L’Esclavage dans l’Antiquité, une leçon d’Abel Desjardins (1857)

Avant de rejoindre Douai (en 1858) où il effectuera l’essentiel de sa carrière jusqu’en 1886, Abel Desjardins1, − dont c’est cette année le bicentaire de la naissance (1814-2014) −, fut professeur d’histoire à l’Université de Caen (1856-1858) : il y donna un cours sur l’esclavage antique dont le contenu a été préservé. Il n’est pas inintéressant, en cette journée officielle de célébration de l’abolition, de redécouvrir ce jalon de l’historiographie de l’esclavage, où, dans la lignée d’Henri Wallon, le professeur laisse affleurer son indignation devant le phénomène qu’il décrit.


desjardinsÀ Caen, dans le cadre de son cours d’histoire  − où il avait choisi Athènes comme fil directeur, abordant la question de la démocratie, puis celle du paganisme pour en arriver à l’esclavage, Abel Desjardins proposa quelques modestes réflexions sur ce phénomène après la somme magistrale publiée par Henri Wallon dix ans plus tôt, en 1847.

S’adressant à un public strictement masculin (« Messieurs… » dit-il à l’ouverture et en conclusion de sa leçon) − rappelons qu’il n’y a pas de femmes à l’Université avant 18612 −, le professeur dresse un tableau sans complaisance de l’esclavage athénien où résonnent les indignations de l’humaniste républicain.

Ce cours, initialement publié dans le journal L’Ordre et la Liberté les 5 et 7 mars 1857, fut ensuite édité la même année à Caen sous forme d’une brochure de 19 pages. Il constitue de fait l’un des rares travaux publiés d’Abel Desjardins sur l’Antiquité : en effet, après avoir produit deux thèses en histoire ancienne3, celui-ci a publié fort peu d’ouvrages dans cette spécialité même s’il faut tout de même signaler que, comme son frère Ernest, il contribua au Daremberg & Saglio4 avec plusieurs articles en rapport avec ses recherches doctorales5.

« Comme l’esclavage est une pernicieuse tradition, et de surcroît haïe des dieux ! »6

La leçon commence comme une élégante synthèse sur les esclaves dans le monde grec et dans l’Athènes classique. C’est la guerre notamment qui fonde l’esclavage dans la Grèce des États-cités, mais le fait que le paradigme de la cité démocratique ait pu cautionner ce système inique suscite un surcroît d’indignation chez Desjardins. L’inhumanité fondamentale de ce système et la complicité totale de la cité le révoltent. Il rappelle l’ambiguïté des « intellectuels » athéniens dans la prise en compte de ce phénomène et crée une sorte de dialogue avec Aristote en s’attachant à réfuter l’intolérable justification bricolée par le philosophe, − l’idée d’un esclavage de droit naturel −, puis il cherche à montrer que l’esclavage, en réalité, « mine profondément la société » car il touche à la valeur travail « condition première du bonheur et de la moralité d’un peuple » et qu’il paupérise progressivement l’artisan, l’« ouvrier ». L’autre pan de l’argumentation, − que Desjardins finalement n’a guère développé, mais auquel il pense assurément car il souligne ce point au début de sa leçon −, c’est le fait que l’esclavage favorise en quelque sorte le développement de l’immoralité. Ce serait donc un double mobile, économico-libidineux si l’on peut dire, qui expliquerait le développement de l’esclavage, serait le signe de son caractère pernicieux et justifierait sa disparition.

Certes le risque de la synthèse extrême est toujours la caricature et cette façon de faire l’histoire a évidemment de quoi dérouter aujourd’hui : la froide objectivité est oubliée, l’anachronisme menace régulièrement et l’on voit clairement affleurer le républicanisme social et moraliste qui sous-tend le réquisitoire de Desjardins. Pourtant, historiquement, il ne pouvait aborder le sujet de façon différente et lorsque, dans un chiasme retentissant, il invite ses étudiants à ne jamais oublier la face cachée et sordide de l’Antiquité et à « dévoiler ses misères », il perçoit non seulement la fausseté de son idéalisation, mais trace aussi une voie que l’histoire moderne et l’anthropologie du monde antique ont su ensuite explorer avec profit en s’intéressant par exemple aux marges sociales. En invitant à observer avec circonspection les valeurs politiques de l’Athènes démocratique, il nous met en garde contre une façon stéréotypée de percevoir les sociétés antiques et offre une leçon ayant assez peu vieilli car il y a toujours lieu de mesurer l’écart entre valeurs affichées, revendiquées, et valeurs appliquées.
L'Antiquité, Messieurs, s'offre à nous avec ses splendeurs ; elle nous dérobe aussi ses misères : notre devoir est de dévoiler ses misères, après avoir étalé ses splendeurs.

Derrière Athènes, les champs de coton…

Moins de dix ans après son abolition dans les colonies (1848)7, l’esclavage était toujours d’une brûlante actualité et les pages de ce cours bruissent encore – inévitablement – des débats récents : d’ailleurs, au cours de la lecture, l’esprit s’égare parfois et l’on se représente les plantations coloniales avant de se raisonner et de revenir à l’Athènes classique. Pourtant, à bien y regarder, il y a des différences entre ces deux pratiques esclavagistes8, surtout si l’on prend en compte la société romaine, mais à cette date la contamination était inévitable. Déjà H. Wallon, mais à une époque précédant l’abolition, avait jugé nécessaire, compte tenu de la situation, de faire précéder son œuvre d’une « controverse » de plus de 70 pages intitulée De l’esclavage dans les colonies. Son étude historique est intimement liée à ses engagements car Wallon fut Secrétaire de la « Commission Schoelcher » : il a donc joué un rôle actif dans le décret du 27 avril 1848 qui mit définitivement fin aux pratiques esclavagistes sur le sol français9. Desjardins, qui lui rend hommage, ne cherche évidemment pas à rivaliser avec lui pour ce qui est de la densité des informations, mais il s’inscrit dans la même ligne humaniste et républicaine.

Comme c’est aussi en raison de cette « actualité » que ce cours a été deux fois édité et préservé de l’oubli au milieu du XIXe siècle, la date du 10 mai 2014 semblait bien indiquée pour lui donner une troisième vie.

La Bibliothèque des sciences de l’Antiquité de Lille 3, qui a obtenu les reproductions du document et l’autorisation de le diffuser, offre la possibilité de prendre facilement connaissance de ce texte rare.

Référence : Abel Desjardins, L’esclavage dans l’Antiquité, Caen, 1857.
Fonds : Bibliothèque de Caen. cote BR B 4009. Cliché Bibliothèque de Caen

  • Feuilleter le document

Références bibliographiques

➢ A. Desjardins, L’esclavage dans l’Antiquité, Caen, 1857.
➢ H. Wallon, Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité, 3 vol., Paris, Imprimerie Royale, 1847, réédité par J.-C. Dumont en un volume dans la collection « Bouquins » en 1988.

Crédits et remerciements

Nous remercions vivement la Bibliothèque de Caen pour la numérisation et l’autorisation de publier sur le blog Insula L’esclavage dans l’Antiquité d’Abel Desjardins. On trouve le document original à la Bibliothèque de Caen sous la cote BR B 4009. Lien : http://www.caenlamer.fr/bibliothequecaen

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on RedditDigg thisBuffer this page

Notes du texte

  1. Sur Abel Desjardins, voir le billet publié sur Insula et la page Wikipédia []
  2. C’est avec Julie Daubié, la première bachelière, que l’enseignement supérieur s’ouvre théoriquement aux femmes, mais leur présence à l’Université ne se généralisera qu’à partir de 1880 : lire, par exemple, en ligne N. Tikhonov Sigrist, « Les femmes et l’université en France, 1860-1914 », Histoire de l’éducation [En ligne], 122 | 2009, mis en ligne le 26 octobre 2009, consulté le 05 mai 2014. URL : http://histoire-education.revues.org/1940 ; DOI : 10.4000/histoire-education.1940. []
  3. Thèse française sur l’empereur Julien (Paris, 1845), thèse latine sur la défense des cités à l’époque impériale (De civitatum defensoribus sub imperatoribus Romanis,Paris, 1845). []
  4. L’ouvrage, numérisé par l’Université de Toulouse-Le Mirail, est entièrement accessible en ligne à l’adresse suivante : http://dagr.univ-tlse2.fr/sdx/dagr/index.xsp. []
  5. Il a rédigé les articles suivants : defensor ciuitatis, d. coloniarum, d. ecclesiae, d. pauperum, d. senatus. []
  6. Vita Aesopi, 13 Jouanno. []
  7. Le décret du 27 avril 1848 à l’initiative duquel se trouve Victor Schoelcher permet de renouer avec l’élan émancipateur de 1794, mais à l’époque de publication de cette brochure l’esclavage existe toujours aux États-Unis, au Brésil, dans les colonies hollandaises, espagnoles et portugaises et en Turquie. []
  8. Voir J.-C. Dumont, dans son édition de Wallon, p. XXXV-XXXVI. []
  9. Lire le texte du décret sur Wikisource. []

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Sébastien Barbara, « L’Esclavage dans l’Antiquité, une leçon d’Abel Desjardins (1857) », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 10 mai 2014. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2014/05/esclavage-antiquite-abel-desjardins/>. Consulté le 30 mars 2017.