Jérôme : un érudit modèle ?

« Jerome : a model scholar ? » est un texte de Christa Gray, publié en mars 2015 sur le blog de l’éditeur Oxford university Press : « OUPblog ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Noémie Krol, étudiante en deuxième année du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

Contrairement aux autres billets publiés par « Insula », les traductions issues de « OUPblog » ne sont pas publiées sous une licence en libre accès.

Saint Jérôme dans son étude de Dürer (1514) - Crédits Wikimedia Commons
« Saint Jérôme dans son étude » : gravure de Dürer (1514) – Crédits Wikimedia Commons

La gravure de saint Jérôme (c. 347-420 apr. J.-C.) réalisée par Albrecht Dürer en 1514 semble représenter le modèle idéal de l’érudit : retiré dans le désert, loin de l’agitation de la vie quotidienne (le lion en est la preuve), bien implanté dans son institution (comme l’indique le galero cardinalice), et dévoué à ses études. Cependant, même un lecteur occasionnel des lettres et des opuscules de Jérôme peut voir que la réalité était beaucoup plus tumultueuse.

Jérôme quitta Rome pour Bethléem en 384 apr. J.-C., non pas par dévotion pieuse mais à cause d’une querelle avec le clergé romain, qui en voulait à son programme ascétique. Même sa traduction de la Bible hébraïque, qui constituerait plus tard le noyau de la version latine qui fait autorité au sein de l’Église catholique, a été désapprouvée par les contemporains, dont Augustin, qui prêchait le caractère sacré de la Septante grecque. En outre, le profond attachement de Jérôme pour Paula, une riche veuve faisant partie de la noblesse romaine, avait donné lieu à des ragots salaces. Quel genre de modèle un tel homme peut-il être ?

La biographie classique de John Norman Davidson Kelly, Jerome : His life, Writings, and Controversies, le décrit comme un homme querelleur rarement en paix avec lui-même, dont les écrits étaient souvent produits à la hâte et qui pouvait manquer sérieusement de tact. Un bon exemple, celui de son attaque contre le prêtre Jovinien en 393 apr. J.-C., qui avait osé prétendre que les vierges n’avaient pas forcément plus de mérite que les femmes mariées au sein de la communauté chrétienne. La réponse exagérée et agressive de Jérôme a provoqué un certain embarras même chez ses partisans, qui l’avait incité à répondre en premier lieu aux revendications de Jovinien. Pour nous, son texte est considéré comme un morceau de choix de la misogynie, le genre que beaucoup associent encore à l’Église catholique. Pourtant, à l’époque, l’Église officielle n’adhérait pas à son point de vue. Ce qui est plus intéressant encore, ce sont les nombreux arguments énoncés par Jérôme en faveur du célibat qui sont issus de la tradition classique, plus précisément du « paganisme », qui est souvent cité dans les traités misogynes virulents contre le mariage. En résumé, toute personne qui était prête à être offensée pouvait trouver quelque chose d’offensant chez Jérôme.

9780199563555Mais existe-t-il un moyen de combiner l’image idéalisée de Jérôme selon Dürer avec celle décrite par JND. Kelly ? La monographie d’Andrew Cain, The Letters of Jerome : Asceticism, Biblical Exegesis, and the Construction of Christian Authority in Late Antiquity, nous a appris à lire les déclarations souvent impudiques et immodérées de Jérôme. En réalité, elles font partie d’une stratégie délibérée destinée à mettre en avant le plus possible ses compétences en tant qu’écrivain et son autorité en tant qu’érudit ascétique. Andrew Cain montre que, pour Jérôme, c’était une mesure indispensable pour attirer les mécènes et les donateurs s’il voulait continuer sa vie monastique. Il n’avait pas beaucoup d’argent et même les vastes ressources de son amie Paula ont tari car elles avaient servi à soutenir Jérôme et à préserver le monastère de Bethléem qu’ils avaient fondé ensemble. On peut penser que Jérôme a tenu des propos scandaleux dans le but d’attirer l’attention sur lui-même et sur ses projets. Il semble qu’à l’époque, il y avait suffisamment de personnes qui avait un intérêt, politique ou autre, à alimenter ce genre particulier de ragots.

Le goût pour les opinions de Jérôme et la manière dont il les exprime continuent à changer avec le temps. Il a présenté un modèle pour Pierre Abélard, le non-conformiste du XIIe siècle dans son Historia Calamitatum autobiographique, ainsi que pour le bien moins fougueux Érasme de Rotterdam. Plus récemment, la Saint Jérôme du 30 septembre 1980 est passée du stade de « petite fête » à une simple « Commémoration » dans le calendrier des fêtes de l’Église d’Angleterre. À présent, une campagne très médiatisée a été lancée par Andrew Lenox-Conyngham afin de restaurer l’ancien statut de Jérôme. Le but est d’honorer ses dernières réalisations littéraires et érudites, en dépit du fait qu’il n’avait « peut-être pas un caractère très plaisant ».

En réexaminant la gravure de Dürer, il semble que nous assistions à une scène de sérénité totale, mais nous ne pouvons pas voir ce que Jérôme écrit réellement. Connaissant le contenu explosif de son travail, nous devrions peut-être réinterpréter l’engouement qui s’est développé autour de ce Saint. À l’inverse, et sans trop de contradiction, nous pouvons affirmer que ses discours enflammés n’étaient pas nécessairement un signe de problème psychologique fondamental. Il se peut au contraire qu’ils aient été une tentative délibérée de sa part afin qu’il reste dans les esprits tout en continuant à traduire et à commenter la Bible, un travail long et fastidieux. Si nous l’observons avec cette approche, Jérôme semble avoir procédé exactement comme le régime de financement moderne exigé à présent par de nombreux chercheurs : exercer un métier manuel stable et laborieux pour avoir du travail sur le long terme tout en produisant un flux régulier de demandes de financement avec la preuve de son impact.

Traduction réalisée par Noémie Krol,
étudiante du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

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Crédit image : « Saint Jérôme dans son étude » par Albrecht Dürer. Domaine public via Wikimedia Commons.
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Christa Gray, « Jérôme : un érudit modèle ? », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 20 mai 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/05/jerome-un-erudit-modele/>. Consulté le 9 décembre 2016.