Pompéi : mythologie et histoire

Entretien avec William Van Andringa.

Les éditions du CNRS viennent de publier un ouvrage passionnant et abondamment illustré sur Pompéi. Écrit par William Van Andringa, professeur à l’université Lille 3, Pompéi : mythologie et histoire sort des sentiers battus. Contrairement à la plupart des ouvrages parus sur la cité campanienne, l’auteur ne cherche pas à décrire une énième et trompeuse vie quotidienne des habitants de Pompéi mais à faire la lumière sur l’histoire de la ville. Pour y parvenir, l’archéologue se fonde essentiellement sur les plus récents résultats de fouilles, en particulier sur celles qu’il a pu lui-même réaliser dans ce lieu unique.

William Van Andringa, archéologue, professeur à l’université Lille 3, spécialiste de l’histoire des religions dans le monde romain, est par ailleurs directeur de la revue Gallia.

Christophe Hugot : Si on interroge les catalogues des bibliothèques à la recherche de publications sur Pompéi, on trouve énormément d’occurrences1. Quelle fut votre motivation à écrire ce livre − un de plus − sur Pompéi ?

Pompéi : mythologie et histoire
Pompéi : mythologie et histoire

William Van Andringa : Tout simplement les recherches que je mène avec plusieurs équipes depuis plus de dix ans. J’ai parcouru la ville dans le cadre de programmes de recherches personnels sur la vie religieuse, mais j’ai eu aussi la chance de fouiller dans le cadre de programmes de l’École française de Rome en collaboration avec l’université de Lille 3. Quatre chantiers d’importance diverse nous ont permis de sonder la ville antique à l’extérieur des murs (nécropole et sanctuaire péri-urbain de Sant’Abbondio), mais également à l’intérieur des murs, près du forum (quartier du temple de Fortune Auguste) et dans le jardin d’une maison. Toutes ces opérations, l’ensemble du matériel récolté, des observations effectuées fait que nous disposons de données nouvelles permettant de corriger ou compléter les thèses anciennes. L’autre motivation, que je signale dans l’avant-propos, est de sortir du cadre de ‘la vie quotidienne’ qui concerne un grand nombre d’ouvrages pour m’intéresser à l’histoire d’une communauté sur la longue durée : la formation urbaine de Pompéi est datée du tournant du VIIe et du VIe siècle av. J.-C. Or, l’archéologie stratigraphique nous permet aujourd’hui d’aborder beaucoup mieux qu’avant les rythmes de cette évolution urbaine. La qualité de l’enregistrement des fouilles modernes et le détail de l’analyse mise en œuvre permettent en outre d’ajouter des chapitres nouveaux sur les pratiques religieuses et funéraires par exemple. Nous l’avons montré avec la fouille d’un quartier funéraire de l’une des nécropoles de Pompéi : l’investigation de quelques enclos funéraires, de 64 tombes, l’étude de plus de 16.000 pièces de mobilier, de 100.000 os humains nous a permis de restituer l’ensemble des gestes déployés lors des funérailles et des visites faites aux défunts. Dans le livre, il s’agissait d’intégrer toutes ces donnés nouvelles dans le fil de la longue histoire de la ville.

Ch. Hugot : Les ouvrages abordent généralement Pompéi sous l’angle de la vie quotidienne. C’est également l’approche de la récente exposition du British Museum2. Mais, de votre côté, vous estimez que traiter de Pompéi sous l’angle de la vie quotidienne est une chimère. Pourquoi ?

« l’histoire de Pompéi est faite d’une superposition sans fin de faits et d’actes que l’archéologie nous permet, progressivement, de restituer »

W. Van Andringa : Je l’explique également dans le livre. Lorsqu’on parle de ‘vie quotidienne’, de quoi parle-t-on ? De celle de 79 ap. J.-C. ou de celle de 78, de 70 ? ou de celle du VIe siècle av. J.-C. ? De celle d’une ville romaine ? ou de celle d’une petite ville (une toute petite ville !) dirigée par des élites de bas niveau (il n’y a aucun sénateur originaire de Pompéi) ? De la vie quotidienne de Monsieur Obellius Firmus, duumvir de son état ou de celle de Stallia Haphe, une affranchie dont nous avons fouillé la tombe ? En vérité, l’histoire de Pompéi est faite d’une superposition sans fin de faits et d’actes que l’archéologie nous permet, progressivement, de restituer. Et c’est cette histoire là qu’il me paraît important d’écrire et de développer.

Ch. Hugot : Vous montrez que les traces antérieures à 79 sont nombreuses à Pompéi. Elles remontent à quelle époque ?

W. Van Andringa : L’origine de Pompéi est très discutée ; la discussion est ici passionnante parce qu’il s’agit de caractériser un phénomène historique essentiel − la formation d’une ville − à partir d’observations uniquement matérielles. Un niveau de galets et quelques alignements de blocs de fondation font-ils une ville ? Non. En revanche, une muraille (mais semble-t-il de faible élévation, à peine 3 mètres) oui. De même que l’installation de lieux de culte communautaires marque t-elle un changement important. Alors une ville existe semble-t-il à partir du VIe siècle av. J.-C., mais cette ville n’est pas la ville grecque de Cumes ni la ville étrusque de Marzabotto, avec un maillage de rues et des espaces densément peuplés, des maisons alignées, une place publique. La ville archaïque de Pompéi semble peu de chose, une muraille, deux lieux de culte dont un monumental, des murs de terrasse, quelques maisons. L’important était de marquer le contrôle de l’embouchure du Sarno, une rivière qui se jette dans le golfe de Naples et qui est considérée par Strabon comme un axe économique essentiel vers l’intérieur des terres. En somme, il s’agissait surtout de contrôler un axe économique, pas de fonder une ville prestigieuse. C’est du moins ce que j’essaie de raconter… Je dois ajouter que dans les fouilles menées près du forum considéré comme le cœur de la ville antique, nous n’avons que d’infimes traces d’occupation avant le IIIe siècle av. J.-C. Les terrassements opérés à partir de cette époque expliquent sans doute en partie cette absence, mais en partie seulement…

Christophe Hugot : Vous confirmez que la date traditionnelle de l’éruption du Vésuve − le 24 août 79 − est sans doute à déplacer au 24 octobre de la même année. À propos de cette éruption, on possède les textes de Pline le Jeune. L’archéologie aide t-elle également à connaitre « les derniers jours de Pompéi » ?

William Van Andringa : C’est une correction récente, que l’on doit à Grete Stefani, l’actuelle directrice du site, et à son équipe3. Les éléments à charge sont une monnaie frappée en septembre 79 et des observations sur les pratiques quotidiennes qui indiquent qu’il commençait à faire frais lorsque l’éruption s’est déclenchée ! Ceux qui ont visité le site en août (il fait souvent 40°C) comprendront sans doute ce que je veux dire. Or certains manuscrits de Pline donnent la date du 24 octobre. Cette dernière date est donc sans doute la bonne. Ce qui montre bien que l’histoire faite à partir des textes est aussi fragile que celle qui est faite à partir des données archéologiques. C’est bien la combinaison de l’ensemble de nos sources qui donne les meilleurs résultats.

Quant à la période qui précède l’éruption, les études récentes semblent montrer que la ville vit une période de crise, due aux évènements sismiques qui précèdent la grande éruption. C’est très net dans la nécropole de Porta Nocera que nous avons fouillé : les dernières tombes sont très sommairement aménagées.

Christophe Hugot Sait-on comment le monde romain et l’empereur ont réagi devant ce séisme ?

William Van Andringa : Oui, deux passages, l’un de Suétone, l’autre de Dion Cassius établissent que Titus, en charge de l’Empire depuis le mois de juin, envoie deux sénateurs pour se rendre compte de la situation. Ceux-ci reviennent pour annoncer la destruction totale de trois villes (Pompéi, Herculanum et Stabies). Ordre est alors donné de transférer le territoire des villes disparues aux cités épargnées, Sorrente et Nocera. En revanche, ce que ne signalent pas Suétone et Dion Cassius, c’est qu’il est aujourd’hui assuré qu’une grande partie des ruines dépassait des dépôts volcaniques, ce qui a motivé des campagnes de récupération massive de matériaux : marbre, bronze, statues, tout a été arraché, dépecé pour être récupéré, des campagnes vraisemblablement orchestrées par le pouvoir impérial.

Christophe Hugot : Que deviennent Pompéi et Herculanum après l’éruption du Vésuve ?

William Van Andringa : Les deux villes passent dans l’univers légendaire des poètes et des conteurs, et dans l’univers lucratif des pilleurs et des entreprises de récupération : les visites souterraines sont avérées par le matériel archéologique, une lampe à huile du IVe dans une tombe, de la céramique médiévale dans une galerie… Lorsque l’ingénieur archéologue de la couronne espagnole sonde la région en 1748, des paysans lui indiquent la trouvaille de statues et autres pièces, ce qui prouve que l’existence des deux villes n’a jamais disparu des mémoires.

Christophe Hugot : Les premiers souhaits des fouilleurs, aux XVIII et XIXe siècles, consistent à recueillir de beaux objets …

« Aujourd’hui, avant de reconstruire un mur interviennent les carabiniers, les avocats, les politiques et les journalistes … »

William Van Andringa : Lorsque De Alcubiere, le premier fouilleur, entame les travaux sur le plateau de Cività en 1748, il s’agit d’alimenter en œuvres d’art le beau palais de Portici construit près d’Herculanum par le roi de Naples et des Deux Siciles. Cette motivation reste essentielle pendant longtemps même si une lecture attentive des cahiers de fouille montre que s’installe très vite une réflexion sur la conservation des ruines, sur la présentation au public. Dans les années 1780, l’écroulement d’un mur suscite quelques lignes dans le rapport de fouille. Que faire ? Le reconstruire tout simplement ! Nous sommes là dans la préhistoire de la réflexion patrimoniale ! Aujourd’hui, avant de reconstruire un mur interviennent les carabiniers, les avocats, les politiques et les journalistes. Visiblement, les modalités de restauration ont changé.

Mourir à Pompéi
W. Van Andringa a récemment publié un ouvrage monumental sur la fouille de la nécropole de Porta Nocera : Mourir à Pompéi

Christophe Hugot : Quand peut-on faire commencer l’archéologie scientifique à Pompéi ?

William Van Andringa : Il y a plusieurs périodes, celle inaugurée par Fiorelli, le premier surintendant de l’Unité italienne, qui publie les cahiers de fouille, dresse un plan, dégage méthodiquement les ruines. Puis, il y a l’ère du Surintendant A. Maiuri, une grande figure de l’archéologie italienne du XXe siècle qui a inauguré des fouilles stratigraphiques d’ampleur. Et il y a le travail accompli des dernières 15 années par des équipes archéologiques du monde entier et par les équipes de la Surintendance. Il s’agit désormais d’attendre la publication des résultats de ces travaux pour mesurer l’effet de ces programmes de recherches récents sur nos connaissances de la ville.

Christophe Hugot : Que ne sait-on pas encore sur Pompéi ?

William Van Andringa : Beaucoup de choses. La période entre le VIe et le IIIe siècle reste très mal connue. La datation et l’identification de nombreux édifices restent aussi à préciser. Également les modalités de récupération des matériaux après l’éruption. Il s’agit avant tout d’étudier dans le détail les ruines dégagées pendant plus de deux siècles : ce sont des kilomètres de mur et de peintures murales qu’il s’agit d’observer, de scruter, l’évolution des quartiers d’habitations et des nécropoles qu’il s’agit de restituer, de façon aussi détaillée que possible…

Christophe Hugot : L’urgent aujourd’hui est-il de continuer à fouiller Pompéi ou à préserver l’existant ?

William Van Andringa : Les deux sont sans doute liés, avec ce souci permanent qui doit nous animer, de ne pas purger les sédiments archéologiques, mais de limiter nos ‘destructions’ archéologiques à ce qui est nécessaire pour faire progresser nos connaissances. Pompéi est un site unique pour nous, il le sera aussi pour les générations futures.

À propos du livre


William Van Andringa
, Pompéi : mythologie et histoire, éditions du CNRS, 2013. 320 pages. ISBN 978-2-271-07048-7

William Van Andringa est également l’éditeur de Mourir à Pompéi : fouille d’un quartier funéraire de la nécropole romaine de Porta Nocera (2003-2007), Collection de l’école française de Rome, 2013, 1451 p. en deux volumes.

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Notes du texte

  1. Le seul catalogue du Sudoc possède plus de 2700 réponses à une recherche sur le mot Pompéi*. []
  2. Il s’agit de l’exposition « Life and death in Pompeii and Herculaneum » qui s’est terminée fin septembre 2013. Voir notice bibliographique du catalogue. []
  3. Grete Stefani, « La vera data dell’eruzione », Archeo n. 10 (260), ottobre 2006, pp. 10-13. []

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « Pompéi : mythologie et histoire », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 20 septembre 2013. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2013/09/pompei-mythologie-et-histoire-2/>. Consulté le 3 décembre 2016.