Élevage et dressage du cheval de guerre en Grèce ancienne

Compte rendu de l’ouvrage d’Alexandre Blaineau, Le cheval de guerre en Grèce ancienne, Presses universitaires de Rennes, 2015.

Issu d’une thèse de doctorat, Le cheval de guerre en Grèce ancienne d’Alexandre Blaineau suit les diverses étapes du cycle du cheval, depuis son élevage jusqu’à son intégration dans la maison de son cavalier, prêt à partir à la guerre.

Étudier les « à-côtés » de l’équitation de guerre

Le cheval de guerre en Grèce ancienne
Le cheval de guerre en Grèce ancienne

Il existe deux types de cultures équestres : les peuples cavaliers, nomades, comme le sont les Scythes, et les sociétés à écuyers, comme le sont les Grecs de l’Antiquité, où le cheval est l’animal des élites, lui servant à se distinguer socialement, en particulier sur le champ de bataille.

Dans son étude publiée en 2015 aux Presses universitaires de Rennes, Alexandre Blaineau ne traite pas des chevaux à la guerre, de leur place dans les phases des combats, mais des « à-côtés » de l’équitation de guerre, tentant de décrire les lieux et les pratiques d’élevage, l’achat et la revente des chevaux, leur dressage, leur entretien, la sociologie du personnel attaché à ses diverses tâches ainsi que le système de la remonte, à savoir le fait de fournir des chevaux à une unité militaire, en particulier à Athènes.

Pour étudier le cheval en Grèce, l’apport de Xénophon est fondamental. « Xénophon est le premier, sinon le seul des auteurs de l’époque classique − et encore plus de l’Antiquité grecque −, à accorder une place aussi importante aux chevaux, aux cavaliers et aux cavaleries » écrit Alexandre Blaineau (p. 20). Les sources épigraphiques sont également importantes, en particulier les tablettes de plomb athéniennes constituant les archives de la cavalerie athénienne des IVe et IIIe siècles avant notre ère, d’une interprétation délicate. Signalons encore l’utilisation par Alexandre Blaineau des sources iconographiques − notamment celles des vases peints et des sculptures −, grâce auxquelles on a longtemps espéré retrouver le profil des chevaux grecs et, dans une moindre mesure, les données de l’archéozoologie. Comme souvent, c’est la cité d’Athènes qui a fourni la documentation la plus abondante. Ajoutons que l’auteur de cette thèse est un grand connaisseur des chevaux et qu’il prend parfois appui sur les traités hippologiques modernes et sur l’exemple bien vivant des chevaux contemporains.

À quoi ressemble le cheval de guerre en Grèce ? C’est l’objet du premier chapitre qui conclut de manière prudente que la stature des chevaux grecs atteint généralement 130-140 cm avec une variabilité assez marquée, par l’effet de croisement, d’une sélection et d’un élevage visant à l’amélioration des produits. Les robes sont diverses et n’entrent pas dans les préoccupations des hippologues de l’Antiquité, même si les chevaux thraces, par exemple, sont réputés pour leur blancheur. Les chevaux de guerre en Grèce seraient plutôt petits mais robustes, médiolignes, alezans ou bais.

Les chevaux ayant besoin d’une grande quantité de fourrage et d’eau, leur élevage ne peut se faire que dans des espaces circonscrits du monde grec. Les vastes plaines de Thessalie − région qualifiée de « terre de chevaux » −, de la Macédoine et de la Thrace sont les grandes pourvoyeuses de montures. Le nord-ouest du Péloponnèse et l’Asie Mineure offrent également de réelles possibilités pour l’élevage des troupeaux de chevaux, mais il en existe également dans les régions montagneuses. La présence d’une cavalerie n’implique pas forcément que la région soit propice à l’élevage. Si la Thessalie, par exemple, a une solide culture militaro-équestre associée à d’importants élevages, ce n’est pas le cas de la région d’Athènes qui possède pourtant une cavalerie. Alexandre Blaineau compare les différentes régions productrices et les types de chevaux qui en sont issus.

L’auteur distingue deux catégories d’individus dans l’élevage de chevaux : les hippotrophoi, propriétaires et propriétaires-éleveurs, et les hippophorboi, les gardiens de troupeaux. L’hippotrophia, qui consiste à nourrir et élever un ou plusieurs chevaux étant une activité onéreuse et signe de distinction sociale, l’hippotrophos est un homme riche. En revanche, l’hippophorbos a une activité pastorale, pouvant être tenue par des hommes libres, mais plus sûrement par une population dépendante, par un esclavage spécialisé : c’est à lui que revient la tâche de surveiller les chevaux, de les soigner, de les marier. Alexandre Blaineau consacre quelques pages et annexes très détaillées aux marques réalisées sur le flanc des chevaux et sur l’onomastique équine.

« Les meilleures femmes viennent de Lacédémone, les meilleurs chevaux de Thessalie. »

« Les informations concernant les techniques de reproduction des équidés durant la période classique sont assez maigres » (p. 131). De même, l’élevage équin à vocation commerciale est mal connu. Le chapitre IV traite du façonnement et de l’amélioration des « races », concept qui doit être utilisé avec précaution et qu’Alexandre Blaineau invite à substituer par celui de « types » pour l’Antiquité. ll semble que l’origine géographique soit alors le critère principal de qualité pour obtenir un bon cheval.

Quels sont les critères du cheval de guerre idéal pour un Grec de l’Antiquité ? Le chapitre V traite de l’intégralité du corps du cheval en soulignant que le critère premier est sans doute que le cheval possède de bons pieds, véritable obsession du cavalier antique : « un cheval d’armes ne serait bon à rien, fût-il plein de qualités dans tout le reste, s’il avait en revanche de mauvais pieds ; il ne pourrait pas tirer parti de ses qualités » écrit Xénophon (Art équestre I, 2-3). Rappelons que les chevaux ne sont alors pas ferrés. Outre le physique, l’auteur donne les différentes formes de caractère du cheval.

Le chapitre VI traite spécifiquement de la remonte à Athènes, à partir de sources nombreuses. La cité d’Athènes a en effet cherché à se doter d’une cavalerie, bien que n’étant pas une région propice à l’élevage de chevaux. Un corps de cavalerie semble exister à Athènes dès le VIe siècle, composé de 96 cavaliers, coïncidant avec les réformes de Solon (classe des Hippeis). La cavalerie passe à 300 hommes au Ve siècle (attestations au milieu du Ve siècle) puis à 1000 soldats, nombre théorique qui ne fut sans doute jamais atteint. À la guerre, durant la période 431-352, la cavalerie athénienne est une arme souvent annexe de l’infanterie, le rapport étant d’un cavalier pour dix hoplites. Le cavalier doit posséder un certain nombre de connaissances techniques : « le recrutement de bons cavaliers devait être particulièrement difficile » (p. 217). Ce sont, évidemment, les plus riches des Athéniens, seuls aptes à élever et entretenir des chevaux, animal coûteux : en plus de l’achat de l’animal, le coût d’entretien de la monture est en effet très élevé. À l’époque de Xénophon tout au moins, l’hippotrophia militaire est une liturgie qui semble une obligation faite à des citoyens riches d’entretenir un ou plusieurs chevaux qu’ils montent eux-mêmes ou qu’ils prêtent (louent ? vendent ?) à d’autres cavaliers moins riches. Le service actif d’un cavalier s’étendant sur plusieurs dizaines années, celui-ci doit monter plusieurs chevaux durant sa carrière.

C’est dans une certaine partie de l’agora athénienne que l’on peut acquérir et échanger les chevaux. À Athènes, le marché se tient le vingtième jour du mois. « Restituer l’ambiance de ces scènes d’échanges est une tâche impossible » mais la méfiance doit être de mise car Xénophon indique comment éviter d’être trompé lors de l’achat d’un poulain. La  procédure de dokimasie, quant à elle, attestée au IVe siècle pour les chevaux, mais qui a sans doute existé bien avant, donne lieu à une longue étude. Les tablettes de plomb des archives de la cavalerie athénienne permettent à Alexandre Blaineau de suivre les étapes de la carrière d’un cheval de guerre, depuis son intégration probatoire jusqu’à sa valorisation et sa décote.

Le dernier chapitre évoque le cheval dans la maison du cavalier athénien. Un cheval de guerre nécessite un apprentissage assez long comprenant la socialisation de l’animal, confiée à un palefrenier (hippokomos), et le dressage, confié à un spécialiste dont le rôle est fondamental pour valoriser le poulain. Pour le dressage, les sources sont très postérieures à l’époque classique mais des textes devaient exister comme des fragments du livre de Simon semblent l’attester. Alexandre Blaineau tente de reconstituer l’espace dévolu au cheval (le stathmos, qui pourrait correspondre à la stalle, et l’hippôn, extérieur au stathmos, où se trouve la mangeoire) et le rôle important mais servile du palefrenier, lequel accompagne son maître sur le champ de bataille. Le poulain devenu cheval peut partir au combat : le Peri hippeis de Xénophon, unique source concernant la technique équestre, révèle en creux la dureté de l’équitation grecque. Les dernières pages de conclusion du livre peignent un environnement guerrier pouvant être stressant pour l’animal, obligé d’évoluer dans le fracas et les cris.

Adoptant le point de vue de l’animal, l’ouvrage d’Alexandre Blaineau porte un regard original et très technique sur le cheval en Grèce ancienne. Sans doute, et même si le cheval nécessite des qualités particulières pour évoluer sur le champ de bataille, une grande partie du livre ne porte pas spécifiquement sur le cheval de guerre et peut voir son information appliquée à tout cheval en Grèce (cheval de course, ou monture de déplacement), voire à l’élevage. L’étude sera une aide précieuse dans l’interprétation des sources, en particulier des textes de Xénophon, et du vocabulaire grec lié au cheval. L’intérêt de cette thèse est également de pouvoir mieux discerner les contours des individus qui entourent le kalos kagathos dans son oïkos, occupant des tâches serviles mais fondamentales. Le cheval de guerre en Grèce ancienne est le regard d’un historien mais encore celui d’un cavalier sur la monture. Alexandre Blaineau apporte au contenu son expertise physique et utilise un vocabulaire français de spécialiste des chevaux qui aurait peut être parfois mérité une explicitation, y compris figurée. On peut ainsi regretter que la figure 16 nommant les parties du cheval en grec ancien, d’après l’Art équestre de Xénophon, ne soit pas doublée d’un équivalent traduit en français.

À propos de ce livre

Alexandre Blaineau, Le cheval de guerre en Grèce ancienne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 352 p., cartes et illustrations en noir et blanc, ISBN 978-2-7535-4136-8

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « Élevage et dressage du cheval de guerre en Grèce ancienne », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 24 février 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/02/elevage-et-dressage-du-cheval-de-guerre-en-grece-ancienne/>. Consulté le 3 décembre 2016.