Les réunions, d’après Théophraste

Nouveaux Caractères (extraits).

L’hypocrite, le flatteur, le bavard, le radin, … Et si, à ces Caractères, Théophraste, philosophe grec du IVe siècle avant notre ère, avait ajouté d’autres figures nous paraissant tout aussi familières : les habitués des réunions. C’est l’objet de ce nouveau pastiche du blog Insula.

Le blog Insula poursuit sa nouvelle manière de parler des auteurs anciens : les faire intervenir sur des sujets contemporains. Les auteurs de ces billets écriront « à la manière de ». L’exercice n’est pas seulement frivole. En pastichant les Anciens sur des sujets actuels, ces textes peuvent révéler une manière d’écrire et de penser à l’aune de notre connaissance de ces mêmes sujets. Ils révèlent aussi notre rapport au texte par la traduction, avec ses imperfections et ses mécanismes qui peuvent eux-mêmes être objets de pastiche.

Ce billet a été écrit « à la manière de… » par Anne de Cremoux1.

J’ai maintes fois constaté que tout le monde, de par notre pays, se plaint de passer son temps en réunion et d’y rencontrer des fâcheux. Moi-même, cher Christophoros, j’ai arrêté ma pensée sur ces comportements et je les ai observés. À présent que l’âge me gagne, que mes os me trahissent et que je suis confiné en ma demeure, je pense pouvoir dire que je les connais tous, et je vais dresser pour toi leur classement. Puisse cette liste être utile à nos semblables !

L’esprit de contradiction (antilogia) aurait l’air de ce qui pousse à se prononcer en général contre, c’est-à-dire contre toute proposition ou décision. Le contradicteur (antilogos) est attentif, il a l’œil vif, le corps nerveux, et n’est jamais dépourvu d’arguments contre ceux de son interlocuteur. S’opposant à une réforme : « c’était mieux avant », à une proposition faite par un pair : «je suis d’accord avec toi, mais », à un cadre général : « oui, mais dans ma discipline ce n’est pas pareil ». Il ne laisse pas le président de séance seulement reprendre son souffle, mais déploie toute son énergie pour lui prouver qu’il a tort. Doit-il reconnaître que le document soumis au vote est fondé, il s’exclame : « mais on n’a pas idée de présenter un tableau de cette façon ! »

Le sentiment d’importance (megalophrosunè), pour le saisir en peu de mots, est quelque chose de la sorte : c’est l’idée que l’on se fait d’avoir, d’un côté, une présence indispensable en tous lieux, et de l’autre, de n’avoir aucun devoir à y remplir. L’important (megalophrôn) se manifeste à sa démarche pressée lorsqu’il arrive en retard en réunion, s’excusant d’avoir dû honorer un rendez-vous précédent. Quand les autres discutent, il répond à ses missives ou contemple ses tablettes. Quand il prend parfois la parole pour montrer qu’il connaît les affaires en cours, il lui arrive de paraplaquer2 parce qu’il n’a pas suivi la conversation. Jetant un regard soucieux à la clepsydre, enfin, il quitte avec une feinte discrétion les lieux avant le terme de la réunion, s’excusant d’avoir ailleurs un entretien avec le Grand Roi.

L’ignorance calme pourrait être définie de la manière suivante : elle est la qualité de celui qui ne comprend rien, et aussi ne dit rien. L’ignorant calme est affable envers ses collègues et, seul entre tous les autres, il leur montre de l’attachement et leur demande de leurs nouvelles privées. Il ne perturbe jamais la réunion, mais la passe jusqu’à la fin soit à déjeuner, soit à dormir, soit même dans certains cas, à écouter.

L’ignorance agitée, elle, également nommée paraplaquie (paraplakeia), est assurément un caractère beaucoup plus pénible que le précédent. Elle est le propre de tout individu qui ne comprend rien, mais intervient sans cesse. Le paraplaque est en effet quelqu’un capable d’interrompre la discussion pour poser des questions insensées, remettre en cause ce qui a été décidé à la réunion précédente, ou présenter comme sienne une idée qui a déjà été énoncée par autrui. Chaque fois qu’il prend la parole, tout le monde lève les yeux au ciel. Et en vérité, la paraplaquie est de loin la plus pénible lorsque le paraplaque est accompagné, ou bien d’un important, ou bien d’un autre paraplaque. Les deux amis, alors, ne cessent de perturber le débat, au point qu’ils font parfois partir, comme on l’a déjà vu ici ou là, le contradicteur !

Enfin, Christophoros, il me faut t’indiquer l’autoeulogie, qui pourrait consister à se glorifier soi-même en réunion, et vanter ses œuvres sans jamais tenir compte du sujet de la discussion. Que l’on évoque une institution utile, l’autoeulogue dira : « jadis, j’ai créé cela » ; que l’on discute d’un problème d’actualité : « lorsque j’étais à la gouvernance, jamais je ne l’aurais permis ! » ; que l’on envisage une réforme : « je vous propose de prendre exemple sur ce que j’ai fait ! ». Soit qu’on l’écoute, soit qu’on ne l’écoute pas ; soit que ses choix soient respectés, soit qu’ils ne le soient pas, l’autoeulogue s’en ira toujours satisfait de la réunion, puisqu’il aura entendu chanter publiquement son mérite, fût-ce par lui-même.

La Salle de guerre du film "Docteur Folamour" de Stanley Kubrick (1964) - Source : Wikipedia
La Salle de guerre du film « Docteur Folamour » de Stanley Kubrick (1964) – Source : Wikipedia
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Notes du texte

  1. Pastiche réalisé avec l’aide de Maxime Bubrovszky, Audrey Choquet, Catherine Denys, Marie Dubois et Prisca Galvez-Behar. []
  2. Voir ci-dessous Le paraplaque. []

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Citer ce billet

Anne de Cremoux, « Les réunions, d’après Théophraste », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 10 mai 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/05/les-reunions-d-apres-theophraste/>. Consulté le 9 décembre 2016.