Littérature antique et esthétique de la modernité

Le débat de Minerve.

« Literaturas antiguas y estéticas de la modernidad. El debate de Minerva » est un texte de Francisco García Jurado, publié en décembre 2015 sur le blog « Reinventar la Antigüedad ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Victor Gautschi, étudiant en Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.


Le HUITIÈME DÉBAT DE MINERVE (2015), intitulé « Literaturas antiguas y estéticas de la modernidad Recepciones clásicas » (Littérature antique et esthétique de la modernité. Réception de la littérature classique) s’est déroulé à la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Valladolid le matin du 2 décembre 2015. Cette huitième édition a été co-organisée par Francisco García Jurado (UCM, Université complutense de Madrid) et Pedro Conde Parrado (UVA, Université de Valladolid), et les spécialistes invités sont Juan Antonio González Iglesias (USAL, Université de Salamanque) et Jesús Ponce Cárdenas (UCM).

Lien vers le texte original : clasicos.hypotheses.org/1502

Littérature antique et esthétique de la modernité
Réception de la littérature classique

L’axe de recherche que nous avons baptisé « Littérature antique et esthétique de la modernité » (LAEM) a pour but de considérer, au sein des études de réception de la littérature classique, un aspect essentiel au moment de définir les relectures des textes antiques dans un nouveau contexte culturel : les implications spécifiques de l’esthétique moderne sur ces relectures. Si le classicisme a été l’esthétique par excellence pour apprécier la littérature et l’art antiques, cela ne signifie pas qu’il faut négliger les autres formes d’expression, moins conventionnelles, mais tout autant valides et stimulantes. En ce sens, la façon dont chaque époque interprète les œuvres du passé depuis ses propres repères idéologiques est également mise en évidence par la relation ambivalente que l’art romantique entretient en général avec l’antiquité, explorant ses pourtours gothiques, ou celle établie par les avant-gardes du début du XXe siècle (ce tympan grec dans l’œuvre Guernica de Picasso), sans pour autant oublier le postmodernisme labile et bigarré (la larme passionnée de Narcisse dans la peinture de Pérez Villalta). Il ne faut pas oublier que quand on parle, même intuitivement, de la « modernité » de tel ou tel auteur classique, nous le considérons avec nos propres catégories esthétiques. Une telle approche nous apporte des clés herméneutiques très utiles pour pouvoir apprécier la façon dont la modernité recrée, voire réinvente le passé. C’est ainsi que la réception multiple des œuvres antiques depuis des esthétiques diverses devient la clé interprétative de notre étude.

Les origines théoriques pour comprendre ce qu’est la réception figurent dans les contributions de l’École de Constance, et plus particulièrement dans l’ »esthétique de la réception » de Hans Robert Jauss :

Une histoire littéraire fondée sur l’esthétique de la réception saura s’imposer dans la mesure où elle sera capable de contribuer activement à la totalisation continue du passé par l’expérience esthétique.

Paradoxalement, la réception de la littérature classique trouve son objet d’étude principal dans la littérature moderne, à partir de sa lecture complexe des auteurs gréco-latins. En ce sens, l’étude de la réception constitue aujourd’hui un paradigme indépendant des études de tradition classique, étant plus centrée sur les œuvres antiques, traditionnellement considérées comme la « source » (candide « métaphore hydraulique », selon Pedro Salinas). L’approche de la réception de la littérature classique a connu un succès particulier dans le monde académique anglo-saxon, si bien qu’on trouve déjà des livres et des revues spécialisées en la matière, comme le Classical receptions Journal, publié par l’Université de Oxford. De notre côté, nous souhaitons analyser trois aspects fondamentaux de la réception :

  1. La lecture esthétique
  2. La déhierarchisation des relations littéraires
  3. L’essence du classique : matière et forme

1. La lecture esthétique. On a vu apparaître une lecture détachée des œuvres de l’antiquité au cours des XVIIIe et XIXe siècles, prétendant situer les auteurs dans leur environnement d’origine. Il s’agissait d’une lecture historique qui a donné naissance à son tour à l’histoire littéraire moderne. Bien qu’on reconnaît des effets positifs évidents à ce type de lecture, il a néanmoins eu des répercussions négatives pour certains auteurs de l’Antiquité. C’est le cas de Virgile, poète qui, comme Borges l’affirme lui-même, a été désavantagé (par rapport à Homère) par une telle lecture1 : 

Virgile a prédominé pendant dix-sept siècles en Europe ; le mouvement romantique l’a négligé, et presque effacé. Aujourd’hui, notre habitude de lire les livres pour leur histoire et non leur esthétique lui fait tort.

Au début du XXe siècle, Benedetto Croce a revendiqué le retour à la lecture esthétique de la littérature et a fondé ce qu’on appelle l’ »esthétique de l’expression ». En ce sens, la considération particulière accordée à l’hypallage virgilienne est significative quand on la lit littéralement (« Ils allaient obscurs, sous la nuit solitaire, à travers l’ombre »), comme une image visionnaire et allant au-delà de quelconque figure rhétorique. Le poète Giosuè Carducci rivalise avec Virgile en parlant du « vert silence divin de la plaine ». La lecture esthétique implique de surcroît la reformulation du modèle littéraire, en recherchant plus la beauté que le côté historique. La lecture devient ainsi un travail à la fois créatif et hédoniste. Le conte « Pierre Ménard, auteur du Quichotte » illustre à la perfection le caractère dynamique et créateur de la lecture. En 2006, nous avons eu recours au personnage de Ménard pour imaginer Borges en tant qu’ »auteur de L’Énéide ». Selon Borges, la réception littéraire cherche ou crée ses propres précurseurs, ce qui lui ferait prendre une perspective complémentaire à la tradition classique, bien que différente. Si la tradition est ce qui parvient à la postérité, la réception se projette depuis le présent vers le passé, et réimagine la tradition.

2. La déhiérarchisation. Les théoriciens modernes utilisent le terme « démocratisation » lorsqu’ils parlent de la littérature, se détachant ainsi de la vision hiérarchique des modèles utilisée depuis des siècles. Lorsqu’Aulu-Gelle a eu recours à la métaphore sociale des « classiques » pour parler des meilleurs auteurs latins, il a pensé à la première classe de citoyens romains à l’époque du roi étrusque Servius Tullius. L’auteur « classique » serait ainsi opposé au « prolétaire », dans ce qui continuerait à être une vision pyramidale assumée des auteurs. Le monde moderne a évolué, du moins de par la généralisation du politiquement correct, et intègre des idéaux d’équité sociale qui rendent inappropriée cette vision de la littérature. Dans tous les cas, un des dogmes de la réception consiste à mettre à pied d’égalité les auteurs modernes et antiques, ce qui peut également être réalisé en déhiérachisant les auteurs antiques. Ainsi, Italo Calvino offre dans son recueil d’essais intitulé Pourquoi lire les classiques une vision clairement déhiérarchisée et postmoderne du modèle littéraire, du moins en ce qui concerne les auteurs gréco-latins : l’Odyssée est comparée à l’Iliade, Xénophon à Thucydide, Ovide à Virgile et Pline l’Ancien à Cicéron.

3. L’essence du classique : matière et forme. Hardwick et Stray définissent les « réceptions » comme les façons dont la matière grecque et romaine a été transmise, traduite, extraite, interprétée, réécrite, réimaginée et représentée. La dualité aristotélique entre « matière » et  « forme » nous permet d’analyser le phénomène de la réception depuis cette perspective. En analysant le gréco-latin en tant que « matière », il devient possible de comprendre les nouvelles « formes » que prend cette matière dans des contextes éloignés dans le temps et l’espace. Ainsi, un intérêt particulier a alors été porté à certains genres, tels que le théâtre ou la poésie lyrique, dont la malléabilité permettait de leur donner des formes différentes. Il convient cependant de se demander ce qu’on peut conserver d’une œuvre antique dans le nouveau contexte des œuvres modernes pour pouvoir parler concrètement de réception et non de simples coïncidences thématiques ou formelles. En principe, certaines marques thématiques ou même textuelles doivent persister afin de permettre, du moins au lecteur avisé, de reconnaître l’œuvre antique dans son adaptation moderne.

Le phénomène de réception dans les œuvres du poète González Iglesias est paradigmatique. Nous nous focalisons sur une de ses œuvres, les Olímpicas (Olympiques) (2005), afin de tenter de mettre en évidence les trois axes proposés à travers cette création singulière. González Iglesias partirait à l’origine d’une lecture essentielle, les Olympiques de Pindare, et son nouveau livre de poèmes serait, entre autres choses, la matérialisation de sa lecture créative de cette œuvre. On peut effectuer les trois analyses suivantes au regard des critères évoqués auparavant (lecture esthétique, déhiérarchisation et essence du classique) :

1. La lecture esthétique de Pindare : une tradition moderne. La lecture de l’œuvre pindarienne menée par González Iglesias ne suit pas une convention, mais relève plutôt de choix délibérés et conscients. Ces choix suivent les clés esthétiques d’une lecture postmoderne, où des éléments aussi différents que les références à Pindare ou à Fray Luis cohabitent avec une marque de soda célèbre et iconique. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette lecture de Pindare appartient à une tradition moderne dont on peut retrouver des antécédents dans la lecture faite par Ezra Pound de Homère ou de Properce au début du XXe siècle.

2. Déhiérarchisation : Pindare ou González Iglesias ? L’œuvre de González Iglesias atteint le statut d’œuvre indépendante (et non auxiliaire) par rapport à celle de Pindare, se mettant ainsi sur un plan d’égalité dans lequel la lecture moderne peut même amener à ce que le lecteur finisse par lire la version du poète grec. Mis à part pour les spécialistes, Pindare est malheureusement devenu un auteur rare, presque inconnu, rejoignant ainsi la catégorie de ces auteurs rares tant aimée des auteurs de la fin du XIXe siècle comme Rubén Darío. Ce caractère oublié du poète grec et le fait même que González Iglesias l’ait délibérément choisi confèrent un caractère original profond à l’œuvre moderne, repensée pour raconter l’histoire des Jeux olympiques dans la ville d’Atlanta, si éloignée de la Grèce antique.

3. L’essence du classique : que reste-t-il de Pindare dans ces nouvelles Olympiques ? D’un point de vue matériel, on constate la conservation de ce qu’on peut considérer comme des marques de nature intertextuelle. Le titre de l’œuvre de González Iglesias est déjà par lui-même une sorte de publicité pour les lecteurs avisés, ce qui se confirme ensuite à la lecture d’une citation de Pindare (Ἄριστον ὕδωρ) en langue originale dans le premier vers du poème intitulé Olímpica primera (Première olympique). Nageur. On ne s’attend pas à ce que le lecteur soit capable de comprendre le sens concret de la citation, qui est d’ailleurs traduite dans la deuxième partie du vers, mais plutôt à ce qu’il soit conscient d’être en train de consulter un texte antique écrit dans une langue classique (la valeur symbolique prévaut ainsi [voir González Iglesias, Poética y poesía (Poétique et poésie), Madrid, 2008, p. 29] sur l’aspect purement linguistique). Mais en réalité, est-ce là qu’on peut vraiment retrouver Pindare ? Nous pouvons en ce sens nous rappeler de la question subtile posée par Platon à propos des procédures analytiques, quand, en ajoutant un et un, il se demandait où se retrouveraient le premier et le second « un » dans ce nouveau numéro devenu « deux ». On retrouve un phénomène similaire avec la nature multiple prise par l’œuvre de Pindare dans celle de González Iglesias. Les marques matérielles que nous avons signalées ci-dessus ne seraient rien de plus que des indices pour comprendre que Pindare prend vie sous de nouvelles formes, d’abord sous celle de la traduction de Fray Luis (« L’eau est bien précieuse […] »), située directement sous le titre du poème, ou même dans le commentaire de Luciano (« Que dit donc Pindare dans sa louange ? […]), qui suit celui de Fray Luis, ou, dans un audacieux climax, le vers de Góngora qui clôt ainsi ce prélude de citations (« Oro te muerden en tu freno euro »). La délocalisation que suppose le passage de Pindare depuis la Grèce antique à l’Atlanta moderne est probablement déjà un signe de ce nouvel état des choses. À travers ce changement, le Pindare que l’on retrouve est déjà différent du Pindare original, primitif et perdu à jamais dans le néant de l’oubli. Sa nature dépend dorénavant également de celle du nouveau poète, de la même façon que la nature de l’œuvre de González Iglesias ne pourrait pas être comprise (encore moins pour une lecture approfondie) sans celle de Pindare. Pindare se retrouve dilué dans un nouveau contexte, comme du sucre en poudre le serait dans un verre d’eau fraîche.

Traduction réalisée par Victor Gautschi,
étudiant du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

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Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

"Précieux

 

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Notes du texte

  1. Jorge Luis Borges, « Prologue » à l’Énéide, dans sa Bibliothèque privée. []

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Francisco García Jurado, « Littérature antique et esthétique de la modernité », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 25 octobre 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/10/litterature-antique-et-esthetique-de-la-modernite/>. Consulté le 9 décembre 2016.