Les dieux égyptiens, médiateurs du Musée Royal de Mariemont

Avec deux expositions liées à la mythologie égyptienne et un jeu vidéo, le Musée Royal de Mariemont (Belgique) semble vouloir attirer un public adolescent et de jeunes adultes.

Compte rendu muséologique par Cyrille Ballaguy, doctorant à l’université Lille 3, dont le sujet de thèse porte sur la valorisation de la mythologie dans les musées du Nord [voir theses.fr].

Jusqu’au 20 novembre 2016, le Musée Royal de Mariemont (Belgique) propose deux expositions consacrées à la mythologie égyptienne : « Dieux, génies et démons en Egypte ancienne » et « De Stargate™ aux Comics. Les dieux égyptiens dans la culture geek (1975-2015) ». Par ailleurs, le musée propose un jeu vidéo, réalisé pour les 10-14 ans, qui permet de découvrir les riches collections permanentes du musée acquises au XIXe siècle par l’homme d’affaire Raoul Warocqué. L’objectif du musée semble donc de vouloir attirer un public d’adolescents et de jeunes adultes, ce « geek » que l’album de l’exposition présente comme « un individu de la génération Y (né entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990) ». Le pari de dépoussiérer la mythologie égyptienne pour atteindre une nouvelle cible est-il pour autant réussi par le Musée de Mariemont ?

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La culture geek

Le visiteur est accueilli, à l’extérieur du musée, par une réplique de la porte des étoiles du film Stargate™, réalisée par un regroupement de passionnés. Cet élément, ainsi que la reproduction d’un fronton de temple égyptien entouré de deux serpents issus du film, introduisent directement le visiteur à la première exposition intitulée « De Stargate™ aux Comics. Les dieux égyptiens dans la culture geek (1975-2015) », située au rez-de-chaussée du musée. D’emblée est posé le lien entre l’égyptomanie et la culture populaire, sujet « peu abordé » ordinairement par les historiens de l’art. Mais qu’est-ce exactement que la culture « geek » ? Le chercheur David Peyron propose de définir ainsi les « Geeks » : ce sont « généralement tour à tour ou conjointement les passionnés d’informatique et de nouvelles technologies de communication, ainsi que des mondes imaginaires et fantastiques de la science-fiction et de la fantasy ».

Stargate

Stargate est un univers de science-fiction basé sur des voyages entre des planètes situées dans différentes galaxies et reliées entre elles par un réseau de Portes des étoiles. À l’origine, Stargate, la porte des étoiles est un film réalisé par Roland Emmerich en 1994 [Wikipedia].

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Vase canope. Manufacture Wedgwood, 1978 © Jean-Marcel Humbert
Vase canope. Manufacture Wedgwood, 1978 © Jean-Marcel Humbert

L’approche se veut par conséquent un cheminement progressif vers la culture geek, en l’encadrant, la problématisant, la conceptualisant. C’est ainsi que le visiteur en apprend  beaucoup sur le phénomène de l’égyptomanie, du Moyen-Age à nos jours. Avec la reproduction d’un cabinet de curiosités et de multiples objets manufacturés, on comprend ainsi la puissance d’attraction de la mythologie égyptienne sur l’imaginaire. Puis, grâce aux prêts de nombreux objets issus de collections privées de fans et d’amateurs du genre, comme le groupe de collectionneurs Props Memorabilia, le visiteur peut retrouver la réutilisation de ces motifs antiques dans le film Stargate : La porte des étoiles et la série Stargate SG-1. Les liens entre cette culture geek et le monde universitaire sont en particulier illustrés par l’interview de l’égyptologue Stuart Tyson Smith qui a cherché à recréer la phraséologie égyptienne pour les besoins du film. Les frontières entre Antiquité et Science-fiction se confondent dans la scénographie par un environnement de costumes, d’accessoires et de story-boards. Certaines citations humoristiques de la série sont reproduites sur un mur. En voici une, caractéristique de l’ambiance de l’univers :

« Daniel : Hathor est la déesses égyptienne de la fertilité, de l’ébriété et de la musique.
Jack : Sexe, drogue et rock’n’roll ?
Daniel : C’est bien résumé ! »

Enfin, un dernier espace montre la présence des dieux égyptiens dans différents secteurs de la vie culturelle : la bande-dessinée, les jeux vidéo, les jeux de sociétés… Le tout est malheureusement inaccessible derrière des vitrines, ce qui met un frein à l’interactivité. Ces objets sont ici muséifiés comme pour être légitimés. Tout un discours est présent qui explicite les exemples, montrant les évolutions et les différents courants. Une petite signalétique nous invite à la seconde exposition présentée au deuxième étage.

J. Bariot, G. Montiage, Kemet, Paris: Matagot, 2014
J. Bariot, G. Montiage, Kemet, Paris: Matagot, 2014

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Connaître les dieux égyptiens

Statuette de Bès « nourricier » Faïence égyptienne H. 21 cm Égypte Troisième Période Intermédiaire Collection privée
Statuette de Bès « nourricier »
Faïence égyptienne
H. 21 cm
Égypte
Troisième Période Intermédiaire
Collection privée

La seconde exposition, intitulée « Dieux, génies et démons en Égypte ancienne », peut être vue en complémentarité de la première. Il s’agit de comprendre la notion de « divin » en Égypte ancienne, dans le contexte historique, archéologique et symbolique. Grâce à 150 pièces, provenant des collections du Musée royal de Mariemont et le dépôt fait par la Wallonie au Musée, ainsi que de nombreux prêts de musées européens, dont plusieurs œuvres du Louvre, le visiteur plonge dans l’Égypte antique. Conscient que le voyage peut paraître à première vue moins séduisant pour les jeunes, une signalétique a été imaginée autour du dieu nain Bès, talisman symbolisant les signes de protection de l’enfance et des soins nourriciers. À base de cartels illustrés, Bès indique les directions, explique certaines œuvres, donne les consignes pour des jeux.

Face au dédale de noms et de récits que peut constituer la religion égyptienne, le Musée s’en sort très bien avec de nombreuses sous-thématiques qui permettent de distinguer les différents personnages et mythes. Grâce à des écrans tactiles placés tout au long du parcours, il est possible d’obtenir des informations et des approfondissements sur toutes les œuvres présentées. Puis, au centre de l’exposition, une série de médiations permet d’appréhender de manière ludique le tout : décalquer des morceaux de divinités, créer son propre nom en hiéroglyphe, un jeu « Qui-est-ce dieu ? ». Ce jeu, très simple au premier abord, est tout à fait ludique et engageant, les enfants jouant entre-eux ou avec leurs parents.

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Le jeu-vidéo

De jeu, il en est encore question avec les collections permanentes, avec le fruit d’une collaboration du musée avec le Centre Technocité et la start-up vidéoludique Curious Craft. À l’entrée du musée, il est en effet possible de louer pour quelques euros l’équipement du jeu Le Passeur : un sac contenant une tablette tactile, des écouteurs et une sorte d’amulette magique.

Pour commencer le jeu, le visiteur doit se diriger directement dans la salle des antiquités égyptiennes du premier étage et se placer à un endroit précis indiqué sur le sol. Le jeu utilise en effet à plein la réalité augmentée. Le scénario, quant à lui, est assez simple : une statuette enjoint le joueur à aider le soleil à poursuivre correctement sa route, notamment lors de son passage dans les mondes souterrains. En retrouvant des objets dans les vitrines, la quête avance, ponctuée de mini-jeux, jusqu’au combat final contre le serpent Apophis.

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La partie se joue durant environ 45 minutes et est conseillée à partir de 10 ans. En dessous de cet âge, certaines phases du jeu comme le combat final peuvent en effet être plus difficiles. Une fois la quête réussie et l’équipement rendu, le musée offre une petite surprise très sympathique : un talisman en forme de scarabée.

Bilan muséologique

Statuette de Jaffa d’Anubis, Collection privée © MGM et Eric Forestier
Statuette de Jaffa d’Anubis, Collection privée © MGM et Eric Forestier

Attirer le public adolescent et les jeunes adultes est souvent vu comme un « défi » pour les institutions culturelles, comme l’a rappelé une table ronde en 2013 au Centre Pompidou de Paris. En dehors du contexte scolaire, ceux-ci vont en effet rarement au musée. « La principale raison donnée à leur refus [des adolescents] de s’y rendre est la représentation négative du musée qu’ils en ont : il serait passéiste et ennuyeux ». Le Musée de Mariemont répond à ce défi en rendant justement ce passé le plus actif possible. Or, se lier avec le mot « geek » est très complexe. Déjà son terme est discuté, on lui préfère souvent celui des « cultures de l’imaginaire ». Puis, à qui s’adresse-on vraiment ? À des enfants, des adolescents, de jeunes adultes, des passionnés ? David Peyron rappelle qu’ « Il y a aussi chez le geek une composante souvent péjorative, celle de l’excès, de l’obsession irraisonnée souvent lié à l’adolescence ». Par ses deux expositions et son jeu dans les collections permanentes, le Musée tente d’appréhender l’ensemble de ce phénomène avec plusieurs lignes directrices complémentaires :

  • Un fond et une forme unitaire : toutes les œuvres, toutes les médiations, tous les discours sont traités sur le même mode, que l’on nous parle d’une statuette antique égyptienne ou d’un jeu de société en plastique : de courts paragraphes dans un langage simple.
  • Un rythme multiple, du zapping à l’encyclopédisme : chaque exposition peut se faire indépendamment l’une de l’autre et, à l’intérieur de celles-ci, les différents espaces sont suffisamment délimités pour être cohérents en eux-mêmes. On peut donc ne faire qu’une partie des expositions, ou l’intégralité (cela nous a pris 4h).
  • Une interactivité constante : l’exposition « De Stargate™ aux Comics » a été cofinancée par une campagne de financement participatif sur le site KissKissBankBank. Toutes les œuvres exposées peuvent être photographiées sans flash et être partagées sur les réseaux sociaux. Enfin, le Musée a proposé une programmation à la fois riche et variée tout au long de l’année 2016.

Ainsi le Musée de Mariemont offre un parfait exemple des pistes pouvant être creusées pour unir savoir, didactisme et nouveaux publics.

Pour en savoir plus

Expositions à voir au Musée Royal de Mariemont, jusqu’au 20 novembre 2016

Casque de jaffa d’Apophis, série Stargate SG-1, Collection privée © MGM
Casque de jaffa d’Apophis, série Stargate SG-1, Collection privée © MGM

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Citer ce billet

Cyrille Ballaguy, « Les dieux égyptiens, médiateurs du Musée Royal de Mariemont », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 29 octobre 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/10/les-dieux-egyptiens-mediateurs-du-musee-royal-de-mariemont/>. Consulté le 9 décembre 2016.