Aux sources de la démocratie

À propos de Démocratie d’Alecos Papadatos, Abraham Kawa et Annie Di Donna, Librairie Vuibert, 2015.

La Librairie Vuibert vient de publier Démocratie, roman graphique qui explore l’antiquité grecque et les fondements de la démocratie.

Pourquoi publier en 2015 une bande dessinée consacrée aux origines de la démocratie ?

DEMOCRATIE_couvLe projet peut effectivement surprendre, mais le lecteur fidèle d’Alecos Papadatos et d’Annie Di Donna se souviendra sans doute que ces deux-là n’en sont pas à leur premier essai en matière de projet étonnant, puisqu’ils ont participé avec Apostolos Doxiadis et Christos Papadimitriou à l’extraordinaire Logicomix, publié en 2010 aux éditions Vuibert. L’objet de cet opus était de rendre compte de la « quête des fondements des mathématiques » et le défi était de lui faire épouser la forme de la bande dessinée, peu propice a priori à ce type de développement, mais autant dire que le résultat est probant et forme un récit passionnant. Mais quel lien avec Démocratie ? Les germes de ce dernier ouvrage se lisent, me semble-t-il, dans Logicomix, où, p. 22, un personnage prétend que la bande dessinée est « la forme parfaite pour les histoires de héros à la poursuite de grands objectifs »1. Voici donc la forme justifiée. Mais pourquoi reprendre ces histoires si anciennes quand il s’agit manifestement de penser le présent ? Quelques vignettes plus loin2, un phylactère renvoie à Aristote qui disait que « pour comprendre quelque chose, il faut remonter à son origine ». Si le propos n’est pas original, il justifie amplement ce travail sur la démocratie, nourri de lectures anciennes : Hérodote, Thucydide ou Aristote3, mais aussi de leurs commentateurs4. Mais en réalité, les événements fondateurs de la démocratie restent nimbés d’incertitude : ce sixième siècle avant J.C. est bien lointain. Alecos Papadatos, secondé d’Annie Di Donna et Abraham Kawa, profite ainsi des lacunes de l’Histoire pour créer un volume aux vignettes particulièrement fouillées et informées.

Mauvais temps pour les tyrans

BANDEAU DEMOCRATIE
Découverte de la relation amoureuse qui liait Harmodios, Aristogiton et Hipparque, par Léandre.

À Rome comme à Athènes, dans ces mondes anciens que nous regardons trop souvent comme très éloignés, se sont déroulés à la charnière du VIe siècle des faits fort comparables. En effet, quand, à Rome, d’après les récits traditionnels, les rois furent chassés, les tyrans venaient de connaître un sort semblable à Athènes, où Hipparque fut assassiné, en 514, dans une confusion telle que les motivations se teintèrent après coup d’une coloration fort intime. Célébrant cet événement nous reste le groupe des tyrannoctones, Harmodios et Aristogiton5, mais ce n’est qu’une reproduction d’une œuvre pour laquelle des discussions surgirent dès l’Antiquité. Des céramiques et des monnaies, plus tardives, ont gardé aussi le souvenir de cet assassinat, les céramiques étant souvent associées à l’Orestie, dans la mesure où le meurtre d’Égisthe représenterait la fin d’un pouvoir abusif : Oreste venge en effet la mort de son père, en tuant le tyran − domestique.

Léandre, Oreste du peuple

Papadatos introduit dans ce cadre historique un personnage, Léandre, dont le père est assassiné par les hommes du tyran tout juste mort. Si le volume convoque le souvenir de l’histoire partagée entre Héro et un légendaire Léandre6, c’est plutôt vers la famille des Atrides que le personnage se tourne, mais comme son nom l’indique, il est « homme du peuple », et non un personnage mythique. Son nom l’inscrit ainsi dans une réalité sociale quand Oreste reste dans le monde des images et des mots7. Néanmoins, porté par le paradigme du fils vengeur, le protagoniste va tenter de venger son père dans un parcours initiatique : après la consultation de l’oracle de Delphes, guidé par la déesse Athéna, il rentre à Athènes, rencontre une figure de Mentor en Clisthène et rend compte de ce qu’il vit en peignant des poteries et en sculptant. C’est peut-être là que le bât blesse : si le travail du jeune homme n’est pas invraisemblable, son « expo » comme le personnage la nomme lui-même, n’a pas de sens. Les céramiques étaient utilitaires et n’avaient pas vocation à être exposées, ce qui nous surprend à bon droit, étant donné la qualité des représentations. Hormis ce détail, le volume mêle habilement l’histoire du protagoniste et l’Histoire.

Une image de la Grèce au tournant démocratique

Les vertus de cet ouvrage sont indéniables : les vignettes fourmillent de détails. Bien des éléments de la civilisation ancienne se trouvent explicités, comme ce qui concerne Delphes, la Pythie, les trésors. La question du divin et de sa récupération est posée aussi. La réforme de Clisthène est expliquée de manière très claire, sans se priver de l’interprétation nietzschéenne de l’apollinien et du dionysiaque ou d’allusions plus ou moins évidentes, mais en très grande partie glosées à la fin de l’ouvrage. À ce titre, la rencontre, en fin de volume, avec Eschyle, présent, on le sait à la fameuse bataille de Marathon, est belle : elle clôt à sa façon l’Orestie du protagoniste Léandre. C’est donc aussi un ouvrage savant, où s’entrelacent bien des fils d’interprétation, mais sa portée est certainement plus large encore : à la croisée des histoires, se trouve un jeune homme qui rappelle souvent Ulysse, avec ses qualités de conteur, et qui cherche sa vérité, tel Télémaque. Parcours guidé par le gnôthi seauton du fronton delphique. Se trouve aussi Clisthène qui marque par la force de sa parole et de la raison et qui a le courage de s’opposer pour instaurer un peu plus d’égalité. Entre ces deux personnages, nous, dans nos démocraties, redevables envers Clisthène, alors même que nous oublions souvent le prix de cette institution, avec en nous, cette crainte qu’éprouve Léandre qui hésite à suivre ses rêves mais aussi à s’engager dans ce qu’il croit juste.

Références du livre

Alecos Papadatos, Abraham Kawa, Annie Di Donna
Démocratie
La Librairie Vuibert, 2015
240 pages
ISBN 978-2-311-00462-5

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Notes du texte

  1. Ce n’est pas moi qui souligne. []
  2. p.33 []
  3. Hérodote, Enquête, V, 69 et VI, 131. Thucydide, Guerre du Péloponnèse, VI, 56-59. Aristote, Constitution des Athéniens, 21. []
  4. L’ouvrage fournit une bibliographie, p 235. []
  5. Le groupe des tyrannoctones se trouve au Musée national archéologique de Naples, copie, vraisemblablement, d’une sculpture attribuée à Critios. Voir http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2014/04/biographie-tyrannicides-atheniens/ []
  6. L’histoire nous a été transmise par le grammairien Musée, mais était connue d’Ovide, par exemple, dont deux Héroïdes s’inspirent. []
  7. Notons que dans Logicomix, l’Orestie était déjà un outil de compréhension du monde, avec les planches du Final qui retrace la fin de la trilogie eschyléenne []

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Marie-Andrée Colbeaux, « Aux sources de la démocratie », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 17 novembre 2015. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2015/11/aux-sources-de-la-democratie/>. Consulté le 3 décembre 2016.