mention histoire, et, surtout, 31 dans la licence mention langues vivantes. On ne connaît pas la répartition des étudiants pour l’entre-deux-guerres et pour les années 1945-1970. La tendance observée à la veille de la Première guerre s’est non seulement maintenue, mais s’est encore renforcée pendant l’entre-deux-guerres. Un rapport du doyen de la faculté signale, en 1924, la chute des effectifs inscrits en licence de lettres classiques. En revanche, dans les années 1950, ils remontent sensiblement comme le souligne un rapport mentionnant que les étudiants en lettres classiques sont trop nombreux par rapport aux débouchés.

Quant au poids des enseignants de langues anciennes dans la faculté, il n’a cessé de diminuer. En ne tenant compte que du personnel titulaire (professeurs et maîtres de conférences), les enseignants de langues anciennes sont au nombre de 5 sur un effectif total de 21, soit 28,5% en 1913. En 1939, ils sont toujours 5, pour un effectif total de 32 enseignants, soit 15,6%. En 1965, avec 10 enseignants sur un total de 116, les langues anciennes ne représentent plus que 8,6% des enseignants titulaires.

À suivre …

Philippe Marchand

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3. Organisation des enseignements et pratiques enseignantes

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Philippe Marchand, « La place du grec et du latin dans une faculté des lettres (1855-1965) », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 15 décembre 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/12/la-place-du-grec-et-du-latin-dans-une-faculte-des-lettres/>. Consulté le 20 janvier 2017.