Sermon sur la chute de Karoo

Quand la fiction renouvelle le regard sur l’Antiquité.

À propos du roman de Jérôme Ferrari, Le Sermon sur la chute de Rome, publié chez Actes Sud − récent lauréat du prix Goncourt −  et du roman publié à titre posthume, Karoo, de Steve Tesich, aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.


C’est peut-être la revanche des langues anciennes qui se fait, doucement, sentir : bien qu’enseignées dans des conditions qui se révèlent difficiles ou en tous cas, peu facilitées par les institutions, elles constituent un horizon de réflexion. Pour preuve, deux romans, publiés récemment en France, où les références aux mondes anciens et leur littérature permettent une lecture de notre monde, fussent-elles passées par le crible de la fiction. Et d’une manière réflexive, la fiction aujourd’hui renouvelle le regard sur l’Antiquité.

Le sermon sur la chute de Rome

Tout ce qui naît et se développe est voué à péricliter …

Tous les médias ont évoqué Jérôme Ferrari, avec un résumé de l’œuvre, toujours inexact, tant elle brasse de vies et de récits. Pour le dire rapidement, le roman raconte des parcours de vie, entre Paris, la Corse et l’Algérie, depuis 1918, jusqu’à nos jours. Le projet de l’auteur serait d’illustrer, pour ainsi dire, par la fiction un propos tenu par Augustin, selon lequel tout ce qui naît et se développe est voué à péricliter.

Ce discours n’est pas nouveau : il rejoint la conception de l’hubris, la démesure, qui traverse la littérature grecque. Faire preuve de démesure pour les Anciens se révèle insolent, insultant à l’égard des dieux. La chute s’impose alors. Nous nous contenterons de citer un extrait du quatrième épisode d’Ajax de Sophocle, quand Ménélas répond vivement à Teucer qui prend la défense du héros qui vient de se suicider :

ὅπου δ᾽ ὑβρίζειν δρᾶν θ᾽ ἃ βούλεται παρῇ,
ταύτην νόμιζε τὴν πόλιν χρόνῳ ποτὲ
ἐξ οὐρίων δραμοῦσαν εἰς βυθὸν πεσεῖν.

« Où il est possible de montrer de la démesure et de faire ce que l’on veut, considère que cette cité-là, après avoir couru un certain temps poussée par des vents favorables, tombera dans l’abîme. »

Sophocle, Ajax

Karoo

karoo
Karoo

Le roman de Tesich a rencontré lui aussi un lectorat en France, depuis cet été : l’œuvre − achevée quelques jours avant la mort de son auteur − a été publiée en 1996 aux États-Unis, et traduite cette année en français. Il s’agit du récit du cheminement finalement douloureux d’un scénariste américain qui se distingue par sa lâcheté et son égoïsme. Alors qu’il est « script doctor » pour Hollywood, ce qui consiste en corriger les films des autres, quitte à les dénaturer intégralement, voire les saccager, il décide d’intervenir sur le cours de la vie d’une jeune femme, comme pour le redresser, et rattraper ses propres erreurs, mais il mène finalement les siens à la catastrophe. Karoo qui en vient à ne plus distinguer son travail de réécriture et son effort de réécrire la vie est dans l’illusion complète, ce qui l’amène à sa chute : il n’est en rien un démiurge. Après une forme de gloire où tout n’est qu’apparence, il sombre.

Romans de factures différentes

Ces deux romans, a priori, n’ont pas grand-chose en commun. C’est vrai, l’écriture chez Tesich est linéaire, presque cinématographique1, avec beaucoup de dialogues, centrée sur Karoo ; les autres personnages paraissent bien secondaires. Ferrari, au contraire, joue avec les temporalités : très vite, il annonce la catastrophe, dont le lecteur ignore tout de même la nature. Certes, la narration a pour unité fondatrice un certain Marcel, dont le roman embrasse la vie, mais l’on s’intéresse par vignettes à de nombreux personnages gravitant autour de cet enfant chétif qui meurt, vieillard, à la fin du roman2. Le lecteur est pris par le flux de l’écriture, avec une prose si enlevée que le prosaïsme des situations fait parfois choc dans cette langue.

« Les mondes passent, en vérité, l’un après l’autre, des ténèbres aux ténèbres, et leur succession ne signifie rien » (Jérôme Ferrari)

Chute de Rome ?
Chute de Rome ? (Photo M-A Colbeaux)

Bien que très différents, outre le regard extrêmement critique porté sur la société et la dénonciation de toutes les mesquineries, ces deux romans s’achèvent de manière plus ou moins annoncée sur un questionnement du sens de l’œuvre, dont l’interprétation passe par des références anciennes : toute la fin de Karoo repose sur le personnage d’Ulysse. Certes la présence du héros mythique traverse le roman, pourtant à mille lieux des références antiques, tellement il est ancré dans le microcosme américain de la fiction hollywoodienne. Néanmoins, Ulysse y apparaît comme un modèle qui fait sens. À la fin du roman, Karoo, dans une chapitre assez hallucinatoire en vient à s’assimiler à Ulysse. Comme le roi d’Ithaque, Karoo passe par un dépouillement absolu, pour revenir à la vie.

Quant au Sermon sur la chute de Rome, toute la fin repose sur Saint-Augustin qui prononce son sermon à ses paroissiens, après l’annonce de la chute de la Ville éternelle. Le sermon, dans la traduction de Jean-Claude Fredouille, clôt le roman, sans artifice car dans le récit, plusieurs personnages sont sur le piste d’Augustin. Libero écrit son mémoire de maîtrise sur l’auteur et lit les quatre sermons « en ayant le sentiment s’accomplir un acte de haute résistance » ; une jeune maître de conférence, Aurélie, mène des fouilles pour retrouver la cathédrale, à Hiponne, où Augustin vécut. Si les personnages du XXe siècle vont et viennent, à la recherche du passé, c’est aussi pour donner du sens au présent. Ainsi, le thème de la chute scande le roman, chute des civilisations, chute des hommes, mais en clé de voûte, le sermon traduit.

Sermon sur la chute de RomeQu’est-ce à dire ? Faut-il penser que tout a été dit dans l’Antiquité, que tout ce qui se joue, se crée aujourd’hui n’est que déclinaison du monde ancien ? ou est-ce une lecture de l’Antiquité qui est donnée à travers ces romans ?  Ulysse, quand il arrive à Ithaque, reconquiert son identité de héros en tuant les prétendants, mais il a traversé des épreuves qui l’ont intimement changé. Ce n’est plus le poème de Cavafis qu’il faut convoquer, il ne faut plus souhaiter d’autres Ithaque : Ulysse, arrivé, ne peut plus être autre que lui-même car ses voyages, comme les épreuves pour Karoo, ont fait de lui un homme, seulement un homme. Quant au sermon, il éclaire d’un sourire, matérialisé par un personnage féminin qui attire le regard d’Augustin, le pessimisme violent de l’oeuvre ; certes, notre vie est effondrement, et chacun se débat ou ne choisit de ne pas voir, comme Matthieu, mais tout cela aussi est synonyme de vie. Et ce faisant, le sermon d’Augustin est mis en question : quelle froideur dans ce discours, alors qu’un monde s’effondre.

Visions pessimistes ?

Jérôme Ferrari convoque les références antiques avec un recul fécond

On pourrait alors s’interroger sur ces romans, dont les histoires sont si sombres. Ce qui les rassemble aussi est la distance qu’ils instaurent face à leur propos et leurs personnages. Les travers de chacun sont dénoncés : Karoo n’a rien de héroïque, et l’humour est omniprésent. Cette distance critique est tout aussi présente dans l’œuvre de Ferrari ; elle ne porte pas seulement sur ces personnages, mais sur le travail de l’auteur. À ce titre, la critique du monde des antiquisants, au chapitre 16 est particulièrement truculente. Certes, Ferrari convoque Augustin et les références antiques, mais avec un recul fécond.

Libero lisait les quatre sermons sur la chute de Rome en ayant le sentiment d’accomplir un acte de haute résistance, et il lisait la Cité de dieu, mais à mesure que les jours raccourcissaient, ses derniers espoirs se diluèrent dans la brume pluvieuse qui pesait sur les trottoirs humides. Tout était triste et sale, rien n’était écrit dans le ciel que des promesses d’orages et de crachin, et les résistants étaient aussi haïssables que les vainqueurs, ils n’étaient pas des salauds mais des pitres et des ratés, lui le premier, qu’on avait formés à produire des dissertations et des commentaires aussi inutiles qu’irréprochables, car le monde avait peut-être encore besoin d’Augustin et de Leibniz  mais il n’avait que faire de leurs misérables exégètes…

Références des livres

Steve Tesich, Karoo, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Monsieur Toussaint Louverture, 2012.
606 pages. ISBN 978-2-9533664-9-5
Voir le site de l’éditeur : www.monsieurtoussaintlouverture.net

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome : roman, Actes Sud, 2012.
201 pages. ISBN 978-2-330-01259-5
Voir le site de l’éditeur : www.actes-sud.fr

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Notes du texte

  1. Ce n’est pas sans lien avec la profession du personnage principal, scénariste, qu’il partage avec l’auteur, Tesich, lui aussi scénariste qui a connu certains succès : on lui doit en particulier le scénario de La Bande des quatre de Peter Yates, film qui lui vaut un Oscar en 1979. []
  2. Un certain nombre de ces personnages sont présents dans un roman publié en 2008, Balco Atlantico, fort différent, mais très surprenant lui aussi. []

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Citer ce billet

Marie-Andrée Colbeaux, « Sermon sur la chute de Karoo », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 3 décembre 2012. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2012/12/sermon-sur-la-chute-de-karoo/>. Consulté le 3 décembre 2016.