Amphipolis – tumulus Kastas 2012-2014

Chronique abrégée — et inachevée — d’une fouille médiatisée.

Cette chronique n’est qu’une simple tentative de reprendre le fil des étapes les plus spectaculaires de la découverte d’un monument funéraire exceptionnel, jusqu’à la fin de la campagne 2014, achevée fin novembre.


Il ne s’agit en aucun cas d’entreprendre ici un bilan scientifique, qui n’a pas encore lieu d’être, mais d’un bref panorama chronologique permettant de pouvoir se situer dans le temps et l’espace. En effet, les travaux de terrain effectués jusqu’à ce jour ne sont que les prémices du travail d’étude à venir et qui seront également suivis par d’autres opérations de terrain, en particulier des prospections géophysiques déjà annoncées, ce qui d’ailleurs a été souligné par la responsable de la fouille Mme K. Peristéri lors de sa conférence à la SFAC le 6 décembre 2014 et à l’université Lille 3 le 15 décembre 2014 lors de la conférence organisée par le professeur Arthur Muller dans le cadre de ForumArchéo.

De 2012 jusqu’en août 2014

La nouvelle d’une reprise des travaux sur le tumulus de Kastas à Amphipolis a commencé à être diffusée dès l’été 2012, non seulement au sein des cercles archéologiques mais également au niveau des collectivités locales et de la municipalité d’Amphipolis. Il faudrait préalablement rappeler que ce tumulus, haut de 33 m, est connu dans la bibliographie notamment en raison de la présence d’une nécropole de période archaïque mais aussi d’une série de contextes funéraires très divers, dont les plus anciens datent de l’Âge du fer, situés dans son voisinage proche. Toutefois cette nouvelle trouvaille, autrement dit le grand monument funéraire, récemment mis au jour, et le péribole monumental en appareil isodome, de 497 m de diamètre, associent désormais l’histoire du tumulus à celle de l’Amphipolis gréco-romaine, fondée en 437 av. J.-C. par les Athéniens, sur le débouché du fleuve Strymon, en milieu thrace, et connaissant un grand essor pendant les périodes classique, hellénistique et impériale.

Les premiers travaux

Les premiers travaux effectués lors en 2012 et 2013 ont porté sur le dégagement du péribole et l’étude de la statue colossale du célèbre lion d’Amphipolis, sise actuellement sur la rive occidentale du Strymon à 4,5 km au sud du tumulus et à plus de 2 km environ au sud de l’acropole d’Amphipolis. Alors que les fouilles se lançaient à coup d’engins mécaniques pour mettre au jour le péribole, une première étude architecturale proposée par l’architecte de la fouille M. Michalis Lefantzis établit une restitution, jamais envisagée auparavant, d’un tumulus couronné par le lion (haut de 15,84 m) dont la base d’origine aurait été aménagée de manière différente par rapport à celle reconstituée par l’archéologue américain O. Broneer en 1937. D’après les observations de l’équipe en charge, le péribole aurait été partiellement démonté — ce qui est bien visible en certains endroits — à l’époque impériale, vers le IIIe siècle, et son matériel utilisé pour la construction d’un pont sur le Strymon ; le lion, lui-aussi, aurait été démonté et déplacé à proximité de ce pont.

Les résultats des deux premières années de travaux et d’étude ont été présentés par la responsable de la fouille au colloque annuel des archéologues de la Grèce du Nord (Archaialogiko Ergo stèn Makedonia kai Thraki) qui se tient tous les ans dans le plus bel amphithéâtre de la Faculté des Lettres de l’université Aristote de Thessalonique. Ces communications ont attiré un public exceptionnellement nombreux qui dépassait largement l’auditoire habituel de cette manifestation — déjà très systématiquement suivi par les universitaires, les autres archéologues, ainsi que par de nombreux étudiants.

Les étudiants d’archéologie de l’université de Lille ont réalisé, en avril 2014, un voyage d’études en Macédoine, sous la responsabilité de A. Muller et de G. Sanidas, et ont pu visiter le tumulus et le chantier, guidés par Mme K. Peristeri.

Du début août à la fin de novembre 2014 : la mise au jour du tombeau monumental

Les premières informations concernant la découverte de la tombe monumentale commencent à inonder la presse locale et électronique dès le début de la deuxième semaine du mois d’août. C’est le moment où, après le dégagement de plus de 80 mètres de péribole, en excellent état de conservation, l’équipe en charge atteint l’interruption du mur circulaire : les fouilleurs trouvent la rampe d’escalier pour la descente et, juste derrière, le premier mur de protection en poros, en partie déjà démonté (par des pilleurs ?) ainsi que, derrière lui, le fronton en lunette, qui jouait également le rôle d’arc de décharge, au sein duquel prenaient place les deux sphinges, gardiennes de l’entrée du monument.

10 août 2014. Le déclenchement du dégagement de l’entrée a été suivi par une circulation particulièrement large de l’information. Il n’y a alors encore aucune image des trouvailles, seul le péribole figurant dans les reportages. Le dimanche 10 août la Secrétaire d’État à la Culture et aux Sports, Mme Lina Mendoni, se rend à Amphipolis afin d’observer les trouvailles sur place. Alors que la presse du lundi annonce des « trouvailles exceptionnelles », le Premier Ministre grec M. Antonis Samaras visite le chantier accompagné de son épouse et de son Ministre de la Culture M. Kostas Tasoulas. Les photos du Premier ministre et de son épouse devant le péribole et les sphinges font le tour du monde.

Le 18 août, le ministère annonce que la fouille du tumulus Kastas fera l’objet de communiqués de presse officiels (cette pratique est parfois employée par le Département d’archéologie du Ministère pour certains chantiers).

Les sphinges

Le 20 août, le premier communiqué sur le site du Ministère annonce la mise au jour des sphinges en fournissant des images et leur hauteur restituée : 2 m environ. Le lendemain est annoncé le début du dégagement de l’entrée, décrite par ceux des 24 et 25 août.

Les deux sphinges
Les deux sphinges

Ces premières photographies, qui commencent à circuler immédiatement sur le réseau, ne laissent pas de doute à propos de la couverture voûtée en poros de l’édifice, fort semblable à ceux des tombes dites macédoniennes, mais aussi, du premier coup d’œil, de l’aménagement inhabituel de la façade avec un fronton en arc ouvert, sans tympan. L’enlèvement du remblai qui couvrait l’escalier et du mur de protection, fermant inélégamment la façade, ont confirmé cette situation surprenante : l’ouverture d’entrée (haute de 4,5 m et large de 2 m), à laquelle l’escalier aboutissait, ne disposait pas de porte. C’est visiblement cette organisation qui a dû obliger, dès l’Antiquité, la construction du mur en poros afin d’en condamner l’accès : mesure préventive, afin d’éviter le pillage, ou dissuasive, suite à un premier pillage ? En revanche, l’apparat monumental commence à se dévoiler : les parastades sont couronnées par des chapiteaux ornés de volutes fins, d’astragales et d’un kymation ionique, le tout peint en rouge et en bleu. L’entrée est surmontée d’une architrave ionique à deux fasces — caractéristique macédonienne —, un simple bandeau lisse en guise de frise qui, à son tour, porte les deux sphinges. Le mur de façade et les murs latéraux présentent aussi un appareil monumental. L’utilisation d’un marbre blanc de qualité pour les façades, sans doute provenant de l’île Thasos voisine, renforcent l’aspect grandiose de l’ensemble. Enfin le dégagement de l’entrée permet de constater la présence d’au moins deux pièces en profondeur mais aussi la présence du remblaiement dans l’ensemble visible du monument.

La responsable de la fouille n’hésite pas à exprimer devant les journalistes son hypothèse concernant la date du monument, qu’elle situe dans le quatrième quart du IVe siècle av. J.-C., en l’attribuant à l’architecte Dinocrate, auteur du plan d’Alexandrie d’Égypte à la demande du fondateur de la cité, Alexandre de Macédoine. Selon cette hypothèse, le tombeau aurait été destiné à l’un des proches du roi ou de son entourage. Ces évolutions ont conduit les autorités ministérielles à prendre des mesures de sécurité préventives draconiennes, en installant une garde policière sur le site, en diminuant les visites de réception sur place et en évacuant le musée d’Amphipolis de ses missions et des chercheurs.

Des réactions internationales

Parallèlement à l’action officielle du service archéologique et du gouvernement, l’annonce de ces premiers éléments concernant le monument a déclenché une foule de commentaires parallèles. Dès le départ, l’opération de fouilles avait été soumise à une médiatisation en Grèce, mais celle-ci prend alors un caractère international. Ces réactions, nous pourrions les distinguer, assez grossièrement, en deux types. D’un côté, il s’agissait d’une prise de parole de la part d’archéologues et d’historiens de l’art — spécialistes de la région ou de la période, mais pas forcément — qui souhaitaient, indirectement mais explicitement, entrer en dialogue avec les résultats primitifs, tels que communiqués par le Ministère et la responsable de la fouille, en faisant souvent part d’une approche différente de la trouvaille, toujours en cours d’exhumation. De l’autre, une philologie parallèle se développe sur des sites internet de nature diverse et de qualité variée mais aussi sur les média internationaux : dans ce cas il s’agit de la formulation d’hypothèses — et le plus souvent de pures spéculations — quant au défunt.

Qui est enterré ? les multiples hypothèses

Tous les grands personnages macédoniens morts entre 325 et 300 avant J.-C. sont mentionnés comme étant le propriétaire de la tombe, d’Alexandre lui-même, et bien évidemment des membres de sa famille, jusqu’à ses généraux, voire le roi Cassandros. Alors que les autorités responsables restent prudentes sur ce point, une série de personnalités des lettres et de la culture, aussi bien en Grèce que dans le reste de l’Occident, expriment leur avis ou leur vœu à propos de l’occupant du tombeau. Il est intéressant de noter qu’à cette course un peu précoce à l’identification du défunt outre différents particuliers, participent également des universitaires, notamment anglo-saxons, qui formulent publiquement des hypothèses parfois très précises.

Les caryatides

Caryatide
Caryatide

Les travaux ont continué à partir du 25 août avec le dégagement de la deuxième pièce (derrière la façade des sphinges), la fouille étant désormais associée à des travaux de consolidation et de protection. Les communiqués du 31 août et 2 septembre exposent surtout ces mesures, ainsi que la mise au jour d’un pavement de fragments de plaques de marbre prises dans un mortier rougeâtre. La suite des travaux requiert à nouveau la présence sur place de la Secrétaire d’État et d’une équipe du Ministère en vue d’une programmation optimale des travaux. Les 7 et 9 septembre, les annonces concernent la mise au jour de la partie supérieure d’une deuxième façade, de 4,5 m de hauteur, que le déblaiement des jours suivants vont révéler dans toute sa splendeur.

Du haut vers le bas : un faux toit en auvent, de type corinthien, 2 m environ sous la voûte, surmonte un entablement combinant un bandeau décoré de rosaces sculptées, en haut, et, une frise dorique peinte, en bas, entre deux niveaux de moulures ; l’élévation proprement dite est constituée d’un distyle in antis dont les supports libres sont deux caryatides, de 2,27 m de haut, adossées à des piliers encadrées par deux antes à volutes semblables à celles de l’entrée des sphinges. Les supports posent sur des socles de 1,4 m de côté et définissant un passage de 1,68 m de largeur.

L’image des caryatides étant devenue immédiatement internationale (21 août), le Ministre de la Culture intervient afin de calmer les rumeurs fantaisistes qui circulent dans la Presse et les sites populaires et de qualité parfois douteuse (10 septembre).

Une troisième chambre ?

Malgré l’émerveillement justifié, suite aux nouvelles trouvailles, les questions de la dimension du monument et surtout celle de la sépulture, restaient toujours ouvertes. Pendant le dégagement de la façade des caryatides, les fouilleurs ont pu entrevoir le fond d’une troisième façade, du moins à partir de la hauteur que le remblai en place permettait : l’hypothèse d’une troisième chambre souterraine, ou tout au moins plus basse que les deux autres chambres, est alors formulée.

Le 14 septembre, les fouilleurs constatent que le tympan de la troisième façade, alors en cours de dégagement, a été percé, sans doute par des pilleurs ; le monument aurait-il été pillé plusieurs fois ? L’observation de la couverture à partir du niveau du remblai rend compte de l’urgence d’une consolidation à cet endroit aussi.

Le communiqué du 21 septembre annonce le dégagement complet des caryatides, après l’enlèvement du mur de protection en poros et le progrès des travaux quant à la mise au jour de leurs socles mais aussi la préparation des actions pour le dégagement de la troisième chambre. Une nouvelle vague de réactions concerne désormais le style et la date des caryatides, réalisées dans un style archaïsant qui peut couvrir une large fourchette chronologique allant grosso modo du classicisme tardif à l’époque antonine. Les spécialistes de la sculpture entrent en jeu et certaines tentatives de datation très basse, notamment par Mme O. Palaggia, entraînent la réaction sévère de la responsable de la fouille.

La porte en marbre de Thasos et la troisième chambre

Le 26 septembre, le service de presse mis en place par le Ministère accorde une conférence au musée d’Amphipolis afin de diffuser les dernières découvertes et apporter des explications quant au choix mis en œuvre. Jusqu’à la fin du mois (30 septembre) les communiqués porteront sur ce volet. Ce n’est que le 2 octobre que le déblaiement de la troisième pièce fait apparaître les fragments d’une porte en marbre des carrières d’Alyki à Thasos, dit-on, — très semblable à celles des tombes macédoniennes — qui a été violemment détruite. Parallèlement, d’après une analyse architecturale, le niveau de la troisième chambre est supposé plus bas que celui des deux premiers espaces.

La mosaïque de galets

La mosaïque de galets
La mosaïque de galets (enlèvement de Perséphone par Hadès, avec présence d’Hermès)

Pendant que les hypothèses sur la troisième chambre et son issue excitent l’imagination du public, et après un silence de dix jours, le communiqué du 12 octobre annonce le dégagement d’une exceptionnelle mosaïque de galets couvrant l’ensemble de la deuxième salle (3 x 4 m), derrière les caryatides, dont l’exécution mais aussi la représentation — enlèvement de Perséphone par Hadès, avec présence d’Hermès —, la rapproche à celles de Pella, siège des rois de Macédoine. Cette nouvelle découverte renforce la conviction des fouilleurs à propos de l’importance du tombeau — qui n’a toujours pas livré sa sépulture — et de sa datation dans le dernier quart du IVe siècle av. J.-C. La mosaïque se montre en excellent état de conservation, exception faite d’un arrachage de forme circulaire.

La presse devient insatiable

Une nouvelle conférence de presse est accordée le 16 octobre. Tout le monde attend fébrilement l’issue des travaux dans la troisième chambre (quatrième espace depuis la rampe). Un premier sondage (21 octobre) devant l’ouverture rend quelques fragments de la porte en marbre et un peu plus loin le buste de la sphinge droite avec des fragments de ses ailes. Il devient clair que le monument a subi des interventions visiblement violentes. Le 28 octobre, fête nationale en Grèce, une vidéo de la fouille est diffusée par le Ministère et une nouvelle conférence de presse est tenue à cette occasion. En avançant vers le niveau du sol de la troisième chambre (31 octobre) deux faits majeurs sont établis : d’une part, cette troisième chambre est la dernière, le mur de fond ne possédant aucune ouverture ; d’autre part, le sol comporte un creusement rectangulaire vers son centre. En avançant vers le dégagement de cette « crypte », la responsable de la fouille répond encore une fois aux critiques qui voient le jour à travers la Presse (4 novembre).

La découverte d’ossements

Tombe à ciste
Tombe à ciste

C’est par le communiqué du 12 novembre que le public est informé que le fond de la dernière pièce accueille la sépulture dans une tombe à ciste constitué de plaque de poros (dimensions extérieures : 3,23 x 1,56 x 1 m ; dimensions intérieures 2,35 x 0,54 m). Du cercueil en bois, les fouilleurs n’ont retrouvé que des clous en fer et en bronze ainsi que des éléments d’appliques en verre et en os. Le fond du ciste se situe à 8,9 depuis le sommet de la voûte. La sépulture, une inhumation, semble avoir subi une perturbation violente vu l’état des ossements trouvés en partie dans le ciste et en partie dispersés autour du ciste.

La campagne 2014 est close le 22 novembre avec la visite du Ministre et de la Secrétaire d’état sur le site en présence de la Presse. La suite aura lieu avec l’enregistrement et l’étude des données au musée et les prospections géophysiques déjà annoncées, qui seront réalisées par le Laboratoire de l’Université de Thessalonique.

Des peintures murales

Ce n’est qu’après la clôture de la campagne de fouille 2014 et pendant les travaux de consolidation et de restauration qui continuent toujours, que le dernier communiqué (3 décembre) annonce l’identification de peintures murales qui ornent l’entablement en marbre de la troisième façade du monument, celle des caryatides, sous les rosaces. Une de ces images représentent une scène de cérémonie avec un taureau, ailleurs apparaissent des figures ailées. Aucun commentaire officiel n’a été proposé quant à ces peintures.

Mais jusqu’à ce que d’autres nouvelles interviennent du front, le public lillois a eu l’occasion de suivre, le lundi 15 décembre 2014 à Lille 3, une première présentation, par la directrice de l’opération elle-même.

Bibliographie sommaire

O. Broneer, The Lion Monument at Amphipolis (1941).
S. Descamps-Lequime (dir.), K. Charatzopoulou (ass.), Au royaume d’Alexandre le Grand : la Macédoine antique ; catalogue de l’exposition au Louvre (2011).
M. Hatzopoulos, La Macédoine : géographie historique, langue, cultes et croyances, institutions (2006).
D. Lazaridis, Amphipolis (1986).
F. Salviat, « La topographie d’Amphipolis au ve s. av. J.-C. : en relisant Thucydide », dans P. Darcque, R. Étienne, A.-M. Guimier-Sorbets (éd.) Proasteion, recherches sur le périurbain grec (2014), p. 63-78.
N. Zikos, Amphipolis paléochrétienne et byzantine (1989).

Crédits photographies

Les photographies proviennent des communiqués de presse du Ministère de la culture.

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Citer ce billet

Giorgos M. Sanidas, « Amphipolis – tumulus Kastas 2012-2014 », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 13 décembre 2014. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2014/12/amphipolis-tumulus-kastas-2012-2014/>. Consulté le 30 mars 2017.