Les poubelles de l’histoire, d’après Thucydide

Une page retrouvée de la préface (traduction J. de Morilly).

Thucydide − historien athénien du Ve siècle avant notre ère − nous incite à regarder dans les poubelles de l’histoire. Cette page retrouvée est un nouveau pastiche du blog Insula.

Le blog Insula poursuit sa nouvelle manière de parler des auteurs anciens : les faire intervenir sur des sujets contemporains. Les auteurs de ces billets écriront « à la manière de ». L’exercice n’est pas seulement frivole. En pastichant les Anciens sur des sujets actuels, ces textes peuvent révéler une manière d’écrire et de penser à l’aune de notre connaissance de ces mêmes sujets. Ils révèlent aussi notre rapport au texte par la traduction, avec ses imperfections et ses mécanismes qui peuvent eux-mêmes être objets de pastiche.

Ce billet a été écrit « à la manière de… » par Jean-Claude Carrière.

Pour bien des raisons, il importe que le contenu des poubelles de l’histoire soit examiné attentivement avant d’être rejeté comme d’indignes déchets dont l’historien ne peut faire son beurre. Je n’ignore pas que les hommes ne font pas preuve de la même ardeur pour remplir massivement ces poubelles quand la prospérité fait avancer vivement les événements au gré de leurs espérances du moment et pour les vider en détail au moment où ce que leurs prévisions impliquaient selon eux de calcul correct n’a pas été suivi du succès escompté et qu’au lieu des réussites que leur promettait ce qu’ils croyaient être leur maîtrise des techniques appropriées ils doivent se contenter de la mémoire de leur bonheur de la veille. Et c’est bien normal ! Mais la prévision capable de se projeter par la pensée en avant du TGV de la réussite présente doit être à même de calculer que le rail de la fortune comporte des courbes imprévues de qui le suit rapidement sans l’avoir conçu lui-même ni construit par ses propres moyens. Et une fois survenu l’événement où butte collectivement une cité, chacun, et par groupes dans les cafés du commerce, et individu par individu, entre autres l’historien, éprouve pour son compte une satisfaction à fouiller à loisir les fourgons et bagages de l’histoire déraillée et à se dire que le fait de blanchir à temps les liquettes de ce qui n’était pas encore mais allait devenir l’échec passé aurait pu permettre de maîtriser un avenir dont il est apparu trop tard qu’on était en plein coaltar au temps où on croyait tenir correctement la barre et à des lendemains de réussite. Les poubelles de la raison deviennent alors pour lui la raison de la poubelle et celui qui, échappant au merveilleux de la narration mythique comme au dégoût que provoque l’examen d’une réalité cacateuse sait projeter sur ce mélange indécis la clarté d’un jugement sûr fait du grouillement éphémère d’événements idiots une acquisition illisible jusqu’à la fin des temps.

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Citer ce billet

Jean-Claude Carrière, « Les poubelles de l’histoire, d’après Thucydide », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 12 juillet 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/07/les-poubelles-de-l-histoire-d-apres-thucydide/>. Consulté le 9 décembre 2016.