L’oblique dans le monde grec

Entretien avec Thibault Girard.

Jeune docteur en archéologie classique de l’Université Lyon 2, Thibault Girard vient de publier chez Archaeopress (juin 2015) sa thèse de doctorat intitulée « L’oblique dans le monde grec : concept et imagerie ». Nous avons interrogé l’auteur, chercheur-associé du laboratoire HiSoMA (Lyon-MOM).

Christophe Hugot : Le titre de votre ouvrage ne cache rien du sujet abordé. Mais le sujet est pour le moins intriguant : pourquoi s’intéresser à l’oblique ?

L'oblique dans le monde grec
L’oblique dans le monde grec

Thibault Girard : Il est vrai que le sujet n’est pas commun. Tout est parti d’une observation simple : dans l’iconographie grecque, les figures obliques montrent un mouvement. C’est un lieu commun pour tout un chacun. Nous avons tous en tête de célèbres images comme la frise du Mausolée d’Halicarnasse, conservée au British Museum, où toute la composition est constituée d’obliques. En revanche, ce qui n’est pas habituel, c’est que l’oblique soit aussi utilisée pour signifier le repos. La stèle de l’Athéna pensive, conservée au musée national d’Athènes, est en le meilleur exemple. Partant de ce constat, l’étude iconographique a été développée selon ces deux aspects bien particuliers.

L’étude philologique, elle, n’est venue que dans un second temps. Mon désir était de ne négliger aucune source. Initialement, j’avais réservé un chapitre sur cet aspect mais, devant l’ampleur de la tâche et l’importance des découvertes, j’ai du réviser le plan pour lui accorder une place égale à l’iconographie. Pour résumer, l’oblique dans la langue grecque est une notion fluctuante. Six adjectifs recouvrent partiellement la notion que nous entendons aujourd’hui. Aux premières heures de la civilisation grecque, la notion d’oblique (comme celle de verticale et d’horizontale) n’existe pas. Homère ne dit pas qu’un bouclier est oblique, il dit qu’il est « appuyé sur » (kékliménos). C’est donc un apprentissage de longue durée que de formuler par un terme abstrait le caractère concret d’un objet ou d’une figure. Les Grecs ont réussi à conceptualiser cet aspect récurrent du monde qui les entourait au fur et à mesure de leurs observations cosmologiques, anatomiques, météorologiques, etc.

L’oblique n’est finalement qu’un exemple du décalage qui existe entre notre civilisation et la civilisation grecque. N’importe quel autre concept mis à l’épreuve de la pensée antique pourrait et devrait être étudié dans la même optique.

Christophe Hugot : Il ne me semble pas que la littérature scientifique soit abondante au sujet de l’oblique.

Thibault Girard : Exactement. Les écrits scientifiques sur l’oblique sont quasiment inexistants. Seul le livre d’A. Hohenegger, La presenza della diagonale nell’arte, nell’architettura e nella communicazione visiva, avait entrepris l’étude − bien que de manière superficielle. Il m’a donc fallu dénicher les rares informations existantes dans les quelques rares ouvrages, aussi bien sur l’Antiquité que sur des périodes plus récentes, ayant remarqué le phénomène. Mais c’est le lot de tout chercheur que d’être confronté à un vide bibliographique. Et c’est tout l’intérêt d’une recherche inédite : tout est à explorer, tout reste à écrire.

Christophe Hugot : L’importance que vous apportez au langage écrit et aux images est égale. Pensez-vous qu’il est possible de mettre ces deux formes d’expression sur un pied d’égalité ?

Thibault Girard : Il le faut, effectivement. Comme vous le dîtes, ce sont deux formes d’expressions distinctes. Aucune n’est supérieure à l’autre. C’était l’évidence même de ne pas mettre en avant plus l’une que l’autre, afin de donner un point de vue global sur la compréhension du concept, sous toutes ses formes de langages, dans une civilisation donnée. Nikolaus Himmelmann a dit l’essentiel en préambule de son ouvrage Realistische Themen. Il a écrit qu’un concept moderne mis à l’épreuve de la pensée grecque ne peut en aucun cas être transposé tel quel. Des variations, infimes ou abyssales, séparent inévitablement ce que nous projetons dans un mot, de ce que les Grecs entendaient si le concept leur était connu. Or, comment explorer pleinement un concept si l’on ne privilégie qu’une seule forme d’expression. Texte et image, loin d’être interdépendant, offrent deux points vues complémentaires sur l’appréhension du concept d’oblique.

Christophe Hugot : Cela n’a-t-il pas été une difficulté de traiter toutes les sources de toute la civilisation grecque concernant l’oblique ?

Thibault Girard : La masse d’information était considérable. À titre d’exemple, j’ai du passer en revue la totalité des citations comportant les six adjectifs dont je parlais tout à l’heure, soit plus de 4300 citations. Pour l’imagerie, il y en a beaucoup plus encore. Les bases de données en ligne sont d’ailleurs d’un grand secours dans la collecte de ces sources. Le plus compliqué reste finalement de choisir l’image ou le texte juste qui étayera au mieux l’idée que l’on veut démontrer.

Christophe Hugot : Question qui intéressera probablement les doctorants en passe de soutenir ou qui ont soutenu il y a peu de temps : la soutenance de votre thèse est très récente, en janvier 2015, et sa parution en livre date de juin 20151. Cette rapidité est assez exceptionnelle.

Thibault Girard : Il est en effet assez rare qu’une publication aille aussi vite. Comme vous l’indiquez, ma thèse a été soutenue fin janvier 2015, et le livre est paru en juin de la même année. Ce qui est très rapide. Tout dépend des impératifs de l’éditeur et de la quantité de corrections à reprendre après la soutenance. Dans mon cas, peu de correction et un éditeur enthousiaste ont permis une parution rapide.

Références du livre

Thibault Girard
L’oblique dans le monde grec : concept et imagerie
Archaeopress, 2015
189 pages, ISBN 978-1-78491-139-3

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Notes du texte

  1. Thèse réalisée sous la direction de Jean-Marc Moret, Professeur d’archéologie grecque à l’université Lyon 2, cette thèse a obtenu les félicitations d’un jury composé d’Adolf H. Borbein, Jean-Luc Lamboley et Gilles Sauron. []

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Christophe Hugot, « L’oblique dans le monde grec », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 22 septembre 2015. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2015/09/oblique-dans-le-monde-grec/>. Consulté le 27 mai 2017.