L’homme qui joue : conséquences modernes du sport antique

« Playing Man: some modern consequences of Ancient sport » est un texte de Thomas F. Scanlon, publié en septembre 2014 sur le blog de l’éditeur Oxford university Press: « OUPblog ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Stéphane Tranquille, étudiant en Master « Traduction Spécialisée Multilingue »-TSM, de l’Université Lille3.

Contrairement aux autres billets publiés par « Insula », les traductions issues de « OUPblog » ne sont pas publiées sous une licence en libre accès.

"Sport in the Greek and Roman Worlds" edited by Thomas F. Scalon (OUP 2014)
« Sport in the Greek and Roman Worlds » edited by Thomas F. Scalon (OUP 2014)

L’homme qui joue (Homo Ludens), le travail précurseur de Johan Huizinga, a considéré le sport comme une discipline à part entière et a montré à quel point il était essentiel dans la formation des civilisations. Pour de nombreuses cultures préindustrielles, le divertissement servait de base permettant de définir des normes et des conventions. Les actions étaient condamnées car elles « étaient hors limites », une métaphore sportive signifiant « dépasser les bornes ».

Un endroit et un moment quasi-sacrés et réservés aux jeux constituaient un microcosme pour la vie de tous ceux qui jouaient et pour les spectateurs. Le sport était une activité où le mérite individuel était la règle et les performances étaient encadrées par les conditions de l’événement.

Les Jeux Olympiques antiques, inventés au VIIIe siècle avant notre ère, ont précédé la démocratie athénienne d’environ 200 ans. Ces premiers Jeux permettaient déjà à tout citoyen libre de participer et de gagner la couronne panhellénique suprême. En effet, selon toute vraisemblance, la majorité des premiers concurrents étaient riches et avaient également plus de temps libre pour s’entraîner et pour se rendre aux festivités.

Déjà, pendant les siècles pré-démocratiques, le modèle sportif montrait que les aptitudes individuelles et les compétences acquises étaient importantes, à l’inverse du statut à la naissance. L’époque du règne des tyrans et des familles d’élites était donc contrebalancée par des modèles de démonstration égalitaire dans les stades, lors des épreuves de course à pied, de lutte, de boxe et d’athlétisme.

Bien sûr, la course de chars restait réservée aux riches, un vestige de la tradition héroïque, mais les athlètes qui concourraient mano a mano ont introduit des méthodes plus méritocratiques. La coutume grecque voulant que les athlètes qui participaient aux épreuves d’athlétisme et de combat soient nus soulignait cette éthique démocratique, peut-être popularisée vers 600 avant notre ère chez les spartiates tournés vers la communauté, mais qui sera bientôt adoptée de façon universelle par tous les Grecs.

Le double sens dans mon titre « l’homme qui joue » est intentionnel. Il fait allusion au fait que le sport a été globalement une performance réalisée par et pour les hommes, et ce, pendant la majeure partie de l’Histoire. Pour les Grecs, l’athlétisme était réservé aux hommes, hormis quelques exceptions intéressantes, notamment les courses rituelles féminines jusqu’à Olympie pour demander un mariage heureux à Héra.

Un participant au saut en longueur, amphore tyrrhénienne à figures noires représentant des athlètes et une scène de combat, d'origine grecque, mais réalisée pour le marché étrusque, 540 av. J.-C., trouvée près de Rome, remportée aux Jeux Olympiques antiques, British Museum. Photo prise par Carole Raddato. CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons.
Un participant au saut en longueur, amphore tyrrhénienne à figures noires représentant des athlètes et une scène de combat, d’origine grecque, mais réalisée pour le marché étrusque, 540 av. J.-C., trouvée près de Rome, remportée aux Jeux Olympiques antiques, British Museum. Photo prise par Carole Raddato. CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons.

Dans les Jeux Olympiques modernes, aucune femme n’a couru le marathon avant 1984, soit presque 90 ans après leur création. De même, en 1984, seulement 25 % des participants aux Jeux Olympiques étaient des femmes ; aujourd’hui, cette part représente toujours moins de la moitié (45 % en 2012). Les premières épreuves de boxe féminine ont eu lieu en 2012.

Ces 30 dernières années, la participation des femmes aux épreuves sportives lors de chaque manifestation, quel que soit l’endroit où elle a lieu, a lentement augmenté, grâce aux mouvements pour l’égalité des sexes dans leur ensemble. Cependant, tout au long de l’Histoire, les hommes ont été les participants et les plus fervents spectateurs des sports de compétition à l’échelle mondiale.

La tradition et la culture, ou la nature (la testostérone et la masse musculaire plus importante chez les hommes) ont-elles encouragé cette tendance ? Le désaccord des spécialistes continue, mais la réponse inclut certainement la nature et la culture, cette première jouant peut-être un rôle plus important. Dans l’ensemble, les tentatives visant à mettre en avant les sports féminins ont été un échec : les téléspectateurs dans le monde, les diffuseurs et les sociétés sponsors préfèrent largement les rencontres masculines.

Les manifestations évidentes de machisme caractérisaient, dans la Grèce antique, les combats, ou agôn, d’où le terme agonie, la douleur des combats. Les sports de combat comme la boxe ou la lutte étaient les plus populaires et on offrait des prix de valeur en guise de récompense lors des festivités.

Aux Jeux Olympiques, il n’y avait pas de prix pour la deuxième ou troisième place ; seule la victoire importait et un boxeur a déclaré : « donne-moi la couronne ou donne-moi la mort ». Nombre d’entre eux ont été brutalisés ou tués, comme le montrent les vases sur lesquels l’on voit du sang jaillir des adversaires.

Les Grecs connaissaient très bien la violence infligée au quotidien par les hommes à la guerre et un sport si violent ne leur inspirait pas la violence. Cependant, le fait d’associer des athlètes à des héros homériques a maintenu ces manifestations comme étant acceptables, voire surhumaines (voir les jeux funèbres de l’Iliade 23).

Le sport grec mérite alors notre attention car il sert de modèle à bien des égards à nos rencontres, qui sont très différentes. En effet, les Jeux Olympiques modernes se sont approprié les Jeux grecs pour leurs objectifs très différents. Cependant, l’héritage social qui est sans doute le plus profondément ancré, provenant des hommes grecs qui « jouaient » concerne, d’une part, un égalitarisme plus important et, d’autre part, une violence héroïsée et un machisme contre lequel nous luttons encore.

Traduction réalisée par Stéphane Tranquille,
étudiant du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

newlogoTSMPlus d’informations sur le Master TSM :
www.univ-lille3.fr/ufr-lea/formations/masters/tsm
Blog du Master : blog MasterTSM@Lille
Facebook : facebook.com/MasterTSMLille3
Twitter : @Master_TSM

Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

1260px-ancientsport

 

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on RedditDigg thisBuffer this page

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Thomas F. Scanlon, « L’homme qui joue : conséquences modernes du sport antique », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 20 décembre 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/12/l-homme-qui-joue-consequences-modernes-du-sport-antique/>. Consulté le 20 septembre 2017.