« Elle, près de qui un paon était sans éclat, un écureuil sans gentillesse »

Martial fait le deuil d’un amour perdu.

« ‘A girl who made the peacock look ugly, the squirrel unloveable’ : Martial mourns a lost love » est un texte de Gideon Nisbet, publié en novembre 2015 sur le blog de l’éditeur Oxford university Press : « OUPblog ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Céline Macke, étudiante en Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

Contrairement aux autres billets publiés par « Insula », les traductions issues de « OUPblog » ne sont pas publiées sous une licence en libre accès.

Je commence par un admirateur de Martial qui fait partie des plus grands et des plus complexes du XXe siècle : le poète, éditeur, traducteur et propagandiste fasciste, Ezra Pound.

For the gossip of Naples’ trouble drifts to North,
Fracastor (lightning was midwife) Cotta, and Ser D’Alviano,
Al poco giorno ed al gran cerchio d’ombra,
Talk the talks out with Navighero,
Burner of yearly Martials,
(The slavelet is mourned in vain)

En disant ‘Navighero, | Burner of yearly Martials’ (« Navagero, le brûleur des œuvres annuelles de Martial »), Pound fait part de son expertise. Il évoque des détails littéro-historiques européens : Andrea Navagero était un poète vénitien qui, après que ses confrères poètes ont tous déclaré que ses poèmes s’inscrivaient dans le même esprit que ceux de Martial, a brûlé avec indignation les œuvres de ce dernier (selon quelques sources organisant un rituel annuel à cet effet).

Navagero n’a pas supporté la comparaison à cause de la mauvaise réputation de Martial en matière de moralité, mais la citation de Pound − « The slavelet is mourned in vain » (L’esclave est pleurée en vain) − dégage un tout autre point de vue. Les trois épigrammes de Martial sur la mort de l’esclave Erotion, dont le plus long est le passage 5.37 (les autres étant 5.34 et 10.61) ont toujours attiré les lecteurs et se sont développés en contrepoint de l’image principale que donne Martial. Il est vu comme un esprit mercenaire et un opportuniste socio-sexuel. Les lecteurs communs comme les érudits y trouvent la clé menant vers « le vrai homme » sous le masque de l’irrévérence et de la laideur. Lorsqu’il partage son chagrin pour Erotion, on ressent une sympathie fictive pour « l’un des auteurs latins les plus humains et sociables que le monde ait connu » (L. J. Lloyd, Greece and Rome 22 (1953), 39-41, bien qu’il considère ce poème particulier comme un simple extrait).

Cette jeune enfant, plus ravissante pour moi que la mélodie des vieux cygnes…

Cette complainte pour sa servante bien aimée commence comme un poème d’amour, plein de louanges exagérées, relevant du cliché, que des critiques en viennent à se demander s’il n’y a pas là une pointe d’ironie. Je suis content pour ces critiques s’ils n’ont jamais subi de perte écrasante. Comme le fait de tomber amoureux, le deuil est souvent difficile à expliquer avec des mots et les clichés sont la manifestation du discours commun des deux extrêmes que sont l’amour et le deuil. Lorsque vous envoyez une carte pour la Saint Valentin ou pour présenter vos condoléances : que pouvez-vous bien dire d’autre ? Est-ce qu’un deuil est le moment idéal pour faire preuve d’intelligence ? De nouveau, il est possible que Martial joue astucieusement la comédie ; le cas échéant, c’est un grand observateur de la psychologie du deuil.

Statues du deuil au cimetière Staglieno de Gênes. Licence Creative Commons via Pixabay.
Statues du deuil au cimetière Staglieno de Gênes. Licence Creative Commons via Pixabay.

Les images multisensorielles regroupées dans les premières lignes sont très enivrantes. Réchauffé au creux de la main, l’ambre sent le sapin ; au passage 3.65, les baisers de Diadoumenos ont le même parfum sensuel et exotique que « l’ambre poli », encore utilisé en aromathérapie. Le Getty Museum fournit une liste utile des us et coutumes de l’époque. Les cygnes étaient célèbres pour la pureté brillante de leur plumage, et la pâleur était l’atout d’une femme (la peau tannée était synonyme de travail manuel) ; au passage 1.115 Martial est courtisé par une fille « plus blanche qu’un signe sans taches ». Toutefois, les cygnes ne chantent qu’après leur mort (Party Favours 77) − d’où notre « chant du cygne » −  et le blanc connote la pureté, soulignée par la comparaison d’Erotion à la neige vierge et au « lys intact », deux images qui parlent de fragilité passagère et d’innocence. Dans un article du Classical Quarterly (42: 253-68 (1992)) Patricia Watson a fait valoir qu’Erotion n’était pas seulement sa servante mais aussi son jouet sexuel ; mais l’insistance du poème sur sa « virginité » semble aller à l’encontre de cette allégation.

Les roses bien connues de Paestum, une colonie grecque, étaient belles ; comparées au passage 12.31, « ces rosiers rivaux de ceux de Paestum qui fleurissent deux fois l’an ». Paestum alimentait le marché romain du parfum tout comme les fabricants de colliers et couronnes. La formulation de Martial fait étroitement allusion à celle de Virgile, dont les Géorgiques demandent de l’espace pour célébrer « les roses qui fleurissent deux fois l’an » (biferique rosaria Paesti, 4.119) ; Ovide et Properce les glorifient également, mais en des termes trop généraux pour cerner la variété, qui pourrait bien évidemment être éteinte aujourd’hui. Tout aussi intéressant : dans le Voyage dans les Deux Siciles 1777-1780 (1783-5) (Traduction de Jean Benjamin de Laborde), l’écrivain voyageur Henry Swinburne attesta qu’en son temps, une rose sauvage odorante fleurissait encore parmi les ruines ; « Un fermier de ce canton m’assura qu’il fleurit au printemps et en automne ».

« Elle, près de qui un paon était sans éclat, un écureuil sans gentillesse »

Lorsque, dans Éloge de la Folie (1509), Érasme insiste sur la compatibilité de la flatterie avec une réelle gentillesse − « Y a-t-il une créature plus obséquieuse que l’écureuil ? Est-il plus amical avec les hommes ? » − les commentateurs modernes disent qu’il avait peut-être le poème de Martial à l’esprit (Érasme, lui aussi, était un grand admirateur). Selon le plus grand spécialiste de la faune classique que je connaisse, Sian Lewis, les écureuils sont à peine mentionnés dans les textes classiques existants. Parmi la liste d’envies regroupant les textes classiques perdus et que l’on aimerait retrouver − le second livre d’Aristote Poétique (le MacGuffin d’Umberto Eco Le Nom de la rose), les Origines de Cato, les mémoires d’Agrippine, etc. nous devrions peut-être ajouter quelques volumes jusqu’ici inconnus sur les anciennes connaissances concernant les écureuils.

Et Paetus me dit de ne pas avoir de chagrin. Il se frappe le sein et s’arrache les cheveux.

Martial, Epigrams
Martial, Epigrams (trad. par Gideon Nisbet) – Oxford university press

Les sept dernières lignes du poème sont vues généralement comme un changement brusque de sujet et de ton, passant d’un texte décent à un humour satirique, et pour cette raison les critiques considèrent souvent le passage 5.37 comme un simple exercice de rhétorique qui manque un peu de saveur. Paetus (un nom approprié pour un hypocrite plutôt ringard, si jamais il devait y en avoir un) a certainement joué le serpent aristocratique qui ne s’est marié que pour l’argent ; on peut comparer sa gestuelle exagérée et vide lorsqu’il exprime son deuil à celle de Saleianus au passage 2.65, versant des larmes de crocodile tout en comptant son héritage. Toutefois, je ne peux pas m’empêcher de lire ces lignes avec colère. Nul ne sait jamais quoi dire à un cœur brisé (bien que les Romains aient essayé d’en faire une science), mais il n’y a rien de plus manipulateur que le fait d’irriter la victime endeuillée en lui disant « C’est inutile d’être aussi bouleversé parce que…  »

Toute personne qui a perdu un animal de compagnie − et c’est ni plus ni moins ce qu’est Erotion pour Martial − peut imaginer son bouleversement.

Traduction réalisée par Céline Macke,
étudiante du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

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Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

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Gideon Nisbet, « « Elle, près de qui un paon était sans éclat, un écureuil sans gentillesse » », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 18 octobre 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/10/martial-deuil-amour-perdu/>. Consulté le 9 décembre 2016.