Bernardo Clariana : Ovide à New York

Nihil nisi flere libet.

« Bernardo Clariana : Ovidio en Nueva York » est un texte de Carlos Mariscal de Gante, publié en septembre 2014 sur le blog « Reinventar la Antigüedad ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Célia Demurger, étudiante en première année du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

Lien vers le texte original : clasicos.hypotheses.org/891
Le professeur et poète Bernardo Clariana
Le professeur et poète Bernardo Clariana

Le valencien Bernardo Clariana a été, comme beaucoup d’autres, un homme de lettres républicain, poète et latiniste, qui s’est vu obligé d’abandonner sa patrie, à la fin de la Guerre Civile espagnole en 1939, afin de poursuivre, en exil, l’écriture de ses poèmes et de ses traductions. Grâce à une lettre de Pedro Salinas à Jorge Guillén1, nous savons que Clariana n’a pas seulement traduit Catulle, mais aussi Tibulle et Ausone. Il fut également le produit d’une génération culturellement privilégiée, puisqu’il a pu profiter de l’atmosphère de l’Âge d’argent des lettres et sciences espagnoles. Sa vocation précoce pour la poésie est née en même temps que son militantisme politique. Il a en effet écrit autant d’articles pour défendre la Seconde République espagnole, que de critiques littéraires. De la même façon, nous retrouvons dans sa poésie des poèmes militants sur des évènements de la Guerre ou bien, directement, des invectives contre ses ennemis du « camp nationaliste » (bando nacional), qui laissent entendre une voix lyrique personnelle, qui trouve petit à petit sa place. Luis Antonio de Villena2 a d’ailleurs parlé du poète comme étant « un jeune prometteur, plein de qualités et de talent ». Cette voix personnelle est fortement liée à son exil, comme nous pouvons le lire dans ses deux recueils de poèmes Ardiente desnacer (1935) et Arco ciego (1952). Cet exil l’a conduit du camp de concentration français de Saint Cyprien à la République Dominicaine, puis à Cuba et enfin, aux États-Unis. Il s’y est installé définitivement, dans le quartier bohème de New York de Greenwich Village pour être précis.

Le quartier new-yorkais de Greenwich-Village
Le quartier new-yorkais de Greenwich-Village

Outre d’autres voix et traditions, l’image d’Ovide, l’exilé par excellence de la littérature latine, est très présente dans sa poésie. L’exil du poète originaire de Sulmona dans le Pont-Euxin lui inspire les magnifiques vers des recueils Tristia et Pontica qu’il écrit là-bas et qui décrivent également son état et son humeur. Au début de son premier recueil de poèmes, Ardiente desnacer, nous pouvons lire : vade, sed incultus, qualem decet exulis esse (Trist.1.1.3). Et dans une lettre à son ami Vicente Llorens, le grand spécialiste de l’émigration espagnole, dont l’œuvre Memorias de una emigración mérite une lecture attentive, son état y est résumé par ce vers ovidien : nihil nisi flere libet (Trist.3.2.19). Un état aussi décrit au début d’un de ses meilleurs poèmes “Perry street. Autobiografía” :

Averiguad si os es posible el logaritmo del tedio Y descubrid también si os es posible la razón suficiente de mi insobornable soledad de siempre Por más que consiguieseis formar para el futuro La democrática familia de naciones de la tierra Sonrientes lo mismo que un cartel de dentífrico Ya veis Es la edad de la físico-matemática y la psicología aplicada la lucha contra el cáncer la democracia y la planificación [de la felicidad colectiva Y nadie sabría diagnosticarme la úlcera sentimental de mi desvío Ni por qué continúo Lector impenitente de los santos evangelios de Baudelaire [ y de Ovidio Si resido debajo de un anuncio luminoso Y el alba me sorprende dormitando en los «Metros» Atiborrados de negros que bajan desde Harlem A manejar ascensores y pulir los bares Y deliro cada vez que veo un árbol El único árbol de mi calle del Village Aquí ya sabéis en Perry Street (…) Si vous le pouvez, découvrez le logarithme de l'ennui Et cherchez également à connaître, si vous le pouvez la raison suffisante de mon incorruptible solitude de toujours Vous aurez beau parvenir à former pour l'avenir La famille démocratique des nations du monde Qui arborent un sourire comme dans une publicité pour du dentifrice Vous voyez bien Nous sommes à l'âge de la physico-mathématique et de la psychologie appliquée de la lutte contre le cancer de la démocratie et de la planification [de la joie collective Et personne ne s'aurait diagnostiquer l'ulcère sentimental de ma désaffection Ni pourquoi je continue Lecteur impénitent des saints évangiles de Baudelaire [et d'Ovide Si je vis sous une enseigne lumineuse Et l'aube me surprend somnolant dans les «Métros» Bourrés de noirs qui arrivent de Harlem Pour s'occuper d'ascenseurs et polir les bars Et je déraisonne chaque fois que je vois un arbre L'unique arbre de ma rue du Village Ici, vous savez, dans Perry Street (…)

Ses poèmes, comme nous le voyons, nous montrent des compositions qui sont le reflet de son époque. Son ton élégiaque reste présent dans presque toutes ses compositions. Il s’agit d’une poésie pessimiste, nihiliste et plaintive, illustrée par la déshumanisation de l’homme moderne, new-yorkais dans son cas. Il ne fait aucune tentative d’imitation des classiques et il n’y a pas de références intertextuelles, hormis pour ce qui illustre sa prédilection pour l’exil d’Ovide. Le personnage de Gabriela, sa compagne valencienne qui mourut de façon tragique, est également fondamental. Elle est d’ailleurs le sujet de beaucoup de ses compositions. Les lamentations dues à la perte de la guerre, le triomphe du général Franco et la vie dans une grande ville se mélangent à la nostalgie des moments passés aux côtés de Gabriela.

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En tant que latiniste, ses opera magna sont les traductions de deux œuvres de Catulle, et pour ce qui est des autres également mentionnées par Pedro Salinas dans la lettre précédemment citée, nous ne savons rien de plus. La première a été la traduction de Los Epitalamios, publiée par la Revue Universitaire de l’Université de La Havane en 1941. La deuxième, intitulée Odio y amo, a vu le jour à New York en 1954 dans Las Américas Publishing. Toutes deux, bien que partielles, ont le mérite de faire partie des premières traductions du poète de Vérone, après celle réalisée en vers par le mexicain Casasús (1950) et une autre en prose par Juan Petit (1950). Odio y amo, écrite en vers, a de plus la particularité d’être seulement une traduction des poèmes d’amour à Lesbie et à Juventius, structurés comme s’ils reflétaient une histoire d’amour réelle. Il s’agit d’une « traduction sentimentale », qui reflète l’évolution depuis les poèmes d’exaltation de l’amour, en passant par ceux qui montrent une déception amoureuse avec Lesbie et les poèmes dédiés au mystérieux Juventius, pour finir par ceux qui illustrent le terme de leur relation, Furius et Aurelius en étant pris à témoins. Clariana n’a pas seulement traduit les œuvres de Catulle à New York, mais a également effectué une réorganisation intéressante de la structure des poèmes, en identifiant la vie de Catulle et sa poésie. De plus, des gravures signées José Vela Zanetti, peintre espagnol, viennent illustrer les poèmes.

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En conclusion, parler de Clariana revient à parler d’une personnalité infiniment captivante. Son exil et la mort de sa bien aimée Gabriela ne l’ont pas empêché de concevoir une œuvre importante, en tant que poète et latiniste, qui est restée méconnue pour avoir été écrite au-delà de nos frontières. Un oubli injustifiable que, dans la mesure du possible, nous nous devons de réparer.

Bibliographie : Clariana, B. (1941), Catulo. Los Epitalamios, La Habana, Revista de la Universidad de la Habana. Clariana, B. (1954), Odio y amo, Nueva York, Las Américas Publishing Co. Clariana, B. (2005),  Poesía Completa, eds. Manuel Aznar y Victoria María Sueiro, Valencia, Institució Alfons El Magnànim. Llorens, V. (1975), Memorias de una emigración, Barcelona, Ariel. Salinas, P (1992), Correspondencia (1923-1951), edición, introducción y notas de Andrés Soria Olmedo, Barcelona, Tusquets, pp. 301- 302. De Villena, L. A. (2007), “Un derrotado: Bernardo Clariana”, El Mundo 31 de enero.

Traduction réalisée par Célia Demurger,
étudiante du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

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Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

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Notes du texte

  1. Poètes espagnols du début du XXe siècle (NdT). []
  2. Écrivain espagnol de la seconde moitié du XXe siècle, admirateur de Bernardo Clariana (NdT). []

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Citer ce billet

Carlos Mariscal de Gante, « Bernardo Clariana : Ovide à New York », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 24 mai 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/05/bernardo-clariana-ovide-a-new-york/>. Consulté le 9 décembre 2016.