Enquête archéologique sur les pratiques religieuses du monde artisanal grec antique

Entretien avec Anne-Catherine Gillis à propos de sa thèse.

Anne-Catherine Gillis a soutenu à l’université Lille 3 une thèse portant sur les pratiques religieuses du monde artisanal grec antique, de l’époque archaïque à l’époque hellénistique. Un sujet rarement abordé, tant la figure de l’artisan semble échapper à l’historien.


Anne-Catherine Gillis a soutenu en décembre 2013 une thèse de doctorat intitulée « Athéna, étends ta main au-dessus du four » : enquête archéologique sur les pratiques religieuses du monde artisanal grec antique. Réalisée sous la direction d’Arthur Muller, Professeur d’archéologie grecque à l’université Lille 3, cette thèse a obtenu les félicitations d’un jury composé de Francine Blondé, Philippe Borgeaud, Roland Étienne, Sandrine Huber, Arthur Muller et Susan Rotroff.

Christophe Hugot : Alors que généralement les études sur les artisans traitent des méthodes de production, votre thèse de doctorat est consacrée aux pratiques religieuses du monde artisanal grec antique, appréhendant les artisans, non en tant que producteurs de biens matériels, mais en tant qu’acteurs de la vie religieuse.

chouette-02Anne-Catherine Gillis : Effectivement, ce ne sont plus les aspects techniques de la production artisanale qui sont examinés, mais ses conditions symboliques, psychologiques et sociales. Le travail manuel est ici envisagé dans toute sa dimension humaine, dévoilant l’homme qui se cache derrière les processus de fabrication et les objets qui en résultent1. Il s’est agi, en premier lieu, d’identifier les pratiques religieuses des artisans et de se demander si celles-ci leur sont spécifiques. Si tel est le cas, sous quelles formes s’expriment-elles et quelles sont les raisons qui les motivent ? Quelles puissances, divines ou non, les artisans sollicitent-ils ? Certaines divinités sont-elles privilégiées par rapport à d’autres et, si oui, pourquoi ? Enfin, comment, et pour quelles raisons, l’identité socioprofessionnelle des artisans transparaît-elle au travers des pratiques religieuses ?

Christophe Hugot : Quelle a été votre méthode pour enquêter sur la religion des artisans ?

Anne-Catherine Gillis : L’enquête s’est avant tout voulue archéologique : elle regroupe des témoignages matériels. Non que les données littéraires soient écartées, mais celles-ci n’interviennent que ponctuellement dans la réflexion ; elles sont de toute manière trop ténues, sinon partiales, pour suffire à traiter cette problématique par ce biais. C’est là que se situe tout l’intérêt de l’approche archéologique : celle-ci permet de prendre en compte toutes les données qui nous sont parvenues, que leur conservation soit volontaire ou fortuite, et qu’elles s’insèrent dans le système de la polis ou qu’elles s’en écartent. Elles ne sont pas soumises aux seuls choix et jugements de quelques lettrés, alors que les écrits, eux, en dépendent directement.

Cette volonté d’insister sur le caractère matériel des phénomènes religieux s’inscrit dans une démarche qui relève de l’archéologie du rite. Celle-ci postule que l’analyse précise et détaillée de l’ensemble des données matérielles permet de reconstituer des gestes et des pratiques qui constituent l’existence factuelle de ce que l’on appelle communément « religion » : il ne s’agit pas de déterminer ce en quoi les hommes croient, mais ce qu’ils font ; dans un contexte, justement, où « faire c’est croire », pour reprendre le titre d’un ouvrage de John Scheid2, c’est en effet le meilleur moyen de remonter le fil de la réalité des phénomènes religieux.

Christophe Hugot : Sur quoi porte votre enquête archéologique ?

roueAnne-Catherine Gillis : Elle s’étend à trois domaines distincts. Tout d’abord celui de la cité : les données relatives aux cultes officiels (fêtes civiques, pratiques votives ou encore consultations oraculaires) sont ainsi examinées en premier. La recherche se poursuit ensuite dans les espaces de travail artisanal : des lieux d’extraction aux ateliers urbains, les espaces artisanaux livrent des témoignages très diversifiés correspondant aussi bien à des structures cultuelles et à leur mobilier qu’aux vestiges produits par les rituels. Enfin, l’enquête s’achève au niveau du domaine funéraire : l’inventaire et l’analyse des tombes d’artisans éclairent le rapport de ces derniers à la mort. Le corpus ainsi établi regroupe des témoignages extrêmement variés, qui peuvent aussi bien correspondre à des contextes archéologiques (lieux de culte, nécropoles, ateliers, etc.) qu’aux objets issus de ces contextes (offrandes, mobilier cultuel, lamelles oraculaires, marqueurs de tombes, mobilier funéraire, etc.) ou encore aux vestiges de rituels (dépôts de fondation, foyers rituels, etc.). Se côtoient dès lors, dans le catalogue, des structures plus ou moins développées, des objets de toutes sortes, des inscriptions (votives, funéraires, oraculaires, etc.) et des documents iconographiques (mobilier figuré, plus particulièrement les scènes d’atelier peintes sur les vases).

Christophe Hugot : Votre corpus est important. Quelles ont été les difficultés rencontrées pour pouvoir l’établir ?

Anne-Catherine Gillis : Les difficultés rencontrées sont, pour partie, liées au caractère des témoignages archéologiques et à leur traitement : mobilier parfois peu abondant et généralement éparpillé, problèmes d’interprétations des données à la fouille, publications partielles voire inexistantes, etc. La constitution du corpus se heurte également à un facteur relatif au sujet d’étude lui-même : le monde artisanal grec antique se caractérise par sa discrétion, ce que M. Austin et P. Vidal-Naquet ont si joliment souligné en désignant l’artisan comme le « héros secret de l’histoire grecque »3. Celui-ci se révèle en effet des plus secrets, et plus encore dans ses pratiques religieuses.

statuetteLa documentation dépouillée a néanmoins permis, grâce à l’exploitation de tous les témoignages matériels disponibles, la constitution d’un corpus important et, surtout, inédit. Les données recueillies n’avaient en effet jusqu’alors jamais été rassemblées ni étudiées sous cet angle : aucune étude d’ensemble n’a, à ce jour, été publiée et, à ma connaissance, seule une thèse de doctorat4 en propose une approche globale. Des recherches ont cependant déjà été menées sur des aspects plus précis : il faut en particulier citer les études sur la mythologie relative à l’artisanat5, les articles ou chapitres d’ouvrages consacrés aux offrandes d’artisans6 ainsi qu’une recherche menée sur Héphaïstos et les forgerons7. Ces travaux n’en restent pas moins partiels et l’étude proposée ici présente l’intérêt d’explorer des pistes nouvelles.

Christophe Hugot : Au final, en matière de pratiques religieuses, l’artisan est-il un individu comme les autres dans la cité, ou avez-vous relevé des spécificités propres à son état d’artisan ?

Anne-Catherine Gillis : steleLes artisans grecs ont des pratiques religieuses à la fois spécifiques à leur activité et communes à l’ensemble de la société dans laquelle ils évoluent. Ils participent ainsi à la vie cultuelle de la cité tout en observant des rites propres dans leurs espaces de travail : ils dédient des offrandes dans les sanctuaires, questionnent les dieux par le biais de pratiques oraculaires, participent aux fêtes civiques, sollicitent des êtres, divins ou non, pour protéger leur activité, recourent à la magie pour nuire à leurs concurrents ou encore procèdent à des rites destinés à purifier leur espace de travail. Les préoccupations qu’ils expriment au travers de ces pratiques sont souvent d’ordre professionnel mais peuvent aussi, d’autres fois, relever d’une sphère extraprofessionnelle (santé, famille, etc.). Les divinités sollicitées n’entretiennent dès lors pas systématiquement de lien avec l’artisanat. Elles peuvent néanmoins s’adapter aux besoins des artisans : c’est ainsi que des dieux à priori éloignés des considérations artisanales se retrouvent à protéger telle ou telle activité et à être l’objet de la vénération des travailleurs. Au final, chaque divinité est susceptible de se voir attribuer un rôle dans la production artisanale.

Christophe Hugot : En quoi l’étude de l’artisan grec par les biais des pratiques religieuses est-elle particulièrement intéressante ?

Anne-Catherine Gillis : Les phénomènes religieux apparaissent comme une clé de lecture de la société grecque antique. L’étude des pratiques religieuses des artisans permet d’appréhender la place de ces derniers au sein de la communauté, leur statut social et les rapports qu’ils entretiennent avec leurs contemporains ; c’est donc l’ensemble de la société qui est abordé et non seulement un groupe défini par ses activités artisanales. Cela remet en cause certains de nos acquis concernant la civilisation grecque, à commencer par la question du mépris envers les classes laborieuses. Alors que l’on a pendant longtemps considéré la société grecque comme un système très cloisonné et hiérarchisé, où le travail manuel était systématiquement dévalorisé, l’examen des phénomènes religieux révèle une réalité plus nuancée et, surtout, plus mouvante.

Christophe Hugot : Comment aimeriez-vous prolonger votre thèse ?

Anne-Catherine Gillis : La problématique est inépuisable car elle est, et sera, sans cesse nourrie par les données nouvelles fournies par les fouilles en cours et à venir ; les fouilleurs sont en effet de plus en plus sensibles à ces questions et attentifs aux indices souvent ténus qui en relèvent. Cependant, un apport intéressant est à chercher en dehors du cadre de l’Antiquité par le biais de parallèles ethnographiques. Les phénomènes symboliques et/ou religieux relatifs aux techniques artisanales se révèlent en effet universels puisqu’observables dans la plupart (sinon la totalité ?) des sociétés humaines. Une mise en parallèle des pratiques grecques antiques avec les données issues d’autres contextes géographiques et historiques pourrait dès lors se révéler fructueuse.

Christophe Hugot : Envisagez-vous la publication de votre thèse ?

Anne-Catherine Gillis : Lors de la soutenance de thèse, le jury a unanimement estimé que les données réunies et les conclusions nouvelles qui s’en dégagent méritaient d’être publiées dans les meilleurs délais. Désormais, la révision du manuscrit ainsi que des recherches complémentaires sont déjà en cours et mèneront à une publication de ma thèse d’ici 2016.

À propos de cette thèse

Anne-Catherine Gillis, « Athéna, étends ta main au-dessus du four » : enquête archéologique sur les pratiques religieuses dans le monde artisanal grec antique. Thèse de doctorat soutenue à l’université Lille 3 en décembre 2013 sous la direction de Arthur Muller.

Crédits iconographiques

1. Chouette sur un four de potier ; dessin d’Anne-Catherine Gillis.
2. Roue miniature en bronze dédiée par le forgeron Onésos. Provient de Camiros (Rhodes), vers 550-525 av. n. è. D’après ANASTASIOS-PHOIVOS CHRISTIDES, MARIA ARAPOPOULOU, MARIA CHRITE, A History of Ancient Greek : from the Beginnings to Late Antiquity, Cambridge, 2007, p. 294.
3. Protomé d’Héphaïstos provenant d’un atelier de métallurgiste d’Héraclée de Lucanie (Italie du Sud). Fin du IVe – début du IIIe s. av. n. è. D’après SALVATORE BIANCO, MARCELLO TAGLENTE, Il Museo Nazionale della Siritide di Policoro, Archeologia della Basilicata Meridionale, Bari, 1993, p. 98-99.
4. Stèle funéraire du bronzier Sosinos. Provient d’Athènes, vers 400 av. n. è. D’après CHRISTOPH W. CLAIRMONT, Classical Attic Tombstones, Kilchberg, 1993, no 1.202.

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Notes du texte

  1. La notion d’artisanat est définie ici comme l’ensemble des activités qui mènent à la fabrication d’un produit fini ou semi-fini et commercialisable. Cela englobe toutes les activités de production au sens strict, mais aussi le travail d’extraction des matériaux (pierre, minerai métallifère) ainsi que la transformation des produits agricoles (viniculture, oléiculture, meunerie, etc.). []
  2. J. Scheid, Quand faire c’est croire : les rites sacrificiels des Romains, Paris, 2005. []
  3. M. Austin, P. Vidal-Naquet, Économies et sociétés en Grèce ancienne, Paris, 1972, p. 23. []
  4. Ch.A. Smith, Controlling Miasma : the Evidence for Cults of Greek Craftspeople from the Archaic to the Hellenistic Period (6th – 2nd c. BCE), Ph.D.,Washington University – St-Louis,2009. []
  5. M. Delcourt, Héphaistos ou la légende du magicien, Paris, 1957 ; F. Frontisi-Ducroux, Dédale : mythologie de l’artisan en Grèce ancienne, Paris, 1975. []
  6. L’intérêt des chercheurs pour les offrandes d’artisans n’est pas nouveau : voir en particulier W.H.D. Rouse, Greek Votive Offerings, Hildesheim – New York, 1902 ; J.D. Beazley, Potter and Painter in Ancient Athens, New York, 1946, p. 21 ; A.E. Raubitschek, Dedications from the Athenian Acropolis. Catalogue of the Inscriptions of the Sixth and Fifth Centuries B.C., Cambridge Mass., 1949 ; T.B.L. Webster, Potter and Patron in Classical Athens, Londres, 1972, p. 4-7 ; M. Guarducci, Epigrafia Greca, vol. III, 1974 ; F.T. Van Straten, « Gifts for the Gods », dans H.S. Versnel (éd.), Faith, Hope and Worship, Aspects of Religious Mentality in the Ancient World, Leiden, 1981, p. 65-104. Néanmoins, peu de travaux portent exclusivement sur ce sujet et seuls quelques articles y sont pleinement consacrés : I. Scheibler, « Griechische Künstlervotive der archaischen Zeit », Münchener Jahrbuch der bildenden Kunst 30 (1979), p. 7-30 ; C. Wagner, « The Potters and Athena. Dedications on the Athenian Acropolis », dans G.R. Tsetskhladze, A.J.N.W. Prag, A.M. Snodgrass (éds.), Periplous. Papers on Classical Art and Archaeology Presented to Sir John Boardman, Londres, 2000, p. 383-387 ; C. Wagner, « The Worship of Athena on the Athenian Acropolis. Dedications of Plaques and Plates », dans S. Deacy, A. Villing (éds.), Athena in the Classical World, Leiden – Boston – Köln, 2001, p. 95-104 ; C. Wagner, « Des vases pour Athéna », dans P. Rouillard, A. Verbanck-Piérard (éds.), Le vase grec et ses destins, Munich, 2003, p. 49-56. Les études portant sur le matériel votif sont toutefois de plus en plus sensibles aux questions d’identification socioprofessionnelle des dédicants : voir par exemple K. Karoglou, Attic Pinakes. Votive Images in Clay, Oxford, 2010. []
  7. S.-A. Lalagüe-Dulac, Héphaïstos et les forgerons : mythes et pratiques cultuelles, Thèse de doctorat, Université Bordeaux 3, 2003. []

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « Enquête archéologique sur les pratiques religieuses du monde artisanal grec antique », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 5 janvier 2015. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2015/01/enquete-archeologique-pratiques-religieuses-monde-artisanal-grec-antique/>. Consulté le 27 mai 2017.