Pierre Vidal-Naquet : documents inédits sur sa nomination à Lille en 1961

Pierre Vidal-Naquet est nommé assistant à la Faculté des lettres de Lille pour l’année universitaire 1961-1962. Cette affectation est faite contre son gré, dans le contexte de la guerre d’Algérie. Le blog Insula a publié en mai 2013 un billet sur ce sujet. Aujourd’hui, nous pouvons compléter ce texte à partir de documents administratifs provenant des archives de l’Université sur une affaire qui, jusqu’ici, était essentiellement commentée par l’intéressé lui-même.


Dans notre billet intitulé « La parenthèse lilloise de Pierre Vidal-Naquet », nous avons rappelé les circonstances de l’arrivée de Pierre Vidal-Naquet à la Faculté des lettres en octobre 1961. Pour les résumer rapidement : à la rentrée universitaire 1960, Pierre Vidal-Naquet est suspendu de ses fonctions d’assistant d’histoire à l’université de Caen sans privation de traitement pour avoir signé le « Manifeste des 121 ». Le Ministère réintègre Pierre Vidal-Naquet une année plus tard en le nommant à la Faculté des lettres de Lille. Les documents retrouvés dans les archives de l’université Lille 3 illustrent les tensions que cette nomination engendre.

Diverses pièces administratives, des courriers, composent le dossier lillois de Pierre Vidal-Naquet. Ne sont retranscrits ici que ceux qui peuvent servir à l’histoire de son arrivée mouvementée à la Faculté des lettres de Lille.

  • 8 octobre 1961 : Lettre de Roger Rémondon à Pierre Reboul, Doyen de la Faculté des lettres de Lille

Lettre de Roger Remondon - Lille 3Le premier document, en date du 8 octobre 1961, est un courrier manuscrit de Roger Rémondon adressé à Pierre Reboul,  Doyen de la Faculté des lettres de Lille. Il s’agit d’évoquer le service et l’emploi du temps qui seraient attribués à Pierre Vidal-Naquet. L’arrivée de Pierre Vidal-Naquet est impromptue, et il y a un caractère d’urgence en cette période de rentrée universitaire. Roger Rémondon, alors chargé d’enseignement d’histoire ancienne, avec pour spécialité l’épigraphie et la papyrologie, fait une proposition de programme réalisée avec Louis Trénard, Professeur d’histoire moderne et régionale à la Faculté des lettres de Lille. Le service prend en compte le fait que cette nomination à Lille pourrait n’être que temporaire : Pierre Vidal-Naquet étant alors pressenti à l’Ecole pratique des Hautes études dès janvier 1962.  Il leur semble par ailleurs opportun d’utiliser le créneau horaire laissé libre par Jean Vercoutter : l’égyptologue, Maître de conférences à Lille depuis la rentrée précédente, fouille au Soudan jusque la fin de l’année dans le cadre du sauvetage des antiquités soudanaises, avant la réalisation du barrage d’Assouan. Le blog Insula a consacré un portrait à Jean Vercoutter à l’occasion du don de ses archives à l’université.

Ainsi que nous l’avions écrit dans notre précédent billet, l’emploi du temps créé pour Pierre Vidal-Naquet permettra à l’assistant d’histoire de suivre les cours de Jean Bollack.

Dimanche 8 octobre 1961

Monsieur le Doyen,

 

J’ai l’honneur de soumettre à votre appréciation ce qui a été envisagé, par Monsieur Trénard et moi, au sujet de l’enseignement qui pourrait être confié à Monsieur P. Vidal-Naquet.

 

Étant donné que Monsieur Vidal-Naquet risque de quitter la Faculté dès le 1er janvier 1962 pour être nommé à la VIe Section de l’École pratique des Hautes Études en qualité de Chef des travaux, il a paru prudent de ne pas le charger d’un enseignement dont la suppression, au bout de deux mois, entrainerait des perturbations (groupe de travail en propédeutique par exemple).

 

Nous avions songé au programme suivant :
AGREGATION, CAPES : une série de cours sur la question qui reste inscrite au programme et qui a déjà été traitée, en partie, l’année dernière ;
LICENCE : une série de cours sur une ancienne question du programme ;
LICENCE : explication de textes relatifs à une autre question du programme ;
« : exposés, travaux d’étudiants.

 

La durée de son séjour à la Faculté de Lille étant incertaine, il pourrait être pratique de l’installer dans l’horaire de Monsieur Vercoutter, qui, précisément, ne reviendra guère du Soudan avant la fin de 1961.

 

Il est grand temps, d’autre part, qu’il se présente à Lille, démarche qu’il souhaite et qui semble aussi lui causer quelque difficulté. Je l’accompagnerai donc, avec l’entière approbation de Monsieur Trénard qui nous a donné rendez-vous jeudi prochain 12 octobre à 15 heures.

 

Je voudrais encore – mais ceci est une autre affaire – vous remercier, Monsieur le Doyen, de la sollicitude attentive et généreuse que vous avez apportée à la rénovation de l’Institut de papyrologie-égyptologie : j’ai terminé le tri et le rangement des collections et j’ai eu la surprise de découvrir, outre quelques faux, une quinzaine de textes inédits et ignorés.

 

Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Doyen, l’expression de mes sentiments très profondément respectueux et reconnaissants.

  • 9 octobre 1961: Lettre de Pierre Vidal-Naquet au Doyen Pierre Reboul

Lettre de Pierre Vidal-Naquet au Doyen reboulLe 9 octobre 1961, la nomination à Lille de Pierre Vidal-Naquet n’est pas encore officielle, même si la presse − comme le journal Le Monde le 4 octobre 1961 − en a déjà fait l’annonce1. Pierre Vidal-Naquet écrit au Doyen Reboul pour indiquer qu’il s’incline devant la décision ministérielle. Comme nous l’avions écrit dans notre précédent billet sur le sujet, l’historien n’a pas vraiment la possibilité de refuser : il n’est pas titulaire, étant professeur de Lycée détaché dans le supérieur.

Pierre Vidal-Naquet indique qu’il mettra tout son zèle au service de la Faculté des lettres de Lille. On sait aujourd’hui qu’il n’en fut rien : “Je pris donc, avec un zèle modéré, mes fonctions à Lille” écrit-il dans ses Mémoires.2

Le 9 octobre 1961

Monsieur le Doyen,

 

J’ai appris officieusement par le ministère et par la presse  ma nomination à la Faculté des lettres de Lille en qualité d’assistant d’Histoire ancienne. En n’importe quelle circonstance, j’aurais accueilli cette nomination avec une joie sincère. J’ai été candidat à ce poste en 1956 et je sais que je rencontrerai à Lille des collègues de grande valeur à tous égards sympathiques. Je ne puis me dissimuler cependant que ma nomination dans les conditions où elle intervient a quelque peu le caractère d’une sanction.

 

Assistant à la Faculté des lettres de Caen j’ai été suspendu de mes fonctions à dater du 1er octobre 1960 sans qu’il y ait faute professionnelle de ma part. Je suis réintégré aujourd’hui sans que le ministère de l’éducation nationale n’ait rien trouvé à me reprocher et sans bien entendu avoir subi la moindre sanction à caractère judiciaire.

 

Dans mon esprit et dans celui de l’ensemble de la Faculté des lettres de Caen, c’est dans cette dernière Faculté que je devais être réintégré. Il en a été décidé autrement. Je ne puis que m’incliner, en vous assurant bien entendu que je mettrai tout mon zèle au service de la Faculté des lettres de Lille.

 

Veuillez agréer, Monsieur le Doyen, l’expression de mes sentiments profondément respectueux.

  • Note manuscrite en date du 16 octobre 1961

La lettre de Pierre Vidal-Naquet citée ci-dessus a servi de support à un texte manuscrit de l’administration lilloise, entérinant la proposition d’emploi du temps faite par Roger Rémondon et Louis Trénard ; elle est datée du 16 octobre, c’est-à-dire qu’elle prend acte de l’arrêté ministériel dont la copie conforme à Lille est datée également de ce 16 octobre 1961.

« faire affiche cadres histoire : Provisoirt, M. Vidal-Naquet, Assistant, fera cours aux heures et lieux prévus par les cours de M. Vercoutter, en Mission. »

  •  Arrêté de nomination du Ministre de l’éducation nationale : Paris, 29 septembre 1961 – copie conforme à Lille le 16 octobre 1961

Les archives administratives de l’université sont formées pour l’essentiel de documents administratifs secs : arrêtés de nomination, de passages d’échelon et de promotion, etc. Le dossier consacré à Pierre Vidal-Naquet en possède un certain nombre. Le plus intéressant est sans doute celui qui nomme Pierre Vidal-Naquet à Lille. En date du 29 septembre 1961, cet arrêté de Lucien Paye, Ministre de l’éducation nationale, signé par le Directeur Général de l’enseignement supérieur, ne laisse aucunement deviner les circonstances de cette décision. Le document mentionne : « copie conforme à Lille le 16 octobre 1961 ». Contrairement à la crainte de Pierre Rémondon de voir Pierre Vidal-Naquet cesser son activité à Lille dès janvier 1962, l’arrêté vaut « pour l’année scolaire 1961-1962 ».

ARRETE

Article 1er – M. Pierre VIDAL-NAQUET, assistant à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’université de CAEN est nommé à compter du 1er octobre 1961 et pour l’année scolaire 1961-1962 assistant d’histoire ancienne à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’université de LILLE (emploi créé).

  • 8 novembre 1961 : Lettre de Pierre Reboul, Doyen de la Faculté des Lettres de Lille, à Michel de Boüard, Doyen de la Faculté des Lettres de Caen

Pierre Vidal-Naquet rapporte que sa nomination à Lille a indigné la Faculté de Caen. Michel de Boüard, le Doyen de Caen, aurait écrit à Pierre Reboul, son collègue de Lille, “en des termes fort vifs » relate l’historien. Si elle fut écrite, nous ne possédons pas la lettre du Doyen de Caen, qui ne fut pas envoyée avant celle adressée par le Doyen Reboul à son collègue de Caen le 8 novembre 1961. Pierre Reboul se dit blessé par l’intervention faite par Michel de Boüard lors de la réunion des Doyens de l’université de Caen le 7 novembre 1961 et justifie sa position lors de cette affaire.

Mon Cher Collègue,

 

L’intervention que vous avez faite hier à la réunion des Doyens m’a blessé.

 

J’éprouve de la peine à passer sur le procédé : si vous remâchiez  ces reproches depuis la nomination de M. VIDAL-NAQUET à LILLE, il était simple de m’écrire ou de me téléphoner. Vous avez préféré attaquer, sèchement et publiquement, sans avoir entendu mes explications. Pourquoi ?

 

Mais, d’abord, de quoi s’agit-il ? Un coup de téléphone m’apprend un soir que M. VIDAL-NAQUET, en aucun cas, ne retournera à CAEN et qu’il convient de lui éviter sa réintégration dans l’enseignement secondaire. J’exprime alors mon opinion en termes vifs. Puis, à la fois soucieux d’aider M. VIDAL-NAQUET et de tirer les services d’embarras, j’accepte la venue de votre ancien assistant, après avoir consulté un collègue intéressé et fait spécifier qu’il ne s’agissait pas d’un déplacement d’office. Je me souviens d’avoir dit à peu près ceci : « Je ne l’accepte que s’il est d’accord, Moi, je ne serais pas d’accord si j’étais à sa place ».

 

Je ne réussis pas, dans ces conditions, à battre ma coulpe. Il ne me convient pas non plus de jouer les bouc émissaire. Je ferais tout, en ce qui me concerne, pour défendre et conserver un assistant menacé de semblables mesures. Il m’appartiendrait alors de prévoir et d’agir. Je m’adresse aujourd’hui un seul reproche (grave, il est vrai) : d’avoir laissé enfreindre, pour rendre service à M. VIDAL-NAQUET et à la Direction de l’Enseignement Supérieur, le texte de 1942 régissant la nomination des assistants – texte que je n’avais pas présent à la mémoire.

 

J’imagine qu’il a été question de moi à l’assemblée et au Conseil de votre Faculté. Mon attitude a pu être mal interprétée. Je vous serais donc reconnaissant de bien vouloir lire ma défense à vos collègues. J’informerai les miens de votre attaque.

 

Je vous prie de m’autoriser à adresser copie de cette lettre à nos collègues doyens, devant qui vous avez parlé, ainsi qu’à M. le Directeur de l’Enseignement Supérieur. Je manifesterai ainsi que ce sont là jeux de prince : si, comme je le crains, d’autres échos ont recueilli les propos que vous avez tenus devant moi, j’en suis, après votre Faculté, la principale victime.

 

Veuillez pardonner cette irritation. Quand, fût-ce tacitement, mon honneur et ma probité me semblent mis en cause, il m’arrive, Dieu merci, de m’emporter.

 

Je ne vous en prie pas moins sincèrement de croire aux sentiments confraternels dans lesquels je suis et demeure, mon cher Collègue, fidèlement vôtre.

 

P. Reboul

 

[Ajout manuscrit] Je donne communication de cette lettre à M. Vidal-Naquet qui me rappelle qu’il n’a jamais donné son accord à la mesure en question.

Au début de l’été 1962, Pierre Vidal-Naquet est détaché pour deux années au CNRS.

Pour en savoir plus

Christophe Hugot, « La parenthèse lilloise de Pierre Vidal-Naquet », Insula [En ligne], mis en ligne le 27 mai 2013. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2013/05/la-parenthese-lilloise-de-pierre-vidal-naquet/>. Consulté le 22 janvier 2014.

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Notes du texte

  1. « Deux enseignants signataires du « Manifeste des 121″ reçoivent de nouveaux postes », Le Monde, 4 octobre 1961. []
  2. Pierre Vidal-Naquet, Mémoires 2, Paris, 1998, p. 147. []

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Christophe Hugot, « Pierre Vidal-Naquet : documents inédits sur sa nomination à Lille en 1961 », Insula [En ligne], mis en ligne le 28 janvier 2014. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2014/01/pierre-vidal-naquet-documents-nomination-a-lille/>. Consulté le 23 octobre 2014.