Anubis : du monde souterrain à celui de la salle de bains

À  propos d’un objet de Massimo Giacon pour Alessi.

À l’occasion de l’exposition « Des animaux et des Pharaons » au Louvre-Lens (jusqu’au 9 mars 2015), penchons-nous sur Anubis, gardien du royaume des morts de l’Égypte antique. Au 21e siècle, Anubis donne son nom à une boîte de la marque Alessi qui ne sert plus à recueillir les viscères des momifiés mais devient un objet design de salle de bains réalisé par l’artiste Massimo Giacon.

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« Anubis » : dessin de Massimo Giacon

En 2001, le catalogue de la marque italienne Alessi, spécialiste de l’art de la table depuis les années 1920, complète sa gamme d’articles pour la salle de bains avec la création d’une boîte transparente, fermée par un bouchon à tête de canidé. Cette création est appelée « Anubis », du nom du dieu égyptien.

Le créateur d’« Anubis », Massimo Giacon, est un brillant touche à tout : graphiste, artiste, designer et musicien, il est en particulier reconnu comme l’un des acteurs du renouvellement de la bande dessinée italienne. Cette boîte, commercialisée en verre cristallin ornée d’un bouchon en surlyn, et le nom même d’« Anubis » qui lui est donné, ne sont pas sans rappeler le matériel funéraire qui accompagne la momie en Égypte.

Anubis

Anubis est l’un des dieux les plus antiques du panthéon égyptien, une divinité majeure des premiers temps de l’Égypte et, sans doute, une figure parmi les plus reconnaissables par le grand public1. Le dieu à la figure de chien noir, au museau pointu, aux oreilles droites et effilées, « représente » en effet l’Égypte antique, au même titre qu’une pyramide ou que le masque funéraire de Toutankhamon.

Un canidé

Anubis - Musée du Louvre
Statuette de canidé : « chacal » d’Anubis (E 5700) © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Poncet

Anubis est représenté sous une forme de canidé ou représenté par un homme à tête de canidé. Mais est-ce un chien, un chacal, ou un loup ? Hélène Guichard, Commissaire de l’exposition « Des animaux et des Pharaons » au Louvre-Lens écrit2 :

« Le cas de la famille des canidés dans l’iconographie égyptienne est complexe et les confusions sont fréquentes entre le chien, le chacal, voire le loup. En effet, tous appartiennent au genre Canis et la représentation des différences morphologiques est souvent trop ambiguë pour permettre de trancher avec certitude. Cependant, l’on s’accorde conventionnellement à voir un chacal (Canis aureus ou Canis mesomelas) dans l’animal qui incarne le dieu Anubis, ce qui est le cas de cette statuette cravatée de rouge. »

Le dieu de la sépulture

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Canis mesomelas, Cape Cross, Namibie. Photographie Raoulduke47-Wikimedia

Anubis est le dieu de la sépulture « considérée à la fois sous son aspect géographique (la nécropole) et sous son aspect fonctionnel (la momification et les funérailles) » écrit Jean-Claude Grenier3. Que le dieu des cimetières soit représenté par un canidé, par un chacal en particulier, peut s’expliquer par les habitudes de ces charognards qui enterrent leurs proies, comme le souligne Hélène Guichard :

« Les chacals fréquentent les zones désertiques et montagneuses. Aussi bien prédateurs que charognards, ils ont l’habitude d’enterrer leurs proies en attendant de les consommer. C’est vraisemblablement ce détail comportemental qui, avec leur fréquentation assidue de lieux désolés où les hommes installent leurs nécropoles, ont conduit les Égyptiens à les associer à des divinités funéraires et des gardiens de la nécropole comme Anubis ou Oupouaout. »

Les vases canopes

Il s’est sans doute imposé très tôt dans les croyances égyptiennes que le dieu Osiris fut le premier à être momifié. Lors de cette momification, Anubis joue un rôle fondamental. C’est lui en effet qui apporte l’huile dont est oint Osiris et prépare le cadavre du dieu pour son voyage vers l’éternité. C’est lui qui réalise le sacrifice au mort, assure la protection de la dépouille et garde l’accès aux Enfers.

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Vases canopes de Neskhons, femme de Pinedjem II. Vers 990-969 avant notre ère. Photographie de Captmondo – Wikimedia

Lors de la modification du défunt, les viscères sont retirés du cadavre et mis à part dans des vases à panse bombée appelés « vases canopes » par les modernes. Quatre « vases canopes » accompagnent la momie : le premier recueille le foie, le deuxième l’estomac, le troisième les poumons et le quatrième les intestins. À la fin de la période de la XVIIIe dynastie4, ces vases pansus sont ornés de la tête des quatre Enfants d’Horus qui aident Anubis lors de la momification d’Osiris : Amset, à la tête d’homme ; Douamoutef à la tête de chacal ; Hâpi, à la tête de babouin ; Kébehsénouf, à la tête de faucon. C’est ce vase que Massimo Giacon reprend pour Alessi, redessinant sa silhouette, et qu’il nomme « Anubis », transposant un vase utile au traitement du mort en vue de sa momification à celui de la toilette des vivants dans la salle de bains. Les cotons de ouate remplaçant l’estomac.

« Anubis » de Massimo Giacon

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« Anubis » : dessin de Massimo Giacon

Pour la boîte d’Alessi, Massimo Giacon reprend, de manière plus réduite, la forme et l’idée des célèbres vases canopes égyptiens. Le contenant, transparent, est recouvert d’un bouchon en résine (surlyn) orné de la tête d’un chacal rigolard, aux petites oreilles et à la truffe proéminente, qui n’est pas sans rappeler le loup en smoking des cartoons de Tex Avery.

Massimo Giacon donne « Anubis » comme nom à sa création. Les puristes s’en étonneront, Anubis n’ayant jamais décoré de vase canope, s’il s’agit bien ici comme nous le suggérons d’une version modernisée du vase antique. Le chacal représenté par le designer serait donc plus justement le génie à tête de chacal Douamoutef mais, outre que ce nom est peu connu du grand public, il est sans doute plus difficilement mémorisable, moins évocateur de l’Égypte antique et moins poétique que le dieu chacal du monde souterrain. Gardons Anubis.

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À propos

Sur Massimo Giacon

Sur l’exposition « Des animaux et des Pharaons » au Louvre-Lens

Jusqu’au 9 mars 2015

Un catalogue a été publié sous la direction d’Hélène Guichard, Des animaux et des pharaons : le règne animal dans l’Égypte ancienne, Somogy, 2014. ISBN 978-2-7572-0898-4. 351 pages

Crédits photographiques

Nous remercions Massimo Giacon de nous avoir autorisé à reprendre les dessin de son vase.

Les autres illustrations : Statuette de canidé : « chacal » d’Anubis (E 5700) Bois de figuier sycomore. H. 23 ; L. 47,5 cm Troisième Période intermédiaire (1069-664 avant J.-C.) ? © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Poncet ; « Canopic jars of Neskhons, wife of Pinedjem II. Made of calcite, with painted wooden heads. Circa 990–969 BC. On display at the British Museum », photographie de Captmondo pour Wikimedia : http://en.wikipedia.org/wiki/Canopic_jar#mediaviewer/File:CanopicJarsOfNeskhons-BritishMuseum-August21-08.jpg ; « Black-backed jackal (Canis mesomelas), Cape Cross, Namibia » photographie de Raoulduke47 pour Wikipedia : http://en.wikipedia.org/wiki/Jackal#mediaviewer/File:Jackal_Cape_cross_2009.JPG ; « Anubis dans la salle de bains » photographie de Christophe Hugot pour Insula.

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Notes du texte

  1. Parmi les introductions commodes concernant Anubis, on pourra se reporter à celle de Jean-Claude Grenier pour son Anubis alexandrin et romain, Leiden, 1977. []
  2. Dossier de presse p. 20. []
  3. Jean-Claude Grenier, Anubis alexandrin et romain, Leiden, 1977. []
  4. La XVIIIe dynastie prend place entre 1549 à 1295 avant notre ère []

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Christophe Hugot, « Anubis : du monde souterrain à celui de la salle de bains », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 15 janvier 2015. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2015/01/anubis-du-monde-souterrain-a-celui-de-la-salle-de-bains/>. Consulté le 27 juin 2017.