Réflexions sur le métier de bibliothécaire au début du 20e siècle

Une histoire de la Bibliothèque universitaire de Lille / 7.

Période très active, le début du 20e siècle est aussi le moment d’une intense réflexion à propos du métier de bibliothécaire. Les articles sur ce sujet sont nombreux dans la littérature professionnelle notamment dans la Revue des bibliothèques et dans le Bulletin de l’Association des bibliothécaires français.1 Le bibliothécaire lillois, Paul Vanrycke, participe activement à ces débats.

Précédents épisodes :
1. Origine de la Bibliothèque des Facultés de Lille
2. La bibliothèque universitaire en 1909
3. Les bibliothécaires de l’université de Lille entre 1883 et 1923
4. Il est difficile de compter les livres dans une bibliothèque
5. Le catalogage à la Bibliothèque universitaire de Lille
6. La bibliothèque universitaire de Lille pendant la Grande Guerre

La nécessité de réformes

Quelques bibliothécaires réfléchissent à la situation des bibliothèques universitaires françaises à l’histoire encore récente. On trouve dans ce groupe Jules Laude2 et Paul Vanrycke qui publient des textes comparant les situations française, hollandaise et surtout allemande. Jules Laude, directeur de la bibliothèque de Clermont [Ferrand] de 1899 à 1919, réussit à faire valoir ses idées et à fusionner en un seul établissement la bibliothèque municipale et la bibliothèque universitaire. A plusieurs reprises, il dénonce l’esprit de routine, de particularisme et d’égoïsme présent dans les facultés. D’une façon plus générale, il réagit en 1904 à la proposition de loi sur la réorganisation des Archives de France3 et propose une loi relative à la réorganisation des bibliothèques de France4. Il est question d’une unification des bibliothèques françaises et de la création au ministère de l’Instruction publique d’un service spécial, qui formerait la tête de l’organisme nouveau, et serait le centre du grand mouvement de réorganisation5.

Les revendications

Les revendications concernent l’indépendance des bibliothèques universitaires. Il est également question du rôle jugé trop prépondérant de la Commission de la bibliothèque qui entrave la liberté du bibliothécaire. Un rapport sur la bibliothèque de Lille indique qu’il faut empêcher que le Conseil des facultés fasse entrer la bibliothèque universitaire dans ses attributions contrairement aux dispositions de 18976. D’une façon plus générale et c’est une idée très présente dans la littérature professionnelle de l’époque : « Toutes les grandes bibliothèques devraient dépendre directement du ministère comme les bibliothèques hollandaises, qui autonomes et distinctes de l’Université, relèvent du ministère de l’Intérieur par l’intermédiaire du Collège des curateurs représentant le pouvoir central »7. En 1904, Jules Laude propose que la nomination et la révocation des conservateurs et bibliothécaires de toutes les bibliothèques d’État et des bibliothèques municipales classées appartiennent uniquement à l’avenir au ministère de l’Instruction publique8.

Magasins de la Bibliothèque de Leyde dans Arnim Graesel, Manuel de bibliothéconomie, Paris, 1897 p. 128.
Magasins de la Bibliothèque de Leyde

La pénurie des ressources, tant pour les collections que pour le personnel, est très souvent évoquée : « Il faudrait plus de spécialistes-bibliothécaires et des budgets plus en rapport avec les nécessités modernes9. » La question de la rémunération10 du personnel apparaît dans plusieurs articles, par exemple en 1924 : « Il n’y a pas, en effet, de profession plus mal rétribuée que la nôtre et plus sacrifiée. Nous ne pourrons faire apprécier nos services qu’en restant unis11. » La question de l’avancement est rappelée à plusieurs reprises12. « On y entre, on y avance n’importe comment ; et on n’y est pas toujours payé en proportion du travail accompli13. » Le nouveau mode de classement (pas d’avancement au choix) aboutit à une stagnation forcée. Dans sa comparaison avec les bibliothèques hollandaises, Paul Vanrycke écrit, en parlant des bibliothèques hollandaises : « comme dans toutes les administrations où l’émulation et le zèle n’existent plus, faute d’encouragement, il se produira un moment où le recrutement sera difficile. Dans un pays où les promotions et l’avancement sont très incertains et très lents en raison du petit nombre d’établissements, où l’on ne tient peut-être pas encore assez compte, à notre avis, des efforts et des travaux accomplis par un personnel d’élite ne ménageant ni son temps ni sa peine, et où les bibliothèques sont, grâce à l’impulsion de leur personnel, riches et prospères, il sera difficile de compter toujours sur l’amour du métier et le désintéressement de ces fonctionnaires dont la valeur scientifique n’est pas suffisamment rémunérée14. »

Vers une professionnalisation

Manuel de bibliothéconomie  par le Dr Arnim Graesel ; traduction de Jules Laude (SCD Lille 3)
Manuel de bibliothéconomie par Arnim Graesel

Les questions de la formation du bibliothécaire et de ses compétences sont récurrentes15. La création du certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB) en 1879 est un progrès considérable. Liés à cette nécessité de formation, on assiste à l’émergence d’un métier et à un début de professionnalisation. Dans son Manuel de bibliothéconomie16, traduit par Jules Laude, Arnim Graesel affirme : « C’est une erreur de croire que toute personne instruite peut remplir les fonctions de bibliothécaire17 ». Il faut que le métier de bibliothécaire devienne une véritable carrière18 comme en Allemagne, en Angleterre ou aux États-Unis.

Qu’est-ce qu’un bibliothécaire au début du 20e siècle ? La question fait débat. En 1905, paraît un article dans la Revue scientifique intitulé « Les sciences dans les bibliothèques »19. Le directeur de la revue dénonce la pauvreté des collections des bibliothèques universitaires, notamment en sciences physiques et naturelles. Plusieurs constats sont établis : … « Entre le lecteur et le livre, il y a le bibliothécaire et le bibliothécaire est plutôt l’ami du livre que du lecteur… » ou encore  « Ainsi donc poète, bibliophile, et, lorsqu’il est très sérieux, archiviste paléographe, l’ancien chartiste ou l’ancien bachelier ès lettres a l’amour du livre considéré comme une entité, comme un être capable de s’animer de lui-même ; il vit au milieu de ses bouquins comme le vieux collectionneur au milieu de ses coquilles, de ses timbres ou de ses bouchons de carafe. Conçoit-on l’indignation d’un vieil entomologiste patient, si un anatomiste s’avisait de vouloir disséquer un de ses beaux exemplaires ?… ».

Des bibliothécaires-médiateurs ?

Les réactions sont nombreuses dans la profession. Paul Vanrycke répond directement à la revue en ces termes20 : « Le bibliothécaire est, par définition, conservateur de ses collections, mais il ne peut remplir son rôle sans oublier de faciliter à tous les lecteurs la consultation des documents qu’il abrite dans ses dépôts. Il doit leur procurer tous les renseignements bibliographiques qu’il est à même de leur fournir, et participer autant que possible à leurs travaux. Il doit être le chef des travaux bibliographiques de ce grand laboratoire. Le temps n’est plus où le bibliothécaire, amateur éclairé ou nommé à ces fonctions après de brillants services dans une autre carrière, ne songeait qu’à interposer entre le public et les collections, dont il avait la garde, une muraille… de règlements ». La constitution des catalogues et leur accessibilité sont bien au cœur du métier. Plus tard, Charles Sustrac21, conservateur à la bibliothèque Sainte-Geneviève et fondateur de l’Association des bibliothécaires français, publie plusieurs articles sur ce thème. Le bibliothécaire doit-il être un fonctionnaire d’administration centrale ou un membre du personnel scientifique de l’enseignement qui exerce une fonction d’ordre intellectuel et qui se doit de garder l’esprit ouvert et informé. Les propos sont parfois contradictoires et le choix – s’il faut faire un choix – s’avère difficile entre le bibliothécaire-technicien et le bibliothécaire-savant. « Le bibliothécaire courbé tout le jour sur sa besogne directe sera écrasé par elle. Il ne pourra dominer sa tâche, s’entretenir, se renouveler. Rapidement, il descendra à la routine, à l’indifférence, voire à l’horreur de sa profession devenue uniquement un gagne-pain au lieu de l’apostolat qu’elle pourrait et devrait être. (…) On ne veut plus de bibliothécaires amateurs. Faisons de la division du travail : soyez bibliothécaire, soyez philosophe, soyez poète, mais choisissez. Nous l’admettons dans une certaine mesure. Le bibliothécaire doit continuer à animer les sociétés locales (archéologie, histoire, philologie…), animer le zèle du personnel en lui faisant confiance ». Jules Laude participe au débat en indiquant que le gouvernement allemand attribue aux plus éminents bibliothécaires le titre de  « professeur »22.

À suivre

Isabelle Westeel

Épisode suivant :
8. La bibliothèque universitaire de Lille dans l’entre-deux-guerres

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Notes du texte

  1. Sur la naissance de l’ABF : Monique Lambert,  Dimanche 22 avril 1906 : fondation de l’ABF : Ses premières années d’activité (1906-1914) <http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/revues/document-brut-46941> ; Lydie Ducolomb, L’enseignement d’Eugène Morel : les conférences sur les Bibliothèques modernes, enssib, 2010, < http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notice-48949> []
  2. Jules Laude, « Les bibliothèques universitaires de province », dans Bibliothèques, livres et libraires, conférences A.B.F., 2e série, 1912, Paris, 1913, p. 127-152. []
  3. Proposition de loi présentée à la Chambre le 8 février 1904. Journal officiel, 1904, Doc. Parl. Chambre, n° 1.496. Cette proposition provoque le 10 avril 1904 la première assemblée générale constituante de l’Association des archivistes français. []
  4. Jules Laude, « Quelques mots sur les bibliothèques françaises à propos de la proposition de loi portant réorganisation générale des Archives de France », dans Le Bibliographe moderne, 1904, p. 157-176. []
  5. Bruno Delmas, « Les débuts de la formation des bibliothécaires », dans Histoire des bibliothèques françaises. T. 3… p. 119-139, en particulier cette dernière page pour la question de la réorganisation des archives et des bibliothèques entre 1904 et 1906. []
  6. Arch. nat. F17 17381. []
  7. Paul Vanrycke, « Les bibliothèques universitaires hollandaises (Leiden, Utrecht, Groningen, Amsterdam) » dans Revue des bibliothèques, 1904, p. 212-271. ici p. 215. Paul Vanrycke écrit plus tard « Les bibliothèques universitaires et la presse scientifique de Hollande », dans Bibliothèques, livres et libraires, conférences A.B.F., 2e série, 1912, Paris, 1913, p. 53-71. []
  8. J. Laude, « Quelques mots sur les bibliothèques françaises… p. 166. []
  9. Paul Vanrycke, « La place de la Science dans les Bibliothèques françaises. Réponse à la Revue scientifique »  1905. imp. Le Bigot fr. 8 p. p. 8. []
  10. P. Vanrycke, « Les bibliothèques universitaires hollandaises … p. 226. « Plus d’un fonctionnaire français serait heureux d’être rétribué de la même façon que ses collègues de Leiden ou d’Amsterdam » Jules Laude, « Les bibliothèques universitaires allemandes et leur organisation », dans Revue des bibliothèques, 1900, p. 117. http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/document-48838. []
  11. Gabriel Henriot, « L’État de nos bibliothèques : la querelle des anciens et des modernes » dans Revue des bibliothèques, 1924, p. 430-436. []
  12. P. Vanrycke, « Les bibliothèques universitaires hollandaises … p. 222. []
  13. Ch.-V. Langlois, « La réforme des bibliothèques en France », dans Bibliothèque de l’école des chartes, t. LXVI, 1905, p. 751. []
  14. P. Vanrycke, « Les bibliothèques universitaires hollandaises … p. 222. []
  15. Bruno Blasselle, « La bibliothéconomie, théorie et pratique » , dans Histoire des bibliothèques françaises. T. 3 … p. 143-163, en particulier p. 154-163. []
  16. http://archive.org/details/manueldebibliot02grgoog []
  17. Arnim Graesel, Manuel de bibliothéconomie, trad. par Jules Laude, Paris, Welter, 1897, p. 438. []
  18. J. Laude, « Quelques mots sur les bibliothèques françaises… p. 164. []
  19. Revue scientifique, 1905, t. II, n° 1, 2 et 3. []
  20. Paul Vanrycke, « La place de la Science … p. 1. []
  21. Charles Sustrac « Le bibliothécaire doit-il être un savant ? » Bulletin de l’ABF, janvier-février 1908, 2e année, n°1, p. 1-3 ; « Les bibliothécaires doivent-ils avoir des loisirs ? », dans Revue des bibliothèques, 1924, p. 377-380. Sur Charles Sustrac http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1952_num_110_1_460269 []
  22. Jules Laude, « Les bibliothèques universitaires allemandes… », p. 106. []

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Citer ce billet

Isabelle Westeel, « Réflexions sur le métier de bibliothécaire au début du 20e siècle », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 3 mai 2013. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2013/05/metier-de-bibliothecaire-debut-20e-siecle/>. Consulté le 3 décembre 2016.