Une approche spatiale et topographique de l’artisanat grec antique

Entretien avec Giorgos M. Sanidas.

Maître de conférences en archéologie grecque à l’université Lille 3, Giorgos M. Sanidas a publié un ouvrage aux éditions du CTHS intitulé : La production artisanale en Grèce : une approche spatiale et topographique à partir des exemples de l’Attique et du Péloponnèse du VIIe au Ier siècle avant J.-C. Nous l’avons interrogé sur l’originalité de cette étude.

Christophe Hugot : Vous venez de publier un ouvrage intitulé La production artisanale en Grèce aux éditions du CTHS. Quelle est l’origine de ce travail de recherche ?

G. M. Sanidas, La production artisanale en Grèce - CTHS 2013
G. M. Sanidas, La production artisanale en Grèce – CTHS 2013

Giorgos M. Sanidas : Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2004, portant sur « La production artisanale en Grèce, du VIIe au Ier siècle av. J.-C. ». La thèse a été réélaborée pour être adaptée et publiée au sein de la collection « Archéologie et histoire de l’art » du CTHS. Le sujet proprement dit concerne l’étude des vestiges et autres traces matérielles des ateliers artisanaux abordés par un traitement homogène sous la forme d’un corpus et étudiés selon la problématique de leur organisation topographique et spatiale. Par conséquent, il s’agit d’un livre qui, malgré un long processus de remaniement, reprend largement la forme d’un travail universitaire archéologique tel qu’on le trouve habituellement effectué en France : une introduction, un corpus, une synthèse.

Ch. Hugot : Cette recherche doctorale a été menée à l’université Lille 3.

G. M. Sanidas : Effectivement, j’ai effectué mes recherches sous la direction d’Arthur Muller au sein de ce qui était alors l’UMR 8142 – HALMA. Si la problématique de l’artisanat est importante au sein du laboratoire lillois, mon travail s’intégrait également dans une thématique particulièrement développée par l’École française d’Athènes, depuis le milieu des années 1990 environ, portant sur l’artisanat ainsi que sur l’économie de l’Antiquité en général. La composition du jury de cette thèse rend d’ailleurs compte de ce clivage : Roland Étienne et Dominique Mulliez, qui furent successivement directeurs de l’EfA entre 1991 et 2011, ont privilégié ces thématiques ; les Lillois Arthur Muller et Francine Blondé ont piloté le programme sur l’artisanat1 ; Marie-Françoise Billot, connue pour ses travaux et son intérêt dans ce domaine, était également membre de ce jury. Par ailleurs, l’élaboration de ce travail a pu bénéficier d’un climat général favorable, notamment par l’apparition de recherches réalisées pratiquement en même temps, particulièrement en France. Roland Étienne aborde certains aspects de cette question dans la préface qu’il a bien voulu rédiger pour notre ouvrage. Continuant à travailler sur ces questions depuis la soutenance de ma thèse en 2004, je me suis attaché à mettre à jour le manuscrit initial. C’est toujours un enjeu d’élargir la vision de départ, d’autant plus que les travaux sur l’artisanat en Méditerranée antique ont connu un développement important, très récemment encore. Mon travail concerne particulièrement deux aspects : d’une part, je m’intéresse à des activités artisanales diverses, alors que trop souvent les études proposées ne s’intéressent pratiquement qu’aux seules activités céramiques ; d’autre part, je souhaitais élargir la documentation à diverses régions de la Grèce, et non pas exclusivement à la documentation athénienne, comme c’est trop souvent le cas.

Ch. Hugot : Est-il possible d’avoir une approche aussi ambitieuse au sein d’un seul travail, individuel de surcroît ?

G. M. Sanidas : La question est tout à fait légitime. Bien évidemment, la question de l’artisanat en Grèce antique est vaste et il n’était pas envisageable d’être exhaustif. L’ambition de cette étude, malgré l’impression donnée par l’aspect large du titre, est beaucoup plus mesurée. Il s’agit avant tout d’explorer les possibilités données par l’archéologie sur ce sujet, par excellence archéologique ! De ce fait, il est plutôt question ici d’élargir l’horizon de réflexion en examinant de manière systématique une documentation de seconde main. La globalité s’applique aussi aux domaines envisagés : en dehors des questions d’artisanat « proprement dit », plus ou moins présentes dans les sources archéologiques (métallurgie, céramique, pierre), il fallait s’interroger sur les domaines « fantômes » dans la documentation grecque (tannerie, teinturerie, etc.), mais aussi prendre en considération la transformation des récoltes, qui relève aussi de la production artisanale.

Ch. Hugot : Quelle est l’image matérielle des espaces de production artisanale ?

G. M. Sanidas : On peut dire, en simplifiant, que l’histoire économique, du XIXe siècle jusqu’à Finley dans les années 19802, aborde l’artisanat à partir de quelques textes athéniens du IVe siècle av. J.-C. L’archéologie, dans la plupart des cas, ne sert alors qu’à illustrer la pertinence des textes littéraires attiques. Du point de vue de l’archéologie, les limites athéniennes sont rarement dépassées dans les travaux anciens. Parallèlement, la recherche sur l’artisanat en tant que cadre de production se résume en grande partie à la production céramique. Au cours de mes recherches, j’ai « découvert » avec surprise que de nombreux domaines de la production artisanale étaient absents des études (tannerie, teinturerie, etc.) ou sous-représentés (forge, tabletterie, etc.). La métallurgie grecque, notamment, et les ateliers plus précisément sont en général peu étudiés. Les techniques et les ateliers des grands bronzes constituent une exception notable, pour lesquels l’intérêt a commencé assez tôt, et il est bien présent dès les années 1970 grâce à Cl. Rolley3 et à C. C. Mattusch4 puis, à partir des années 1980, avec G. Zimmer5. En revanche, les petits ateliers de production métallique, dont les forges, restent matériellement très peu connus. Ce genre de contraste régit la connaissance archéologique de l’artisanat grec. Un des enjeux de mon travail a consisté à mettre aussi en exergue ces aspects-là.

Il faut toutefois rappeler que mon travail fut précédé par d’autres travaux archéologiques, comme le livre de M.-C. Monaco sur les ateliers céramiques d’Athènes6, et textuels, comme celui de Chr. Feyel, sur les artisans dans grands sanctuaires grecs7, qui ont apporté une documentation nouvelle et des idées originales : cette matière scientifique, même si dans plusieurs points j’ai opté pour d’autres choix ou d’autres approches, relève d’un contexte scientifique favorable ; les études sur l’Italie républicaine et romaine ont fait preuve d’un intérêt plus important concernant les questions d’artisanat, grâce entre autres notamment à J.-P. Morel. Il ne faut également pas oublier les programmes de recherche sur la technologie et l’artisanat menés dans les années 1980 et 1990, tels que ceux réalisés à Marseille, d’abord par M.-Cl. Amouretti8 et par J.-P. Brun9.

Ch. Hugot : Vous abordez la question de l’artisanat selon une « approche spatiale ». Cette approche de l’artisanat grec est-elle vraiment neuve ?

G. M. Sanidas : Nullement. L’archéologie spatiale est au départ une approche technique de la documentation archéologique qui vise à localiser les données archéologiques dans l’espace géographique avec une précision optimale grâce au moyens électroniques et satellitaires (la technologie SIG, etc.). À partir de cette possibilité technique, l’archéologie anglo-saxonne des années 1980 et encore plus des années 1990 a pu avancer dans l’établissement des données et proposer des analyses pertinentes quant à leur répartition et leur interprétation en général. Toutefois, ces bases de données sont rares et lorsqu’elles existent, elles ne sont pas conçues pour une approche globale mais répondent aux besoins précis d’un programme ou d’une équipe. Ainsi, je me suis livré à un travail essentiellement bibliographique accompagné par des autopsies, ce qui est plus au moins évident pour l’archéologie. Quant aux sources, les données qui sont accessibles dans la bibliographie disponible (études, monographies, chroniques, rapports, etc.) ont dû recevoir un traitement homogène. Toutefois, la qualité et la quantité des différents domaines d’activité artisanale aussi bien que des ensembles géographiques représentés dans le corpus varient. Par conséquent, malgré l’effort d’homogénéité, le résultat peut paraître assez disparate. Malgré tout, contrairement à d’autres cultures méditerranéennes et européennes du Ier millénaire av. J.-C., de nombreux sites grecs sont relativement bien connus de manière extensive, ce qui permet, à un degré acceptable, une certaine appréciation globale de l’organisation des ateliers et de leurs implantations dans l’espace. Les études topographiques, présentes depuis les débuts de l’archéologie classique, fournissent aussi une base afin de considérer la place des vestiges dans les différents sites. Bref, je pense que l’entreprise n’est pas inédite, mais elle permet, au terme aussi d’une discussion ciblée, de se faire une image plus concrète concernant les lieux de production.

Ch. Hugot : Quel est le résultat ?

G. M. Sanidas : Je me suis beaucoup intéressé à des questions telles que les concentrations des activités, ou encore le problème des « quartiers ». Ce que j’ai cru apercevoir parmi les vestiges grecs ne correspond pas à l’image − qui fait pourtant toujours autorité dans certains milieux − d’un artisanat grec marginal et regroupé systématiquement dans des « quartiers spécialisés ». Les ateliers peuvent être effectivement regroupés mais cela ne correspond en aucun cas à une planification spatiale, et encore moins à une existence de zones, donc de zonage. Je considère que la concentration des activités ne relève donc pas de « quartiers », notion qui est d’ailleurs assez problématique quant à son existence au sein du vocabulaire grec. Lorsqu’il y a concentration il y a sans doute une raison matérielle qui explique cette attraction. De même, il est rare qu’une occupation, même la plus « concentrée », soit exclusivement artisanale. Dans tous les cas, les concepts de « quartier d’artisans » et de « zone » s’avèrent anachroniques et brouillent plus qu’ils n’expliquent les implantations artisanales en Grèce.

Ce constat ne peut seulement se faire qu’une fois le regard porté sur un maximum d’activités artisanales, et ce dans plusieurs sites, et non pas à partir d’une seul domaine au sein d’un seul site. Le colloque que j’ai organisé à Lille, en 2009, avec A. Esposito, sur les « Quartiers artisanaux »10 a permis également d’éclairer un certain nombre de points que je n’ai pas pu traiter dans ma thèse. Or, dans ce cadre de cette manifestation également, nous avons plus parlé de productions céramiques que du reste. Il faudrait donc encore avancer sur les autres activités.

En aval, il faudrait peut-être souligner aussi − quelque chose que je n’ai pas encore écrit explicitement et qui mérite une réflexion large −, la différence entre l’organisation des ateliers d’époque romaine impériale en Italie et ailleurs en Méditerranée − en Grèce même aussi ! − et ceux de la Grèce préromaine. On se rend facilement compte d’au moins deux réalités qui différencient clairement les deux systèmes : d’une part, les réalités techniques et architecturales, qui permettent d’avoir des vestiges d’ateliers plus variés (tels que les foulonneries, les teintureries, les tabletteries, les boulangeries, etc.) et, d’autre part, les équipements techniques qui évoluent à partir d’un système autre que celui de la Grèce qui semble plus « oriental » ; mais cette discussion risque ici de nous mener trop loin.

Pour en savoir plus

Giorgos M. Sanidas, La production artisanale en Grèce : une approche spatiale et topographique à partir des exemples de l’Attique et du Péloponnèse du VIIe au Ier siècle avant J.-C., (Archéologie et histoire de l’art ; n° 33) Paris, CTHS, 2013. 291 pages. ISBN 978-2-7355-0795-5

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Notes du texte

  1. A. Muller, Fr. Blondé, éds,  L’artisanat en Grèce ancienne : les artisans, les ateliers, Topoi 8, fasc. 2, Lyon, 1998 et L’artisanat en Grèce ancienne : les productions, les diffusions, Villeneuve d’Ascq, 2000. []
  2. M. I. Finley, Ancient Economy2, Cambridge, 1984. []
  3. Cl. Rolley, Les bronzes grecs, Fribourg, 1983. []
  4. C. C. Mattusch, Greek Bronze Statuary, from the Beginnings through the Fifth Century B.C., London, 1988. []
  5. G. Zimmer, Griechische bronzegusswerkstätten, zur Technologieentwicklung eines antiken Kusthandwerkes, Mainz-am-Rhein, 1990. []
  6. Maria Chiara Monaco, Ergasteria : impianti artigianali ceramici ad Atene ed in Attica dal protogeometrico alle soglie dell’ellenismo, Roma, 2000. []
  7. Christophe Feyel, Les artisans dans les sanctuaires grecs aux époques classique et hellénistique : à travers la documentation financière en Grèce, Athènes, 2006. []
  8. M.-Cl. Amouretti, Le pain et l’huile dans la Grèce antique, Besançon, 1986 ; M.-Cl. Amouretti, G. Comet, éds, Hommes et techniques de l’Antiquité à la Renaissance, Paris, 1993 ; M.-Cl. Amouretti, J.-P. Brun, La production du vin et de l’huile en Méditerranée, BCH Suppl. XXIII, Athènes-Paris, 1993, etc. []
  9. J.-P. Brun, L’oléiculture antique en Provence : les huileries du département du Var, RAN Suppl. 15, Paris 1986 ; M.-Cl. Amouretti, J.-P. Brun, La production du vin et de l’huile en Méditerranée, BCH Suppl. XXIII, Athènes-Paris, 1993 ; Archéologie du vin et de l’huile, de la Préhistoire à l’époque hellénistique, Paris, 2004. []
  10. Arianna Esposito et Giorgos M. Sanidas éds, « Quartiers » artisanaux en Grèce ancienne : une perspective méditerranéenne, Villeneuve d’Ascq, 2012. Voir présentation sur Insula. []

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Christophe Hugot, « Une approche spatiale et topographique de l’artisanat grec antique », Insula [En ligne], mis en ligne le 28 juin 2013. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2013/06/artisanat-grec-antique/>. Consulté le 23 octobre 2014.