Philippe Rousseau, helléniste aux multiples facettes

Discours de Fabienne Blaise, Présidente de Lille 3, à l’occasion de le remise de la légion d’honneur à Philippe Rousseau.

Le 29 mars 2016, les insignes de la légion d’honneur ont été remis à Philippe Rousseau, qui fut Professeur de grec de l’université Lille 3, spécialiste d’Homère, syndicaliste et ancien Président de l’université. Le blog « Insula » publie le discours prononcé à cette occasion par Fabienne Blaise, helléniste et présidente de l’université.

Philippe Rousseau (Photo Lille 3)
Philippe Rousseau (Photo Lille 3)

C’est une joie, tout autant qu’un honneur pour moi, de remettre les insignes de chevalier de la Légion d’honneur à Philippe Rousseau, qui est un maître, un collègue, un camarade de travail et de syndicat, un ami, je crois, et un prédécesseur dans les fonctions que j’occupe en ce moment.

Son parcours d’helléniste n’a rien de classique et on a l’impression lorsqu’on tente de retracer ce parcours que l’on a affaire à plusieurs hommes en un.

Philippe Jean Roger Rousseau est né le 30 mai 1942, en pleine guerre donc, à Asnières, de parents enseignants, à quelques centaines de mètres de la gare de triage bombardée cette nuit-là par la RAF, le jour aussi où les nazis ont fusillé au Mont Valérien Georges Politzer, Jacques Decour et Jacques Solomon, qui avaient créé le premier réseau de résistance universitaire. Un père chef de maquis dans la Haute-Saône.

Trois années passées, de l’automne 1946 à l’été 1949, dans une colonie sanitaire installée par le Don suisse dans un village des bords de la Saône et dirigée par ses parents. Y étaient accueillis des enfants de Lomme qui avaient souffert des privations de la guerre et que le maire de Lomme, Arthur Notebart, amenait en car pour des périodes de six semaines. Ce fut le premier contact de Philippe Rousseau avec le Nord à l’occasion de ces voyages en car lors desquels il lui arrivait d’accompagner son père.

Ce fut aussi à cette époque qu’il fit une rencontre dont les bonnes biographies diraient qu’elle va déterminer la suite : le petit Philippe rencontre Homère dans un livre de morceaux choisis, et découvre en particulier Achille et Hector en plein combat, illustré par un croquis suggestif. Je cite Philippe : « la cuirasse du Troyen − Hector donc − ressemblait assez à une combinaison que ma mère avait faite pour l’ainée de mes deux sœurs, de 18 mois ma cadette. La répartition des rôles s’imposait ». C’est ainsi que se forge un destin et que l’on choisit son camp : Achille était le meilleur des Achéens, le futur spécialiste de l’Iliade se devra de devenir le meilleur des Bollackiens.

De retour à Paris en 1949, le jeune Philippe est élève dans l’école communale où enseignait son père, puis il fait des études classiques au lycée Henri IV, de la sixième à la math-élem. C’est l’époque de Dien Bien Phu et de la guerre d’Algérie.
Hypokhagne et khagne à Henri IV. Philippe Rousseau y fréquente les « Talas » (traduire par « vont à la messe ») et fait même le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Il découvre les traditions de danse et de chant « folkloriques » sous la direction de Jean-Michel Guilcher, ethnologue et maître de danse, bien connu des parents sans qu’ils le sachent, puisqu’il a collaboré aux éditions du Père Castor, avant d’être recruté comme chercheur au CNRS.

Reçu à l’ENS, il suit le chemin classique des hellénistes, de la licence à l’agrégation, et la carrière de ce brillant normalien paraît toute tracée pour le mener à l’École française d’Athènes.

Une seconde rencontre est alors importante : Philippe Rousseau découvre la grammaire comparée des langues indo-européennes et Georges Dumézil, qu’il a dès ce moment beaucoup lu, écouté et dont il devient le disciple. Son intérêt se porte sur la religion grecque.
Dans le cadre de la préparation du concours d’Athènes, auquel il compte se présenter après ses seize mois de service militaire, il participe à un stage de fouille particulièrement intéressant et valorisant sur l’ancien port de Marseille.

Mais, et ce sera la troisième rencontre, celle-là qui va complètement changer le cours des choses : Philippe Rousseau rencontre Jean Bollack. Par l’intermédiaire d’un camarade normalien qui connaissait son intérêt pour la religion grecque archaïque, il est invité aux séances d’un séminaire que Bollack réunissait le samedi dans son appartement, et où on lisait « autrement » les fragments des Présocratiques et les odes de Pindare. L’accueillant à la façon qui le caractérise, Bollack lui déclare que la véritable histoire de la religion grecque, c’est ce qu’il fait lui. C’est ainsi, qu’au grand désespoir de ses maîtres qui voyaient menacée une brillante carrière d’Athénien, Philippe Rousseau est entré en dissidence en suivant, sans véritable promesse d’avenir, ce grand philologue qu’il accompagnera, tout au long de son cheminement scientifique, dans une collaboration et un dialogue constants que ne viendra interrompre que le décès de Jean Bollack.

Je reviens à l’année 1967. Philippe Rousseau doit faire ses 16 mois de service militaire. Il est incorporé en novembre 1967 comme sous-lieutenant à l’Ecole d’application de l’ABC (arme blindée et cavalerie), à Saumur. Il est affecté au mois de mars 68 comme chef de peloton dans un régiment de chars lourds de la région parisienne. Philippe Rousseau ne se contentera d’ailleurs pas de devenir un enseignant chercheur exemplaire, un grand savant, un immense spécialiste d’Homère et un danseur experts en danse écossaise, il aura aussi une brillante carrière de militaire qui en fera un Lieutenant-colonel de réserve (de l’Arme blindée-Cavalerie) honoraire à partir de 1994.

Mai 68 arrive. Son régiment, parti en manoeuvres en Champagne revient en colonne par la route le 30 mai pour parer à la menace d’une guerre civile − en empruntant toutes les routes qui conduisent de l’Est et du Sud-Est vers Paris, pour faire illusion sur le nombre des unités déployées : imaginez la tête des automobilistes. France Soir titre : « Les mercenaires des troupes blindées marchent sur Paris » : c’était lui − et quelques autres. C’est cette année-là aussi que son char a coupé en deux dans le sens de la longueur une DS mal garée lors du défilé du 14 juillet…

C’est en cette même année 68 que notre apprenti bollackien, cavalier et conducteur de char, découvre la contre-danse écossaise, qui lui vaudra un jour de présenter son art devant la sœur de la reine d’Angleterre et un autre de faire en kilt tout un voyage en train parce qu’on lui avait volé sa valise.

À l’automne 1968, Philippe Rousseau revient suivre le séminaire de Bollack et travaille avec le groupe sur Empédocle et Héraclite. Il renonce dans la foulée à se présenter au concours de l’École d’Athènes, peu attiré de surcroit par la Grèce des colonels.

Affecté au lycée Jacques Amyot de Melun, il devient très peu de temps après, sur la proposition de Jean Bollack et avec le soutien du doyen Pierre Reboul, assistant à la faculté des lettres de l’université de Lille.

Période faste où une salle de 90 places ne suffisait pas à accueillir tous les étudiants de première année qui venaient suivre le cours de littérature grecque, période aussi où l’enseignant commence à faire ce qu’il fera toujours et qui contribue à lui valoir tout mon admiration et toute mon affection : préparer ses cours avec la rigueur, la méticulosité et l’angoisse de celui qui pense n’en savoir jamais assez, y donner tout le temps que d’autres donnent à la progression de leur carrière pour qu’elle soit rapide. Il y a chez Philippe Rousseau un profond respect des étudiants, du savoir qu’il leur transmet et des œuvres qu’il leur explique, avec l’intelligence et la sagacité lumineuse que l’on sait lorsqu’on a eu la chance d’avoir fait partie de ceux qui ont suivi ses cours et ses séminaires.

Ses débuts d’enseignant à Lille furent le moment de rencontres nombreuses, au SNESup, au parti communiste, dans les manifestations, dans le train entre Paris et Lille où beaucoup de choses se passaient, dans les séminaires aussi avec des étudiants dont il souhaitait qu’ils deviennent des camarades de travail, ce qui était au début difficile pour eux : difficile de dire « tu » à quelqu’un qui impressionnait tant, malgré lui, par son savoir et sa prestance.

Pour parfaire ses connaissances et sa pratique de la philologie grecque, il s’initie à la paléographie et à la critique textuelle. Les travaux de Bollack avec ses collaborateurs l’amènent à travailler sur l’Anthologie de Stobée : travailler sur l’anthologie de Stobée, que l’on date sans trop en être sûr du 5e siècle de notre ère, cela revient à travailler sur l’ensemble de la littérature et de la philosophie grecques. Comme pour tout le reste, Philippe Rousseau va prendre en charge cet énorme chantier avec la force de travail et la volonté de ne pas rester à la surface des choses qui vont faire de lui un des hellénistes qui connaît le mieux au monde presque toute la littérature et la philosophie grecques. Comme je le dis parfois, sous forme de boutade, Philippe est un de nos derniers érudits du 19e (je ne parle pas de l’arrondissement).

Très impliqué dans la recherche collective, il contribue aux côtés de Jean Bollack, à la création en 1972 du deuxième centre de recherche créé à Lille 3, le Centre de Recherche Philologique, qui devint le premier centre de l’université associé au CNRS et qui est l’ancêtre de l’UMR STL.

Philippe Rousseau est un homme de science mais aussi de combat. Au lendemain de mai 68, l’université de Lille 3 en gestation ne se fait pas sans heurts et Philippe Rousseau se trouve très vite engagé dans les affrontement internes de ce qui allait devenir l’UFR des Lettres classiques, sur des questions d’orientation intellectuelle, d’organisation des enseignements et de recrutement. C’est dans ce contexte, qu’il s’engage activement dans le syndicalisme et prend des responsabilités qui vont le mener à la direction nationale du SNESUP.

De 1975 à 1983, l’essentiel de son activité est occupé par ces responsabilités syndicale. C’est une période d’affrontement avec les gouvernements de Giscard d’Estaing et de mouvements estudiantins importants, notamment contre la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de l’époque, Alice Saunier-Séïté.

Philippe Rousseau retrouve son service d’enseignement à la rentrée 1983. Une découverte presque accidentelle sur la construction d’un passage discuté de l’Iliade, lors d’un cours sur textes traduits, l’incite à réorienter son travail vers les plus anciens textes de la poésie archaïque grecque. Cette coïncidence va faire de lui un des plus grands spécialistes d’Homère, qui va mettre sa pratique toujours plus réfléchie et aboutie de l’analyse des textes et de leur interprétation au service d’une compréhension particulièrement éclairante, et convaincante, de l’Iliade.

Son engagement dans la recherche collective et sa connaissance précise de la recherche américaine particulièrement foisonnante à cette époque l’amènent à créer avec Pierre Judet de La Combe un réseau qui regroupe d’abord les universités de Cornell, Harvard et Lille (qui donneront son nom à ce réseau : CorHaLi) auquel vont vouloir rapidement participer Princeton et Lausanne. Ce réseau, qui permet notamment à des doctorants d’avoir leur première expérience de communication dans un colloque international prestigieux, existe toujours.
Son engagement tout aussi fervent dans l’enseignement l’amène à réorganiser la préparation aux concours, avec pour objectif de faire de Lille l’une des universités de province où l’on obtient de bons résultats : ce qui fut et est toujours le cas.

Philippe Rousseau soutient sa thèse d’Etat à Lille 3 en décembre 1995, année où il devient aussi directeur du Centre de Recherche philologique. Professeur des universités en 1996, il consacre avec toujours la même générosité et cette volonté de toujours mieux faire, savoir plus et comprendre mieux, beaucoup de son temps à l’enseignement, à la participation aux travaux de Jean Bollack, notamment sur l’Odyssée et sur l’Hélène d’Euripide, tout en avançant sur ses propres travaux, qui l’amèneront à organiser en 2000 un grand colloque international sur la formule homérique.

Malheureusement pour le grand chercheur qu’il est, qui enfin avait pris un peu le temps de penser à la publication de ses propres travaux, mais heureusement pour notre université, il fut élu président de Lille 3 en octobre 2000.

Cette élection mit un terme à une période de crise, où aucun des candidats à la présidence ne parvenait à faire l’unanimité, après dix mois d’administration provisoire. Pour beaucoup, Philippe Rousseau était le seul à avoir la stature scientifique et la connaissance de l’université qui puissent permettre de mettre fin à cette situation confuse. On connaissait aussi son engagement et son dévouement à l’enseignement. Sans parler d’homme providentiel, il était l’homme de la situation. Il était en train de préparer la publication d’un livre sur l’Iliade qui aurait dû être une des publications majeures sur Homère, mais il accepta une fois de plus de mettre entre parenthèses sa carrière personnelle pour le bien commun.

Sa présidence fut importante sur bien des dossiers. Il fallait, entre beaucoup d’autres chantiers, remettre les institutions en état de fonctionner, réorganiser les services ; organiser le passage au LMD à mi-parcours de contractualisation. Mais surtout, et c’est selon moi l’œuvre essentielle de Philippe Rousseau lors de sa présidence, œuvre dont nous récoltons le bénéfice encore maintenant, Philippe Rousseau a mis la recherche au cœur des missions de l’université. La recherche à Lille 3 était considérée à cette époque comme une sorte de danseuse, une sorte de luxe de classe. Mettre l’usager au cœur de l’université, comme on disait à cette époque où l’étudiant commençait à être désigné comme ceux qui prennent le bus ou le métro, se réduisait à ne s’occuper que d’un enseignement dont les modalités n’étaient d’ailleurs même pas remises en cause. C’était ne pas comprendre que l’université sans la recherche n’est qu’un lycée supérieur, même pas une grande école ; c’était ne pas comprendre, ou feindre de ne pas comprendre, que l’on faisait le jeu des élites que l’on prétendait combattre quand on dédaignait le développement de la recherche dans une université lilloise. C’était ignorer, ou feindre d’ignorer, que l’enseignement universitaire est indissociablement lié à la recherche, qui lui donne la rigueur de sa méthode, sa pratique de la critique constante et constructive et la richesse des connaissances qu’elle explore et qu’elle étend.

Avec Philippe Rousseau nous sommes entrés dans une nouvelle ère : il ne s’agissait pas de négliger l’enseignement − le parcours de Philippe Rousseau pouvait en témoigner −, mais de donner à la recherche et aux laboratoires la place et le développement nécessaires pour faire d’une université de Lettres, langues, arts, SHS une université digne d’être reconnue nationalement et internationalement, et au même titre que les universités de sciences et de technologies. On peut affirmer que l’université Lille 3, sous la présidence de P. Rousseau, a pris un nouvel essor pour devenir une université au sens plein du terme.

Durant sa présidence, Philippe Rousseau a assumé d’autres responsabilités, au niveau régional (présidence de la CRPU, représentant des universités au CESER), au niveau national (en tant que vice-président SHS de la commission de la recherche à la CPU et membre de la commissions permanente), et au niveau européen (en représentant la France au comité Erasmus).

À l’issue de son mandat, en 2005, Philippe Rousseau redevient enseignant chercheur de base, avec toutes les missions que cela recouvre et avec toujours la même implication dans la recherche collective. Toujours aussi militant, il est membre du bureau de la section de Lille 3 du SNESup de 2007 à 2014, et membre du CNESER siégeant en formation disciplinaire pour les enseignants. Dans le même temps, de 2006 à 2014, il fait partie des experts du programme d’évaluation institutionnelle de l’Association des universités européennes (EUA), et devient président d’équipe à partir de 2012 (ce qui l’a amené à parcourir l’Europe, même au-delà, et à évaluer quinze universités au Portugal, Slovénie, Liban, Lituanie, Roumanie). Infatigable, il s’est vu aussi confier en 2014 l’évaluation de deux universités tunisienne et marocaine dans le cadre d’un programme de l’Agence universitaire de la francophonie.

Il est vraiment difficile et frustrant de retracer un parcours, sans pouvoir entrer dans le détail de ce que l’on a appris au contact d’un enseignant, d’un chercheur et d’un homme de cette trempe. Nous honorons ce soir l’homme de science, d’engagement, le professeur, l’ancien président, un homme qui a su mettre son immense savoir, sa curiosité infinie au service de ses combats, qu’ils soient scientifiques, institutionnels ou politiques. C’est cette implication constante et généreuse dans tout ce qu’il fait, cet acharnement à comprendre aussi qui caractérisent peut-être le mieux un Philippe Rousseau aux multiples facettes.

Une phrase d’une connaissance commune, qui se voulait gentiment ironique, définit au fond bien notre homme, et je la trouve en fait juste et élogieuse. Je vous la cite : « il est fou, Philippe, il veut donner du sens à tout » (il s’agissait en l’occurrence de sa lecture d’Homère).
Oui, Philippe, tu veux donner du sens à tout : à tout ce que tu entreprends, avec une honnêteté et une générosité peu communes, en t’engageant et en t’investissant parfois au-delà de tes forces et sans ménager ta santé.
Alors te taxer de cette folie-là, qui serait de vouloir donner du sens à tout, est selon moi un des plus beaux compliments qu’on puisse te faire.

Et cet insigne de la légion d’honneur, que tu reçois ce soir, est la juste reconnaissance − enfin ! −, de l’engagement d’une vie au service de tous.

Remise de la légion d'honneur à Philippe Rousseau le 29 mars 2016 à Lille 3.
Remise de la légion d’honneur à Philippe Rousseau le 29 mars 2016 à Lille 3.
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Citer ce billet

Fabienne Blaise, « Philippe Rousseau, helléniste aux multiples facettes », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 19 avril 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/04/philippe-rousseau-helleniste-aux-multiples-facettes/>. Consulté le 9 décembre 2016.