Du besoin humain de philosopher

« Il bisogno umano di fare filosofia » est un texte d’Ermelinda Valentina Di Lascio, publié en août 2013 sur le site « Il manifesto di Bologna ». La traduction française inédite publiée sur « Insula » est réalisée par Théo Dujardin, Alice Fournier et Marie Serra, étudiants en première année du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

La solution du problème de la vie, c’est une
manière de vivre qui fasse disparaître le problème.
L. Wittgenstein, MS 118, 17r-17v (27.08.1937)

Je suis philosophe de métier ou, plus précisément, historienne spécialisée en philosophie antique gréco-romaine. En tant que telle, je parle souvent de philosophie, et ce même lorsque je suis en compagnie d’amis qui ne font pas partie du cercle académique. La réaction d’une grande partie d’entre eux trahit leur perception de la philosophie comme une discipline exclusivement réservée à ce milieu. Fascinés par celle-ci, ils se souviennent, non sans un soupçon de mélancolie, de l’époque passée sur les bancs de l’école où il était permis de consacrer un peu de son temps à de vaines spéculations métaphysiques et ontologiques. Selon eux, cependant, il est justifié que la philosophie soit mise au ban de la société contemporaine et reléguée exclusivement à la sphère académique, la philosophie étant, d’après eux, dénuée de toute dimension concrète et actuelle.

En de telles circonstances, je suis invitée, à un certain moment, à mettre fin aux discours à caractère philosophique. Nous passons alors à des sujets de conversation qui présentent un intérêt pour l’ensemble des personnes présentes. Entre autres, nous évoquons nos frustrations, insatisfactions, conflits intérieurs, les objectifs de vie que nous aimerions atteindre ou que nous regrettons d’avoir manqués. Nous parlons d’art, de religion, de politique. Nos opinions divergent souvent et, à la fin de la discussion, celles-ci restent inchangées, mais il arrive également que l’un d’entre nous se dise convaincu par la vision d’un autre. Or, mes amis ignorent que tous les sujets abordés lors de nos échanges ont également intéressé les philosophes de l’Antiquité, qui y ont apporté des éléments de réponse. En réalité, ils ne s’aperçoivent pas que nous n’avons pas réellement changé de sujet de conversation, que je n’ai cessé de parler de philosophie (sans toutefois citer de noms célèbres) et qu’eux-mêmes se sont livrés à une sorte d’exercice philosophique.

En effet, nos échanges présentent des moments semblables à ceux qui caractérisent une discussion philosophique, du moins tel qu’elle était conçue par une grande partie des philosophes de l’Antiquité

  • 1. Mes amis et moi avons reconnu indirectement ne pas maîtriser les thèmes abordés : le fait même de s’interroger sur un sujet présuppose une prise de conscience (inconsciente) de son ignorance sur la question.
  • 2. Nous n’avons pas trouvé de réponse immédiate à nos interrogations.
  • 3. Nous nous sommes par conséquent retrouvés dans cet état que les philosophes grecs appellent « aporie ». Ce terme désigne, littéralement, l’absence de ressources (poros signifiant « ressource » et a signifiant « absence de ») : nous ne disposions d’aucune ressource pour apporter une réponse satisfaisante à nos questions, ce qui nous a amenés à poursuivre notre quête, du moins pour un temps.
  • 4. En cherchant des réponses à nos questions, nous avons ressenti, de manière plus ou moins consciente, une émotion liée, toujours selon les philosophes grecs, à l’état d’aporie : l’étonnement. Les sujets abordés nous ont étonnés en raison de leur intelligibilité non immédiate, nous invitant ainsi à nous interroger.
  • 5. Nous avons discuté de l’une des manières les plus efficaces de philosopher, la dialectique, c’est-à-dire en communion avec d’autres personnes (le terme « dialectique » provenant du verbe grec dialeghesthai, « dialoguer »).
  • 6. Le débat en groupe nous a révélé que certaines de nos idées étaient inadéquates : les objections émises par quelques-uns ont parfois permis à d’autres de constater la faiblesse sur laquelle se fondaient les idées qu’ils tenaient pour vraies, permettant ainsi d’envisager des points de vue différents, qui auraient pu facilement leur échapper s’ils avaient étudié la question en solitaire.

Par exemple, lorsque nous avons parlé du désir d’être heureux, des décisions prises et des actions menées à cette fin, ainsi que de l’échec malheureusement fréquent auquel nous sommes confrontés pour parvenir à cet état, le débat nous a permis de nous demander si notre conception du bonheur était correcte ou, tout du moins, la seule viable. Souvent, on associe le bonheur à un état d’esprit agréable, joyeux, stimulant, qui accompagne la réalisation de tous nos désirs, généralement liés à l’accès à un certain statut social, économique ou personnel.

Et s’il était possible, a demandé l’un d’entre nous, de ne pas envisager le bonheur comme un état d’esprit ? Cette remarque m’a amenée à faire part aux autres de la conception aristotélicienne du bonheur comme mode de vie reposant sur le fait d’agir de manière vertueuse (en faisant preuve de courage, de tempérance, etc.). Quand l’un de nous a ensuite manifesté son amertume et sa colère au sujet d’une injustice subie au travail, une promotion accordée à quelqu’un qui la méritait moins que lui, nous avons essayé de trouver un moyen de ne pas éprouver cette sensation de frustration.

Cette fois encore, la réflexion partagée m’a amenée à présenter la thèse socratique, selon laquelle il vaut mieux être victime que bourreau et que celui qui commet une injustice se fait en réalité du mal à lui-même, puisqu’il corrompt son âme et en alimente la partie la plus sombre, à savoir celle qui se nourrit de désirs tels que la soif de pouvoir. Cela nous a permis d’envisager la sérénité avec laquelle nous serions en mesure d’accepter la promotion manquée, combien nous serions reconnaissants de ne pas nous trouver dans la position de celui qui a reçu une promotion non méritée et surtout qui l’a soustraite à quelqu’un de plus méritant !

Lorsque nous avons parlé de la dernière exposition visitée, l’un d’entre nous a souligné que, bien qu’agréables à observer, les œuvres exposées pouvaient véhiculer de fausses idées sur la réalité représentée. La personne ayant tenu ces propos ignore que Platon fut le premier à critiquer de grands poètes grecs, même Homère, précisément parce que leurs œuvres étaient trompeuses. Leurs poèmes, magnifiques et par conséquent sources de plaisir, puisque capables de susciter des émotions fortes, abritent cependant de nombreux mensonges sur des faits et des activités humaines. C’est à ce titre qu’ils risquent de nous tromper : le grand plaisir qu’ils suscitent peut nous empêcher d’en percevoir les mensonges inhérents (et nous inciter, par conséquent, à considérer l’auteur de ces poèmes comme un être savant).

Cependant, comment se fait-il que mes amis (dont les connaissances en philosophie de l’Antiquité sont restreintes, voire inexistantes) et moi-même ayons conversé d’une manière typiquement philosophique ? Précisément parce que, d’après moi, un tel pseudo-exercice philosophique est inévitable pour les êtres humains que nous sommes. La raison de cette inéluctabilité se trouve dès les premières lignes de la Métaphysique d’Aristote : « Tous les hommes désirent naturellement savoir. » En d’autres termes, si je m’aventure à traduire, tous les hommes possèdent la capacité et le désir de philosopher (du grec philosophia, terme apparu au Ve siècle av. J.-C.) : le « philosophe » (philosophos) est celui qui « aime », qui « aspire à » (philos) la « connaissance », le « savoir » (sophia). Lors de nos discussions, mes amis et moi satisfaisons donc un besoin typiquement humain, notamment parce que l’homme est le seul animal à disposer du logos, c’est-à-dire la capacité de raisonner, qui est utilisée à son paroxysme lors de la recherche de la connaissance.

Le problème est le suivant : lorsque je dialogue avec mes amis, nous philosophons en réalité de manière approximative, et ce au moins pour deux raisons. En premier lieu, nous ignorons le procédé de recherche philosophique et, par conséquent, nous ne l’appliquons ni correctement ni consciemment. Cela nous rend incapables de tirer profit des conséquences de la recherche philosophique, en d’autres termes de prendre acte des conclusions auxquelles nous parvenons et d’adapter à celles-ci la connaissance de soi, notre façon de voir les choses et de vivre. En second lieu, nous ne connaissons pas la pensée de ceux qui ont consacré leur vie à mener des réflexions sur des thèmes qui nous sont si chers et encore moins la pensée des pionniers dans la tradition occidentale : les philosophes de l’Antiquité.

Les raisons de cette double ignorance sont complexes, mais je ne peux nier que nous autres académiciens détenons une part de responsabilité : peut-être sommes-nous les premiers à concevoir la philosophie comme une discipline exclusivement académique et à la reléguer, de fait, à cette sphère. D’après moi, nous nous trompons tous, académiciens ou non, sur le fait de penser que la philosophie doit être reléguée à l’académie. L’objet de ce recueil, qui regroupera une série de textes sur des thèmes de philosophie antique, est précisément de progresser vers la réalisation d’une action nécessaire : pallier les deux types d’ignorance mentionnés précédemment, en illustrant les thèmes et les thèses de la philosophie antique, ainsi que l’approche philosophique sous-jacente ; restituer aux hommes leur héritage culturel, en commençant par combler le fossé entre la sphère académique et le reste de la société, tout en prouvant que ce fossé se doit et mérite d’être réduit : non seulement parce que notre nature fait de nous des philosophes latents, mais aussi parce qu’exercer une telle faculté est, contrairement à l’opinion répandue, une aide extrêmement précieuse dans la réflexion et dans l’élaboration de solutions aux inquiétudes personnelles et aux problèmes sociaux propres à l’époque complexe dans laquelle nous vivons.

En d’autres termes, et pour reprendre la phase citée en épigraphe, de Ludwig Wittgenstein (célèbre philosophe austro-britannique du XXe siècle) : « La solution du problème de la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème. » Et j’ajouterai même, au vu de ce qui précède, que cette manière de vivre devrait et ne peut que recourir à la faculté typiquement humaine de raisonner et de philosopher : alors seulement il sera possible d’être réellement soi-même et ainsi de mener à bien son rôle au sein de la société, grâce à une réflexion libre et une honnêteté intellectuelle et morale complète, envers soi-même d’abord et vis-à-vis des autres ensuite.

Traduction réalisée par Théo Dujardin, Alice Fournier et Marie Serra,
étudiants du Master « Traduction Spécialisée Multilingue » – TSM, de l’Université Lille 3.

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Les traductions publiées par « Insula » le sont avec l’accord des auteurs ou du responsable éditorial du site ou du blog concerné. Nous les en remercions chaleureusement.

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Citer ce billet

Ermelinda Valentina Di Lascio, « Du besoin humain de philosopher », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 26 avril 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/04/du-besoin-humain-de-philosopher/>. Consulté le 9 décembre 2016.