« Enigmático Edipo », de Carlos Garcia Gual

À propos du livre de Carlos Garcia Gual, Enigmático Edipo. Mito y tragedia (« Œdipe l’énigmatique. Mythe et tragédie »), Madrid, Fondo de Cultura Económica, 2012.

« Enigmático Edipo, de Carlos García Gual » est un texte de Francisco García Jurado, publié en février 2013 sur le blog « Reinventar la Antigüedad ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Bruno Goisque, étudiant en première année du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

Lien vers le texte original : clasicos.hypotheses.org/277
"Œdipe et le Sphinx" de Gustave Moreau, 1864. Metropolitan Museum of Art, New York. - Crédits : Wikipedia
« Œdipe et le Sphinx » de Gustave Moreau, 1864. Metropolitan Museum of Art, New York

Un embouteillage épouvantable bloquait la Carretera de la Playa en ce vendredi après-midi, à Madrid. Je n’avais peut-être pas choisi le meilleur jour pour aller acheter un livre à la Facul-té de Philologie de l’Université Complutense, mais l’envie de le lire avait été si forte que je n’avais pas eu la patience d’attendre jusqu’au lundi suivant. Enfin, j’arrivai à la cité universi-taire et me dirigeai vers la librairie de la faculté pour me procurer Los orígenes de la novela (« Les origines du roman »), de Carlos Garcia Gual. Je dévorai l’ouvrage avec une curiosité intellectuelle insatiable. Au-delà de son thème savoureux − thème qui, avec le temps, m’amena à acquérir l’œuvre fondatrice que Menendez Pelayo avait consacrée à ce sujet −, le livre de Garcia Gual me fournit un éclairage nouveau sur la littérature savante. Je pris tellement de plaisir à sa lecture que − presque inconsciemment − je me laissai gagner par cette disposition singulière que certains appellent lecture attentive. La connaissance qu’il m’apportait se mêlait à une conception merveilleuse du bonheur, et c’est seulement avec le temps que je compris que c’était là l’essence même de l’essai : l’apprentissage mêlé à la joie, ou la joie mêlée à l’apprentissage.

N’ayant pas étudié à la Complutense, il ne m’a pas été possible d’avoir Carlos Garcia Gual pour professeur : ses enseignements me vinrent de ses livres et de ses comptes rendus, que je conserve aujourd’hui précieusement et avec admiration. Quand j’étais lycéen, ma professeure de grec, Beatriz Cabello, avait collaboré avec lui sur un projet de traduction des traités d’Hippocrate, et je me souviens encore du jour où ils étaient allés présenter un des tomes à la Bibliothèque Nationale d’Espagne. Je n’avais pas osé y aller malgré les encouragements de ma professeure : j’avais eu un cours d’éducation physique cet après-midi-là, et portais une tenue de sport peu adaptée à la circonstance… Les années ont fait que je suis devenu professeur à la Complutense, et, inéluctablement, j’ai développé des affinités intellectuelles avec Carlos, grâce auxquelles je peux aujourd’hui profiter − et me targuer − de son amitié. Pour autant, cette proximité ne m’a pas empêché de continuer à apprécier tout autant ses travaux et ses livres. Je dois à Carlos, par exemple, mon intérêt pour la recherche autour de Borges et de Virgile, ou encore mon intérêt pour Cesare Pavese, qui nous a même conduit, María José et moi-même, à voyager jusqu’à Turin pour nous imprégner de son atmosphère pleine de vie… et de mort. Enfin, j’ai entre les mains le dernier livre de Carlos Garcia Gual, dont j’ai terminé la lecture presque sans m’en rendre compte. Le lecteur attentif l’aura remarqué, j’ai omis de mentionner − je ne sais pas si c’est par inattention ou volontairement − la facette la plus connue de Carlos Garcia Gual, à savoir ses essais sur la mythologie classique.

Enigmático Edipo
Enigmático Edipo

Face à la mythographie stricto sensu (c’est toujours avec une certaine ironie que j’évoque ces études qui s’efforcent de déterminer, par exemple, combien de taches de rousseur parcouraient le visage d’Ulysse quand il débarqua sur l’île d’Ithaque, ou combien de délicats grains de beauté avait celle que l’on appelle à tort Hélène de Troie), le récit mythologique requiert avant tout une manière de penser souvent sinueuse. Celle-ci n’a de cesse de nous séduire, aussi bien par le biais de lectures incontournables − les œuvres classiques principalement − que par les versions modernes qui viennent étoffer ces dernières. Le livre polyphonique que Garcia Gual a consacré à Œdipe constitue, à bien des égards, une œuvre de maturité, qui dévoile la réflexion unique et extraordinaire d’un intellectuel et universitaire qui a passé sa vie à repenser les mythes et à y consacrer divers travaux. Je fais peut être preuve d’une naïveté touchante en décrivant brièvement la structure du livre, mais je ne devrais pas m’en abstenir pour autant. En réalité, ce livre est multiple : on y trouve, en premier lieu, une traduction fidèle et esthétique d’Œdipe roi de Sophocle, une œuvre qui a servi de modèle à toutes les tragédies qui ont suivi. Elle incarne les subtilités de l’ironie du sort, la tension dramatique calculée des différents dialogues, et ce hasard propre au roman policier, où, à la fin, l’assassin se révèle être le détective lui-même (c’était l’issue qu’avait choisie Ernesto Sabato dans son roman Le tunnel). Au texte de Sophocle s’ajoutent ensuite diverses études, parmi lesquelles une analyse détaillée du mythe et de son passage à la tragédie, qui aboutira à cette « hypertragédie » ou tragédie des tragédies qu’est Œdipe roi. Dans le domaine de la mythologie, nous observerons rarement une telle rivalité entre un mythe et une version littéraire de ce même mythe, qui aspire à en être l’incarnation. Le livre s’achève avec deux autres essais sur la tradition de la tragédie chez Sophocle (et, dans une certaine mesure, du mythe d’Œdipe lui-même ?) et leurs interprétations modernes, dans lesquelles l’incontournable « complexe d’Œdipe » freudien met en évidence la façon dont le célèbre psychanalyste est parti de la tragédie sophocléenne pour formuler la proposition qui l’a rendu célèbre. Par cette énumération des différentes parties du livre, il apparaît que nous ne sommes pas en présence d’un simple développement linéaire, bien que le livre puisse se lire du début à la fin sans difficultés majeures. Toutefois, je conçois plutôt ce livre comme un recueil de diverses possibilités d’approche, destiné à un large éventail de lecteurs : ceux qui recherchent une traduction d’Œdipe roi de Sophocle, ceux qui veulent lire un traité de mythologie, ceux qui souhaitent étoffer leurs connaissances autour de la tragédie grecque, ceux qui s’intéressent à la tradition autour d’une œuvre grecque fondamentale pour l’Occident… Enfin, il s’adresse aux personnes intéressées par les réinterprétations que la culture contemporaine a faites d’une vieille histoire de prophétie, de vanité et de mort. Le sphinx de Thèbes est, probablement, l’élément du mythe ayant le plus évolué depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours (et dans ce cas-ci, indépendamment de Sophocle). Dans une version littéraire moderne du mythe, Edipo, el hijo de la esfinge (« Œdipe, le fils du sphinx ») de l’écrivain Friedrich Dürrenmatt, que Carlos Garcia Gual analyse avec un vrai régal, l’animal ailé à tête humaine n’est autre que la mère d’Œdipe. Bel exemple d’histoire non conventionnelle de la mythologie classique. J’aime faire appel à ces versions qui cherchent des alternatives provocantes à ce qui restera un texte antique sous-jacent, présent dans l’esprit de tout le monde, presque ancré dans l’inconscient collectif. C’est non sans une certaine nostalgie que cette idée d’une version non conventionnelle de la mythologie classique me ramène une fois encore à Turin, à Cesare Pavese. L’un de ses Dialogues avec Leuco me revient à l’esprit. Pour être précis, il s’agit du dialogue qu’Œdipe engage avec Tirésias, à qui il dit, entre autres choses :

« Œdipe. — Moi aussi, Tirésias, j’ai fait des rencontres sur la route de Thèbes. Et dans l’une d’elles on a parlé de l’homme − de l’enfance à la mort − on a touché le roc, nous aussi. Depuis ce jour, j’ai été mari et j’ai été père, et roi de Thèbes. Il n’y a rien d’ambigu ou de vain pour moi, dans ma vie  » [Cesare Pavese, Dialogues avec Leuco, traduction d’André Coeuroy, Gallimard, 1989].

Traduction réalisée par Bruno Goisque,
étudiant du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

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Citer ce billet

Francisco García Jurado, « « Enigmático Edipo », de Carlos Garcia Gual », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 19 juillet 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/07/enigmatico-edipo-de-carlos-garcia-gual/>. Consulté le 9 décembre 2016.