La place de l’artiste en bibliothèque

Compte rendu d’une journée d’études de l’ABF Nord-Pas-de-Calais.

Le groupe régional Nord-Pas-de-Calais de l’Association des Bibliothécaires de France a organisé le 19 décembre 2013 une journée d’études consacrée à la place de l’artiste en bibliothèque.


Logo AbfLes participants de la Journée ont été accueillis dans le tout nouvel établissement de la médiathèque Andrée Chedid de Tourcoing. La médiathèque Andrée Chedid est la dernière née d’un réseau constitué de 4 médiathèques et des Archives municipales, appelé « Le Réseau des idées ».

La Directrice-adjointe des affaires culturelles a rappelé la volonté de la ville d’implanter des services de qualité dans des bâtiments architecturaux innovants dans lesquels les artistes ont toujours une place. Innovation et création vont de pair à travers l’architecture mais aussi par la présence de l’artiste visible partout. Ainsi, à Tourcoing, au-delà du traditionnel 1% culturel, chaque construction neuve est conçue avec un atelier d’artiste et/ou un logement pour un artiste. Chaque équipement conçu par la ville doit pouvoir être transformé à tout moment en lieu culturel.

Christelle Manfredi, chargée de projets arts visuels et arts plastiques à la mairie de Tourcoing, a confirmé ce choix politique : l’artiste est au cœur de la politique culturelle et de l’ensemble des stratégies politiques de la ville. L’objectif est de créer une rencontre différente avec l’art, de le rendre familier et ainsi de le banaliser. Ouvrir au beau, à l’art et à la culture : telle est l’ambition d’une ville comme Tourcoing où les artistes trouvent ainsi une place ailleurs que dans les musées.

Et en bibliothèque ?

Blandine Fauré, Directrice de la médiathèque de Bondy, a répondu à cette question dans son mémoire de fin d’étude consacré aux résidences d’artiste1.

Elle y constate que la bibliothèque est le lieu privilégié du livre et de l’écrit et que le rapport à d’autres champs de la création (danse, arts plastiques et visuels, théâtre…) y est moins évident. Le bibliothécaire se consacre prioritairement aux livres, à la diffusion de l’écrit, à l’action culturelle, celle-ci étant entendue comme une valorisation des collections. Quand on évoque l’art en bibliothèque, on pense aux artothèques et non à la présence d’artistes en bibliothèque. Pour autant, les collections des bibliothèques intègrent depuis plusieurs années d’autres formes d’art comme le cinéma ou la musique.

Pourquoi cette différence entre les arts ? Pourquoi rencontre-t-on une certaine réticence à faire plus de place aux artistes ?

Il existe un sentiment d’illégitimité : celui d’empiéter sur des champs qui ne seraient pas ceux des bibliothécaires. Certes, les résidences d’artiste se développent en bibliothèque mais il s’agit majoritairement de séjours d’écrivains, rarement de plasticiens ou de chorégraphes.  Des organismes comme les FRAC ou les centres d’art n’hésitent pas, de leur côté, à programmer des rencontres ou des résidences avec des écrivains.

La présence d’artistes en établissements de lecture publique oblige la bibliothèque à s’interroger sur l’étendue de son champ d’intervention, sur ses missions et ses relations avec les autres acteurs de la vie artistique. Elle questionne ainsi son identité, interroge les pratiques, l’utilisation des espaces jusqu’au bâtiment lui-même… La bibliothèque comme lieu de transmission des savoirs et lieu de création reflète l’ambivalence ontologique du livre qui a vocation à transmettre et informer mais qui est aussi de l’ordre de la création (littéraire et poétique).

La bibliothèque a-t-elle vocation à favoriser la création artistique ?

Rien n’est dit clairement à ce sujet dans la Charte des bibliothèques2. Le Manifeste de l’Unesco pour la bibliothèque publique3 contient quelques éléments dont les bibliothécaires peuvent s’emparer :

  • fournir à chaque personne les moyens d’évoluer de manière créative ;
  • stimuler l’imagination et la créativité des enfants et des jeunes ;
  • développer le sens du patrimoine culturel, le goût des arts, des réalisations et des innovations scientifiques ;
  • assurer l’accès aux différentes formes d’expression culturelle des arts du spectacle

En encourageant l’interdisciplinarité, la bibliothèque répond finalement à sa vocation éducative et pédagogique d’aide au déchiffrement du monde, quels que soient le langage et le prisme de lecture utilisés pour cela (graphique, plastique, cinématographique, chorégraphique…).

Quels dispositifs pour accueillir les artistes en résidence ?

Éric le Moal, chef du service action culturelle et territoriale, et Alice Gradel, conseillère livre et lecture, à la DRAC Nord-Pas-de-Calais ont à la suite décliné les différents dispositifs d’accueil d’artistes en résidence dans la région : CLEA, ARTS, ART, QuARTIer4.

Tous les domaines artistiques sont concernés : architecture, arts plastiques, arts appliqués, culture scientifique et technique, cinéma et audiovisuel, danse, lecture et écriture, musique, patrimoine, photographie, arts du cirque.

Ces dispositifs différencient les artistes des intervenants artistiques (qui n’ont pas de pratiques artistiques au point d’en faire une recherche et une pratique personnelle). Parmi ces outils, on trouve la résidence-mission où l’artiste est engagé dans une action de mission de rencontres, différentes des ateliers artistiques ou de la mission de création (résidence-création). L’objectif est que ces rencontres puissent questionner aussi sa pratique artistique. En l’absence d’obligation de création, l’artiste est en pleine disponibilité pour expérimenter le partage avec différents publics, notamment ceux des bibliothèques.

Regards d’artistes sur leurs expériences en médiathèque

Pour terminer la journée, une table ronde a réuni les artistes Jean Bodart (auteur-compositeur-interprète), Nathalie Collantes (danseuse-chorégraphe) et Dominique Sampiero (écrivain), venus témoigner de leurs expériences en bibliothèque.

Jean Bodart5 rappelle que dans les territoires ruraux la médiathèque est le seul lieu de diffusion culturelle. Elle a donc un rôle primordial à jouer de diffusion de l’art sous toutes ses formes.

Nathalie Collantes pour le projet "Une danseuse dans la bibliothèque". Crédit Valérie Lanciaux
Nathalie Collantes pour le projet « Une danseuse dans la bibliothèque ». Crédit Valérie Lanciaux

Nathalie Collantes6 raconte ses dix années d’expérience de danse en bibliothèque. Elle remarque que tout le monde a une culture musicale ou du livre (au moins un peu) mais pas de la danse. Ses propositions artistiques sont hybrides, à la frontière de la performance. Ce ne sont pas des spectacles de danse préconçus que l’on fait venir en bibliothèque : elle danse au milieu des livres et des rayonnages, elle s’y échauffe… L’enjeu est de créer un rendez-vous inattendu. Souvent personne ne semble s’étonner qu’il y ait une danseuse dans la bibliothèque. Certains usagers continuent de lire ou de chercher leur ouvrage sur les rayonnages. Elle défend l’idée de la danse en tant qu’art qui  s’adresse à tout le monde : chacun a sa danse comme chacun a sa manière de chanter.

Pour Dominique Sampiero7, le travail d’écriture est intimement lié au territoire et aux gens qu’il rencontre. L’activité de création et de médiation sont indissociables pour lui. La place de l’écrivain en bibliothèque est narcissique ou politique. Narcissique car l’écrivain y présente son œuvre, y rencontre des lecteurs enthousiastes et c’est gratifiant. Mais après ?  Sa présence est aussi politique. Quand Dominique Sampiero s’engage dans une résidence, c’est un acte politique pour aller vers ceux pour lesquels le livre ne veut rien dire. Le projet de création artistique engage l’artiste sur le plan politique et pose la question de sa liberté d’action.

A l’issue de cette journée, le débat reste ouvert mais l’émergence de lieux culturels hybrides, mêlant les différents genres, tend à légitimer la présence des artistes en bibliothèque. Si le vecteur commun est traditionnellement en bibliothèque la lecture, le phénomène d’effrangement des arts devrait permettre aux bibliothécaires de s’emparer des autres domaines de la création.

Pour en savoir plus

Des captations vidéos de la journée d’études sont disponibles :
http://www.libfly.com/la-place-de-l-artiste-en-bibliotheque-billet-2953-175.html

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Notes du texte

  1. Blandine Fauré, Les résidences d’artiste : quand l’art interroge l’identité des bibliothèques. ENSSIB, janvier 2013. []
  2. Elaborée en 1991 par le Conseil supérieur des bibliothèques (CSB), la Charte des bibliothèques se voulait un travail préparatoire à l’adoption d’une loi sur les bibliothèques. Elle demeure la traduction d’une volonté de clarification et de responsabilisation. Disponible en ligne à partir de l’adresse suivante : http://www.enssib.fr/le-dictionnaire/charte-des-bibliotheques []
  3. Manifeste de l’UNESCO sur les bibliothèques publiques : Disponible en ligne à partir de l’adresse suivante : http://www.unesco.org/webworld/libraries/manifestos/libraman_fr.html []
  4. Sous le Préau, guide des dispositifs d’éducation artistique et culturelle : http://www.cndp.fr/crdp-lille/souslepreau/Crédits de résidence du CNL : http://www.centrenationaldulivre.fr/fr/auteur-traducteur/aides_aux_auteurs/credits_de_residence/ []
  5. Jean Bodart : http://jbodart.perso.neuf.fr/ []
  6. Nathalie Collantes : http://prodbabel.blogspot.fr/ []
  7. Dominique Sampiero : http://royale-bibliotheque.over-blog.com/ []

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Valérie Hugot, « La place de l’artiste en bibliothèque », Insula [En ligne], mis en ligne le 14 janvier 2014. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2014/01/artiste-en-bibliotheque/>. Consulté le 18 décembre 2014.