À propos de « Métamorphoses » du Louvre-Lens

Exposition à découvrir (gratuitement) jusqu’au 21 mars 2016.

Les Métamorphoses d’Ovide ont inspiré de nombreux artistes depuis l’Antiquité. Le Musée du Louvre-Lens propose une exposition dans le Pavillon de verre autour de ce thème si riche en proposant un accrochage d’œuvres issues des musées du Nord et du Pas-de-Calais.

Compte rendu par Cyrille Ballaguy, doctorant à l’université Lille 3, dont le sujet de thèse porte sur la valorisation de la mythologie dans les musées du Nord [voir theses.fr].

metamorphoses-livreJusqu’au 21 mars 2016, le Pavillon de verre du Louvre-Lens offre une très belle exposition liant le texte des Métamorphoses d’Ovide aux œuvres présentes dans les très riches collections des musées du Nord-Pas de Calais. Pour Bruno Gaudichon, conservateur du musée la Piscine de Roubaix et co-comissaire de l’exposition, le thème de l’exposition est double « parce que les célèbres Métamorphoses inspirèrent toute l’histoire de l’art occidental de notre ère, mais aussi parce que la métamorphose elle-même exprime magnifiquement ce que la Culture apporte au quotidien d’un territoire et de ses habitants ».

Pour intéresser tous les publics, l’établissement a opté pour un parcours et une mise en valeur assez originale.

Le parcours

Composée de trois cavités rondes, l’architecture du Pavillon de verre du Louvre-Lens implique une division de l’espace en trois parties pour disposer les œuvres. Autour de ces trois zones d’accrochage, l’espace permet être utilisé pour placer les textes, faire de la médiation et mettre en valeur une ou deux œuvres en particulier.

Deux des trois espaces d'exposition du Pavillon de verre
Deux des trois espaces d’exposition du Pavillon de verre

Pour notre description de cette exposition, nous nous basons sur une visite faite en juillet 2015, sachant que certaines œuvres ont depuis été remplacées pour des raisons de conservation (dessins) ou suite aux accords passés avec les nombreux musées partenaires. « Métamorphoses » montre un peu moins de trente œuvres, disposées à huit ou neuf dans chacune des trois zones d’exposition, explorant l’ouvrage d’Ovide de manière thématique.

En guise d’introduction à leur exposition, Bruno Gaudichon et Luc Piralla-Heng Vong ont souhaité exposer deux fossiles de fougères datant de 300 millions d’année, conservées au Centre historique minier de Lewarde, qui témoignent des métamorphoses que notre planète a déjà connues. Ceci concorde avec l’idée d’Ovide qui souhaite montrer toutes « les métamorphoses des êtres en des formes nouvelles », hommes, animaux et plantes étant intimement liés.

Lire Ovide avec les artistes

La première partie − intitulée « Lire Ovide avec les artistes » − est consacrée aux cycles mythologiques dans l’art. Le visiteur découvre des ensembles de métamorphoses, disposées chronologiquement, qui montrent la richesse de l’iconographie, de l’Antiquité au XXe siècle. Au début du parcours, le visiteur admire des statuettes antiques du musée archéologique de Bavay avec Jupiter, Vulcain et Mercure. Puis, le visiteur passe directement à l’époque moderne avec − avouons-le − un de nos coups de cœur, à savoir un cabinet flamand en bois précieux peint au XVIIe siècle conservé au Musée Benoît-de-Puydt de Bailleul, qui en possède deux autres qui mériteraient d’être également étudiés. En face de ce meuble, sont placées deux œuvres de ce même XVIIe siècle appartenant au musée des beaux-arts de Dunkerque évoquant Vénus et Adonis. La présentation de ces toiles au Louvre-Lens est d’autant plus intéressante que le musée dunkerquois est actuellement fermé avant déménagement. Cette première partie s’achève par des gravures du Musée du dessin et de l’estampe originale de Gravelines − en particulier d’Hendrick Goltzius − et sur une édition du livre d’Ovide illustrée par des gravures à l’eau-forte de Picasso appartenant aux collections du LaM de Villeneuve d’Ascq.

École française, La Mort d’Adonis, huile sur toile, 2e moitié du 17e siècle, Dunkerque, Musée des Beaux-Arts © Direction des musées, musée des Beaux-Arts, Dunkerque / Ph. Jacques Quecq d’Henripret
École française, La Mort d’Adonis, huile sur toile, 2e moitié du 17e siècle, Dunkerque, Musée des Beaux-Arts © Direction des musées, musée des Beaux-Arts, Dunkerque / Ph. Jacques Quecq d’Henripret

« Goltzius et les Métamorphoses d'Ovide »

Lire aussi sur Insula le billet consacré à un recueil de gravures réalisées d’après Goltzius sur le thème des Métamophoses d’Ovide présent dans la réserve patrimoniale des universités de Lille.
bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2014/02/…
Goltzius-02

Des différentes formes de l’amour

Auguste RODIN, Glaucus, plâtre original du bronze, vers 1890, Boulogne-sur-mer, Musée © Musée de Boulogne-sur-mer / Philippe Beurtheret
Auguste RODIN, Glaucus, plâtre original du bronze, vers 1890 © Musée de Boulogne-sur-mer / Philippe Beurtheret

La deuxième partie, plus classique, est aussi la plus belle. Elle révèle les différentes formes de l’amour présentes chez Ovide. L’amour partagé mais tragique avec le Glaucus de Rodin conservé à Boulogne-sur-mer, deux enlèvements d’Europe, la passion solitaire de Narcisse, les histoires, présentées du moins au plus funeste de Vertumne et Pomone, d’Alphée et Aréthuse et de Pyrame et Thisbé. On notera le parallèle très intéressant entre la sculpture très réaliste de Narcisse par le sculpteur du XIXe siècle Eugène Hiolle et celle pour le moins abstraite sur le même thème réalisée au XXe siècle par Chauvin. Les œuvres sont magnifiquement mises en place : ainsi, à partir de la dernière œuvre présentée, le tympan médiéval de Pyrame et Thisbé du musée de Cambrai, on peut voir trois autres œuvres en perspective, disposées les unes derrière les autres.

Les grandes figures mythologiques

La troisième thématique, centrée sur les héros présents chez Ovide, explicite « Les grandes figures mythologiques ». On y retrouve les protagonistes de la guerre de Troie, comme Achille retrouvé par Ulysse à la cour du roi Lycomède, mais aussi Persée délivrant Andromède, Médée tuant ses enfants (illustrée par l’esquisse du tableau de Delacroix du Palais des beaux-arts de Lille) ou Icare et Dédale s’échappant du labyrinthe. On découvre notamment un tableau du LaM d’André Bauchant personnifiant le Styx, le fleuve des Enfers (1939). Une peinture du Musée des beaux-arts de Calais, « Orphée aux Enfers » d’Henri Regnault (1865), a été restaurée pour l’exposition : ses couleurs sont devenues beaucoup plus saisissantes. Tous ces personnages furent confrontés d’une manière ou d’une autre à la métamorphose : Achille déguisé en femme à la cour du roi Lycomède, Icare volant…

Atelier d’Anton VAN DYCK, Achille parmi les filles de Lycomède, huile sur toile, vers 1630, Dunkerque, Musée des Beaux-Arts © Direction des musées, musée des Beaux-Arts, Dunkerque / Ph. Jacques Quecq d’Henripret
Atelier d’Anton VAN DYCK, Achille parmi les filles de Lycomède, huile sur toile, vers 1630, Dunkerque, Musée des Beaux-Arts © Direction des musées, musée des Beaux-Arts, Dunkerque / Ph. Jacques Quecq d’Henripret

Notons, comme nous l’avions déjà constaté lors de notre analyse de l’exposition mythologique de Québec, qu’il n’y a pas de réelle conclusion finale au propos.

Les médiations

Arachné, dispositif de médiation (Louvre Lens) - Photographie de Jean-Pierre Dalbéra (Flickr)
Arachné, dispositif de médiation (Louvre Lens) – Photographie de Jean-Pierre Dalbéra (Flickr)

Concernant la médiation in situ, notons que le visiteur est accueilli dès l’entrée du Pavillon de verre, où il lui est remis un court livret explicatif de l’exposition. Mais les deux grands pôles sont sur le côté gauche. Tout d’abord, près des grandes baies vitrées, se trouve l’installation phare de la toile d’Arachné. Réalisée avec le lycée professionnel Béhal de Lens, cette Arachné est une structure en métal sur laquelle le visiteur peut attacher un petit fil de laine mis à sa disposition et lui permettre de participer ainsi à la création d’une œuvre qui s’agrandit avec le temps. Cette œuvre participative est en résonance avec le mythe d’Arraché, cette jeune tisseuse qui fut transformée en araignée par Athéna pour avoir voulu réaliser une plus belle tapisserie que la déesse. Un peu plus loin, un « Salon de lecture » est mis à la disposition du public. On peut cependant regretter le choix plutôt restreint d’ouvrages composés en partie de réécritures anciennes des textes d’Ovide.

Concernant la programmation culturelle, celle-ci fut et reste très riche. De nombreuses activités ont été prévues pour tout type de publics. Pour les jeunes, des ateliers ont été spécialement conçus pour tous les âges comme « Adonis et Anémone », les « ailes d’Icare »… Nous avons pu assister à une visite contée durant laquelle la médiatrice, vêtue en toge, a lu plusieurs métamorphoses et a expliqué les œuvres correspondantes. La programmation contient aussi des conférences, des projections de films comme Métamorphoses de Christophe Honoré. Il a même été organisé des « visites-Pilates », une sorte de gymnastique où les visiteurs imitaient les postures de certains personnages des œuvres présentes.

« Les Métamorphoses de Christophe Honoré »

Affiche du film "Métamorphoses" de Christophe Honoré

Lire aussi sur Insula le billet « Voir et désirer par les yeux d’Europe : à propos de(s) Métamorphoses d’Ovide et de Christophe Honoré »

bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2015/07/…

Un catalogue d’exposition très bien fait au prix de 12 euros permet de compléter et approfondir le sujet.

Bilan muséographique

Le Louvre-Lens sait présenter et exposer des œuvres, de manière toujours très intuitive. Il convient de saluer le travail des scénographes, tant pour l’éclairage que pour la disposition des œuvres permettant d’apprécier et d’observer chaque détail dans des espaces pourtant réduits.

22510100167720LEn visitant l’exposition, se pose néanmoins la question du lien avec le texte des Métamorphoses lui-même. Si l’on se met à la place de quelqu’un ne connaissant strictement rien à Ovide, la médiation in situ ne permet pas de répondre à une question simple : quelle est l’histoire représentée en face de moi ? Le livret de visite proposé à l’accueil donne plusieurs explications sur l’exposition mais ne raconte aucun mythe. Quant aux cartels, si des explications sont présentes, elles résument seulement le mythe en une phrase et sont plus prolixes en anecdotes liées à l’artiste, aux matériaux où à l’œuvre en elle-même. Bien-sûr, il suffit au visiteur de fouiller dans le « Salon de lecture », d’acheter le catalogue ou de suivre une des nombreuses médiations, par ailleurs excellentes, proposées par le Musée pour pallier ce manque. Mais, à côté des œuvres elles-mêmes, le texte d’origine, ou son résumé a été oublié. A contrario, lors d’une visite récente en Sicile, nous sommes allé à Syracuse, sur le lieu où la nymphe Aréthuse aurait été transformée en fontaine par Artémis. Seuls deux cartels y sont présents : des citations et explications du texte d’Ovidé, lesquelles permettent de saisir directement de quoi il s’agit.

L’exposition pose ainsi la question de l’accessibilité. Il est vrai que des cartels trop longs sont rarement lus. Mais pourquoi ne pas avoir imaginé des cartels spécifiques avec un petit Ovide racontant l’histoire aux enfants ? L’exposition de Québec avait ainsi bien montré le rôle et l’utilité d’un Homère ou Hésiode expliquant les récits. Quant au prototype d’Arachné, le projet est très intéressant mais n’explicite par le jeu qu’un seul mythe, qui plus est absent des œuvres montrées. Un livret-jeu, ou autre procédé de médiation aurait sans doute permis de compléter agréablement l’offre in situ.

Malgré cela, l’exposition réussit donc ses principaux paris : montrer la richesse mythologique des musées du Nord-Pas de Calais, exposer au mieux des œuvres peu connues, très diverses dans leur forme, des statues romaines aux gravures de Picasso, en passant par le Moyen Âge, et proposer un dispositif complet de médiation sur le sujet. Il n’y manque qu’une petite pincée d’accessibilité par le texte d’Ovide pour satisfaire pleinement la curiosité des visiteurs.

Informations pratiques

« Métamorphoses »
Exposition du 1er juillet 2015 au 21 mars 2016
Tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h.
Nocturne jusque 22h le 1er dimanche du mois, de septembre à juin (sauf janvier).
Entrée gratuite.
Musée du Louvre-Lens
99 rue Paul Bert 62300 Lens (France) T : +33 (0)3 21 18 62 62
www.louvrelens.fr

Catalogue dirigé par Bruno Gaudichon, Luc Piralla-Heng Vong, Métamorphoses, Musée du Louvre-Lens-Invenit, 2015.

Ernest Eugène HIOLLE, Narcisse, marbre, 1868, Valenciennes, Musée des Beaux-Arts © RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda, Thierry Le Mage
Ernest Eugène HIOLLE, Narcisse, marbre, 1868, Valenciennes, Musée des Beaux-Arts
© RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda, Thierry Le Mage
Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on RedditDigg thisBuffer this page

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Cyrille Ballaguy, « À propos de « Métamorphoses » du Louvre-Lens », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 19 janvier 2016. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2016/01/a-propos-de-l-exposition-metamorphoses-au-louvre-lens/>. Consulté le 26 mai 2017.