Philippe V d’Espagne, le latin et la Bibliothèque royale

« Felipe V, el latín y la Real Biblioteca » est un texte de Francisco García Jurado, publié en septembre 2014 sur le blog « Reinventar la Antigüedad ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Brahim Ghoul, étudiant en première année du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

Lien vers le texte original : clasicos.hypotheses.org/599
Portrait de Philippe V par Miguel Jacinto Meléndez. Madrid, Musée du Prado - Source : Wikipedia
Portrait de Philippe V par Miguel Jacinto Meléndez. Madrid, Musée du Prado – Source : Wikipedia

Alors que les médias espagnols commémorent la lointaine guerre de Succession qui a, au cours d’un XVIIIe siècle long et intense, porté une nouvelle dynastie au pouvoir dans le pays, j’aimerais rappeler quelques faits ayant trait à l’une des conséquences de l’accession au trône d’Espagne de Philippe V : la création de la Bibliothèque royale.

La Bibliothèque royale − dénomination ensuite étoffée par l’adjectif « publique », et finalement renommée, apparemment de manière définitive au XIXe siècle, « Bibliothèque nationale » −, est un lieu d’une grande importance. Il permet de comprendre certaines problématiques de ce XVIIIe siècle, qualifié d’« éclairé » par certains, si l’on reprend le terme utilisé par Aguilar Piñal1. Certes, c’est un Habsbourg, Philippe II d’Espagne, qui fut l’instigateur de la bibliothèque de l’Escurial. Celle-ci s’apparentait aux grandes bibliothèques de son époque comme la Bibliothèque apostolique vaticane ou la Bibliothèque Marcienne de Venise. Cependant, le Bourbon Philippe V, en accédant au trône, a soutenu la création d’une bibliothèque qui s’inspirera, cette fois-ci, des vents nouveaux venus de France. Même si nous avons tendance à analyser les deux facteurs qui suivent séparément, la synergie résultant de la liaison entre le pouvoir et l’amour des livres détermine une grande partie des fondamentaux définissant chacune de ces institutions. La culture a toujours eu son rôle à jouer : si Philippe II voulait donner l’image d’un prince humaniste, Philippe V, lui, prétendait être un monarque éclairé : tous deux avaient besoin de lieux emblématiques.

Voici quelques années, en 2004, une excellente exposition fut consacrée à la bibliothèque. Celle-ci était composée de quatre grandes parties : une introduction historique qui débutait avec la guerre de Succession, une deuxième partie consacrée à la Bibliothèque royale publique en tant que telle, et deux autres respectivement dédiées aux sciences et aux arts. Le catalogue, d’une taille impressionnante, répertoriant l’ensemble de l’exposition, inclut également des travaux documentés de quelques-uns des meilleurs spécialistes espagnols du XVIIIe siècle, comme Antonio Mestre2. Nous autres latinistes le connaissons particulièrement bien pour ses travaux portant sur le personnage éclairé Gregorio Mayans, originaire du Levant espagnol3. C’était un bibliothécaire accompli et un polémiste intelligent qui s’écartait des courants des Lumières dominés par les influences françaises, compte tenu de son attrait très prononcé pour le classicisme et l’hispanisme. Je voudrais procéder à un court résumé de l’exposition, en particulier avec le regard de l’humanisme classique et de ses répercussions inévitables dans le nouvel environnement de la culture des Lumières. Le XVIIIe siècle donne une nouvelle orientation à l’histoire de la culture. Ainsi, il faut citer l’historicisme qui consiste à tenter de situer les œuvres dans un contexte temporel déterminé, avec ce que cela implique en terme de distanciation et d’évaluation de ces dernières à leur juste valeur. Les langues classiques vont se retrouver impliquées dans cette nouvelle « mentalité bourgeoise », selon les termes utilisés par José Antonio Maravall4, à partir du moment où leur rôle dans la compréhension et la reconstitution d’une époque révolue a été progressivement mis en avant, en partant d’une interprétation correcte des documents artistiques et littéraires les plus importants. Les nouveaux souverains continuent d’apprendre le latin, et le cas du roi Philippe V en est le parfait exemple. Il étudie en suivant un programme conçu par Fénelon et Fleury pour les petits-enfants de Louis XIV, lequel contient une large sélection d’auteurs latins. L’ouvrage de Térence, publié à Paris en 1642 et exposé dans l’une des vitrines, date de cette même époque. Cependant, les documents qui retiennent le plus l’attention par rapport à ce sujet sont, d’une part, le manuscrit de la traduction d’une partie de la Guerre des Gaules, réalisée par Louis XIV lui-même − comme nous pouvons le constater, son petit-fils l’a précieusement conservé −, ainsi que, d’autre part, les épîtres latines mêmes que Philippe V écrit en guise d’exercices scolaires. Voyez, à titre d’exemple, la description faite des jardins de Versailles dans l’épître XIII :

Mane princeps in horto deambulavimus. Hunc statuae tum antiquae cum recenter factae undique ornant. Nec desunt fontes quorum aqua limpidissima gratísima visu est. Vndique apparent umbrosa nemora omnibus avium generibus plena.

Au-delà de ces aspects propres à l’éducation et aux souvenirs personnels du roi, l’histoire de la Bibliothèque royale nous ouvre des perspectives concernant le nouvel état des sciences et des arts qui nous amènent inévitablement à nous interroger sur des aspects liés à ces mêmes langues classiques. La bibliothèque témoigne d’un intérêt très marqué pour les nouvelles avancées scientifiques, comme nous pouvons le voir, par exemple, dans les herbiers et les différents livres consacrés aux mathématiques ou à la cartographie. Il est important de noter que dans certaines des œuvres exposées ici, nous pouvons trouver des noms qui ont marqué l’histoire du monde scientifique espagnol, comme le « novator »5 Juan Caramuel6 ou le mathématicien Torres Villaroel7. Mentionnons également l’apport des jésuites, que ce soit avant ou après leur expulsion. Dans cet esprit, et comme le note José Luis Peset dans un des chapitres du catalogue8, il ne faut pas oublier les événements qui rendent compte de cet intérêt grandissant, comme la création de différentes académies ou l’enseignement de matières scientifiques dans le Séminaire des nobles flambant neuf, structure rattachée au Collège impérial. Les humanités classiques furent également témoins de ce vent de renouveau, aussi bien au travers de tentatives de réforme de l’enseignement du latin, encore sous l’emprise de la baroquisation du siècle précédent, que dans l’apport documentaire, qui témoignent de l’état des connaissances du temps de l’Antiquité, et qui se retrouveront dans les traités scientifiques gréco-latins. N’oublions point, par exemple, l’intérêt qu’avait un ministre éclairé comme Campomanes à se réapproprier les anciens traités d’agronomie9. Néanmoins, la tentative de création d’une académie spécialisée dans les langues classiques n’a jamais pu rassembler ni cohérence interne, ni appuis externes en nombre suffisant, même après le vide laissé par l’expulsion des jésuites en 1767.

S’agissant des Beaux-Arts et depuis le point de vue que nous avons choisi, le plus impressionnant reste la trace laissée dans la bibliothèque par la découverte des fresques d’Herculanum. Cela représente un véritable changement de cap pour les spécialistes de la réinterprétation de l’art antique à la lumière du monde moderne. C’est également le cas du bel exemplaire napolitain de 1757, intitulé Le antichità di Ercolano esposte, et accompagné d’une jolie gravure ainsi que d’un portrait de Charles III.

Traduction réalisée par Brahim Ghoul,
étudiant du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

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Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

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Notes du texte

  1. Francisco Aguilar Piñal est né en 1931 à Séville est un docteur en philosophie et lettres (département de philologie romane) de l’Université Complutense de Madrid (NdT). []
  2. Antonio Mestre est un professeur d’histoire moderne à l’Université de Valence, spécialiste de la période des Lumières (NdT). []
  3. Gregorio Mayans (1699-1781) est un érudit et polymathe, notamment historien et linguiste, important représentant de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle dans la région actuelle de Valence en Espagne (NdT). []
  4. José Antonio Maravall (1911-1986) est un historien et essayiste associé à l’époque de la guerre civile espagnole (NdT). []
  5. Dénomination désignant un ensemble minoritaire de penseurs et de scientifiques espagnols de la fin du XVIIe siècle au début du XVIIIe siècle, juste avant la période des Lumières (NdT). []
  6. Jean Caramuel y Lobkowitz, né à Madrid le 23 mai 1606, mort le 8 septembre 1682, était un prélat espagnol (NdT). []
  7. Diego de Torres Villarroel, né à Salamanque en 1694 et mort dans la même ville le 19 juin 1770, est un écrivain, poète, dramaturge, médecin, prêtre et professeur à l’Université de Salamanque (NdT). []
  8. José Luis Peset est né à Valence 1946. Il est historien en sciences et culture et spécialiste des XVIIIe et XIXe siècles (NdT). []
  9. Pedro Rodriguez de Campomanes, ministre espagnol, né dans les Asturies en 1723 et mort en 1802 à Madrid (NdT). []

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Citer ce billet

Francisco García Jurado, « Philippe V d’Espagne, le latin et la Bibliothèque royale », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 10 juin 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/06/philippe-v-d-espagne-le-latin-et-la-bibliotheque-royale/>. Consulté le 9 décembre 2016.