Du statère au sesterce

Entretien avec Stéphane Martin.

Stéphane Martin a publié en 2015 chez Ausonius un ouvrage intitulé : Du statère au sesterce : monnaie et romanisation dans la Gaule du Nord et de l’Est, IIIe s.a.C./1er s.p.C.. Cette étude concerne une des conséquences les plus manifestes de la conquête des Gaules par les Romains : le passage de la monnaie gauloise à la monnaie romaine.

978-2-35613-138-6
Du statère au sesterce

L’ouvrage de Stéphane Martin Du statère au sesterce : monnaie et romanisation dans la Gaule du Nord et de l’Est, IIIe s.a.C./1er s.p.C. est issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’EPHE, le 30 novembre 2013. La thèse, réalisée sous la direction de Michel Reddé et Michel Amandry, a obtenu le Prix SoPHAU 2014.

Christophe Hugot : Quelles sont les sources dont on dispose pour étudier ce passage du statère au sesterce ?

Stéphane Martin : Les textes sont rarissimes (quelques mentions de monnaie dans César, quelques graffiti du début de l’époque romaine) et nous devons nous appuyer presque exclusivement sur les sources matérielles, en premier lieu les monnaies elles-mêmes, bien sûr. Les typologies commencent à être assez précises mais les datations restent parfois floues, même si nous avons fait d’énormes progrès dans les 30 dernières années, en grande partie grâce à la prise en compte des contextes de découverte et des mobiliers associés, souvent mieux datés.

Ce sont ces contextes archéologiques que j’ai voulu exploiter en priorité dans mon travail, non seulement parce qu’ils permettent de s’appuyer sur une chronologie plus fiable que celle des seules monnaies, mais aussi parce qu’on peut en tirer des informations cruciales sur leur utilisation. C’est une manière d’approcher la monnaie qui doit beaucoup aux protohistoriens mais qui est en train de se répandre pour d’autres périodes chronologiques : le livre tout récent intitulé The archaeology of money et édité par Colin Haselgrove et Stefan Krmnicek en offre de bons exemples1.

Christophe Hugot : Quelle est la chronologie de la disparition des monnaies gauloises ?

Stéphane Martin : Grâce à la mise en série des contextes archéologiques, on peut voir que cette disparition est assez rapide. Après la guerre des Gaules, il y a une certaine effervescence dans les frappes monétaires : la conquête ne marque pas la fin des frappes, au contraire ! Elles cessent un peu plus tard, entre 20 et 10 av. J.-C. pour la plupart, et elles disparaissent progressivement de la circulation. On peut considérer qu’à partir de 30 ap. J.-C. environ, les monnaies gauloises qu’on trouve sont résiduelles.
Rien ne permet d’affirmer que le pouvoir romain a ordonné la fin des frappes : cela ne se voit nulle part ailleurs dans l’Empire alors pourquoi en Gaule ? De même, les dernières pièces gauloises ont probablement continué à circuler comme monnaie d’appoint (puisque ce sont généralement des petites pièces) jusqu’à ce que le stock soit épuisé.

Christophe Hugot : Qu’est-ce que l’adoption de la monnaie romaine par les Gaulois a apporté au processus d’intégration à l’Empire ?

Stéphane Martin : C’est l’adoption d’une monnaie commune, comme nous l’avons connue il y a quelques années avec l’Euro. Sur le plan économique, même unité de compte et même pièces de monnaies (du moins dans la partie occidentale de l’Empire), ce qui n’a pu que faciliter les échanges. Il y a aussi une dimension politique et symbolique forte, même s’il est plus difficile d’y accéder avec les sources à notre disposition : les pièces de monnaie diffusent l’image de Rome et du prince, et on sait que les utilisateurs prêtaient attention à l’iconographie monétaire (par ex. il est clair que pour les dépositions dans les tombes ou dans les temples, il y avait une sélection selon les types des pièces). Donc les monnaies diffusent un répertoire iconographique commun à l’Empire, comme l’architecture et la statuaire classique.

Christophe Hugot : L’adoption de la monnaie romaine a-t-elle bouleversé le quotidien des populations gauloises ?

Stéphane Martin : À mon avis, non. Quand on regarde en détail les contextes dans lesquels on retrouve les monnaies gauloises et romaines, qu’on étudie leur répartition spatiale sur les sites, on ne note pas de changement, donc il est difficile de conclure à des utilisations différentes. Il y a certainement eu des ajustements nécessaires : par exemple, les monnaies romaines sont plus grosses que les monnaies gauloises, donc probablement d’une valeur plus forte, et cela change forcément la manière dont on paye ses achats (même si on ne connaît pas les prix des denrées pour cette époque, ce qui entrave nos raisonnements). Il faut préciser aussi qu’il y a toutes les formes d’utilisation de la monnaie qui n’implique pas l’utilisation de numéraire, comme le crédit, sur lesquelles on ne sait rien en Gaule avant ou après la conquête : sur ce point, impossible de connaître l’impact de Rome. Mais pour ce qui est de l’utilisation des pièces de monnaie, il semble nul ou à peu près.

Christophe Hugot : Quel est le constat que l’on peut faire sous Claude en matière d’intégration des Gaulois ?

Stéphane Martin : Il est suffisamment avancé pour que Claude prononce son fameux discours conservé à la fois par Tacite et par la Table claudienne de Lyon, dans lequel il propose de faire entrer au Sénat de Rome les grands nobles gaulois. Sur le plan archéologique, le milieu du Ier s. ap. J.-C. semble en effet un moment important : le stock monétaire est entièrement romain, il y a un grand développement des villes et de l’architecture classique (voir le récent numéro de Gallia sur les capitales de cité), c’est le moment où on perd la trace, dans les inscriptions, des noms de magistratures gauloises qui avaient persisté. Mais il faut aussi comprendre que c’est là l’aboutissement de processus anciens : la Gaule était dans l’orbite de Rome bien avant la conquête de Jules César.

Christophe Hugot : Y a t-il une spécificité de la zone géographique étudiée ?

Stéphane Martin : Je pense qu’elle réside en grande partie dans sa militarisation assez forte après la guerre. On sait que pendant un temps, les Romains ont cantonné des troupes sur les oppida indigènes à différents endroits du territoire. À partir de 20 av. J.-C. vraisemblablement, ces troupes ont été transférées sur le Rhin. Or la solde des troupes a toujours été une des grandes préoccupations du pouvoir romain, et il y a donc eu un flux de monnaies continu vers les camps, d’où elles se sont en partie diffusées vers l’intérieur des Gaules. La concentration de troupes sur le Rhin a certainement joué dans la décision d’implanter un atelier monétaire à Lyon, et probablement d’autres ateliers ailleurs en Gaule et dans les Germanies puisqu’on se rend compte maintenant que la production était beaucoup plus décentralisée qu’on ne le pensait. De manière plus générale, toutes ces légions et tous ces auxiliaires dépendaient en partie, pour leur subsistance, de l’hinterland gaulois : ce n’est pas un hasard si l’organisation des Trois Gaules est strictement contemporaine des opérations de conquête de la Germanie.

Christophe Hugot : Peut-on mesurer l’impact de la production monétaire de l’atelier de Lyon sous Auguste ?

Stéphane Martin : Nous n’arriverons jamais à des chiffres précis mais on peut tenter d’évaluer les quantités produites grâce à des études de coins : on commence par faire, pour un type donné, le catalogue de tous les exemplaires connus. Chaque pièce étant frappée à l’aide de deux matrices appelées coins, une pour l’avers, l’autre pour le revers, un examen visuel attentif permet de compter le nombre de coins utilisés pour la frappe et de déterminer dans quel ordre on s’en est servi. À partir du nombre de coins connus, on peut estimer le nombre de coins total et le nombre de monnaies frappées (avec des marges d’erreur très importantes). Pour les séries lyonnaises les plus courantes, il n’y a pas d’études de coin exhaustives mais les recensements partiels (et déjà très importants) de Jean-Baptiste Giard font clairement apparaître qu’on a affaire à des émissions gigantesques. Il est d’ailleurs probable qu’une partie a été frappée dans des ateliers secondaires et pas uniquement à Lyon.

Par ailleurs, on peut établir des cartes de répartition des découvertes de monnaies lyonnaises pour comprendre l’ampleur de leur diffusion. À nouveau, on voit bien qu’elles circulent très largement. Les monnaies en bronze circulent presque uniquement dans les Trois Gaules et dans les Germanies, mais ce sont l’essentiel des pièces pendant tout le Ier s. ap. J.-C. Les monnaies en or et en argent circulent beaucoup plus largement et on en a même retrouvé en Inde, où elles sont certainement parvenues dans le cadre du commerce de luxe qu’on connaît entre autres grâce à Pline.

Christophe Hugot : Quelle fut la conséquence du désastre de Varus sur la production monétaire ?

Stéphane Martin : Quantitativement, c’est difficile à dire. Par contre, il me semble que la monnaie participe d’un effort général, du moins répandu, en Gaule à ce moment, visant à une re-légitimation du pouvoir romain. En tout cas, dans la décennie qui suit la défaite de Varus en 9 ap. J.-C., on constate un grand nombre de travaux dans les villes. Au même moment, l’atelier de Lyon se remet à produire des monnaies en bronze avec au revers l’image de l’autel du sanctuaire des Trois Gaules et à l’avers, et c’est nouveau, le portrait de Tibère, héritier désigné. Ces pièces sont diffusées très rapidement et très largement en Gaule : on les retrouve dans les contextes archéologiques dès les années 10-15, donc quasiment au sortir de l’atelier. À ma connaissance, c’est la seule série monétaire pour laquelle on peut dire ça et je pense que c’est lié au contexte difficile de ces années-là. La révolte de Florus et Sacrovir en 21 montre que le pouvoir romain était loin d’être incontesté à cette époque.

À propos de ce livre

Stéphane Martin, Du statère au sesterce : monnaie et romanisation dans la Gaule du Nord et de l’Est, IIIe s.a.C./1er s.p.C., (Scripta Antiqua ; 78) Bordeaux, Ausonius, 2015, 488 p., cartes, illustrations, graphiques, plans. ISBN 978-2-35613-138-6
Un addendum est à télécharger sur le site de l’éditeur.

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Notes du texte

  1. Colin Haselgrove et Stefan Krmnicek (dir.), The Archaeology of Money, Leicester, Leicester University Press, 2016. []

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « Du statère au sesterce », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 12 avril 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/04/du-statere-au-sesterce/>. Consulté le 9 décembre 2016.