In memoriam Jean Bollack

Le philologue est décédé ce 4 décembre 2012.

Portrait du philologue Jean Bollack, ancien Professeur à l’université Lille 3 de 1958 à 1992, décédé ce 4 décembre 2012, dans sa quatre-vingt-dixième année.

Portrait de Jean Bollack
Portrait de Jean Bollack

Jean Bollack est né à Strasbourg en 1923 et fait ses études à Bâle, en Suisse, où son père, négociant, s’était établi. « J’ai grandi à Bâle dans une maison où se croisaient plusieurs mondes et plusieurs langues »1. À l’université de Bâle, il suit les cours de l’érudit et homérisant Peter Von der Mühll ainsi que l’enseignement qu’Albert Béguin − qui deviendra directeur de la revue Esprit − consacre alors à la littérature contemporaine. Après la seconde guerre mondiale, il poursuit des études à la Sorbonne, sous la direction du linguiste Pierre Chantraine (il obtiendra une licence de lettres classiques et licence d’allemand). Ses premiers travaux de recherche consistent à reconstituer le poème philosophique écrit par Empédocle, dont il ne reste que des fragments : Les Origines (ce sera sa Thèse d’État publiée aux Éditions de Minuit de 1965 à 1969). Cette traduction impressionna le monde littéraire : René Char, Henri Michaux et Saint-John Perse en particulier.

Après Empédocle, viendront des études, des commentaires, des traductions qu’il réalise seul ou en collaboration avec son épouse Mayotte Bollack et ses élèves (Heinz Wismann, André Laks, Pierre Judet de La Combe, Philippe Rousseau) sur Épicure et Héraclite, puis sur les Tragiques grecs. Si Eschyle a longtemps été au centre de son travail, Jean Bollack s’intéresse à Sophocle (il réalise en particulier une monumentale édition de l’Œdipe roi de Sophocle aux Presses universitaires du Septentrion), puis à Euripide qui s’est « logiquement ajouté à la fin »2. Il participe également à la traduction et à la mise en scène d’œuvres théâtrales antiques (collaborant avec Ariane Mnouchkine pour Iphigénie à Aulis, Jacques Lassalle pour l’Andromaque d’Euripide, Camila Saraceni pour l’Hélène d’Euripide, Marcel Bozonnet pour l’Antigone de Sophocle notamment). Jean Bollack a encore publié des études sur la poésie de Paul Celan.

Le Centre de recherche philologique de Lille

Agrégé, il devient Assistant, puis chargé d’enseignement à la Faculté des lettres de Lille en 1958. En 1965 il y est élu Professeur de littérature et de pensée grecques à l’Université de Lille, poste qu’il occupe jusqu’à sa retraite en 1992. Déçu par l’Académisme de l’université française, Jean Bollack fonde à Lille, d’abord de manière informelle, le Centre de recherche philologique devenu Centre CNRS en 1973, qu’il dirigera jusqu’en 1986 (Le Centre est devenu une composante de l’UMR « Savoirs, Textes, Langage »).

« Une fois nommé assistant à Lille, j’ai pu, pendant des années, m’attacher à l’histoire de la philologie. Lille était un lieu à part, qui accueillait la jeune élite : Pierre Bourdieu,  Jacques Le Goff, Pierre Vidal-Naquet, parmi d’autres. Quand Braudel a créé l’Ecole des hautes études en sciences sociales, ils sont tous allés enseigner à Paris. Je suis resté, et j’ai décidé de faire ‘mon Harvard’ à Lille ; c’est ainsi qu’est née cette ‘autre institution’ qu’est le Centre de recherche philologique. »

(Jean Bollack, Colloque de Cerisy)

Il fut actif jusque dans ses derniers instants : Jean Bollack était encore à l’université Lille 3 les 9 et 10 novembre derniers, où il participait au symposium en l’honneur de Philippe Rousseau.

Un art patient de la lecture

« Au départ, un texte, c’est une énigme ; il faut donc passer par le déchiffrement et l’interprétation … »

La philologie bollackienne consiste à retrouver l’altérité de la Grèce après toutes les canonisations dont elle a fait l’objet en centrant son propos sur les textes eux-mêmes, à retrouver le sens des textes3. Cette pensée a pris corps au sein de séminaires dans ce qui fut alors appelé « l’École de Lille ».

« L’entourage, les séminaires d’initiation et de recherche, comme je les ai conçus dans le cursus et surtout hors cursus à Lille, au Centre de recherche philologique (…) ont une importance décisive en raison de la réflexion commune qui s’y développe autour d’une table et de son application à des problèmes concrets. On y gagne une confiance et le sentiment de pouvoir y parvenir. Dans un groupe, les compétences spéciales peuvent être réparties, et des solutions trouvées, permettant des contributions limitées mais d’une vraie valeur scientifique. »

(Jean Bollack, Sens contre sens : comment lit-on ?)

Témoignages

Pierre Judet de La Combe et Heinz Wismann :

« Bollack professeur a été étonnamment libéral, au sens politique, dans l’attention mise à laisser circuler dans ses séminaires une parole libre et, autant qu’elle le pouvait, rigoureuse, centrée sur son objet. »

(Pierre Judet de La Combe et Heinz Wismann, Colloque de Cerisy)

Fabienne Blaise, Présidente de l’université Lille 3, qui a été élève de Jean Bollack :

Jean Bollack était une grande figure de la philologie ancienne, le fondateur de ce que nos collègues étrangers appellent l’Ecole de Lille. L’étendue de ses nombreux travaux, qui pour beaucoup ont compté, allaient de la philosophie présocratique à la poésie de Celan, en passant par la tragédie grecque, entre autres.
Ses traductions pour le théâtre ont largement contribué à redonner vie aux tragiques grecs, dont on découvrait, de nouveau, les mots dans toute leur force, leur intelligence et leur éternelle actualité.
Il a enseigné longtemps dans cette université, où il a donné à ses étudiants le goût de la rigueur scientifique dans un domaine (la philosophie et la littérature) où elle n’allait pas toujours de soi. Le centre de recherche qu’il a créé à Lille 3, dans les années 70, était le premier laboratoire CNRS de notre université ; c’était aussi la première fois que l’on osait prétendre fonder dans notre région, déshéritée alors en matière de culture et de recherche (dans nos disciplines), un centre de recherche qui puisse rivaliser avec ce qui se faisait alors surtout à Paris et, bien sûr, dans les universités européennes et américaines.
Personnellement, j’ai perdu un maître ; nous avons tous perdu un grand professeur, et un grand savant.
Au nom de l’université, j’adresse à Mayotte Bollack, son épouse, et à sa famille mes plus sincères condoléances.

« L’explication ou l’effort de compréhension d’une « trajectoire » est en effet une reconstitution … » (Jean Bollack)

Notre blog souhaitait rendre hommage à Jean Bollack à l’occasion de ses 90 ans, qu’il aurait eu en 2013. Ce billet écrit dans l’urgence de l’actualité aura une suite. Mais le mieux est-il encore d’inviter à le (re)lire : Jean Bollack a un site internet qui lui est dédié et qui donne accès à une bibliographie presque exhaustive de ses travaux : www.jeanbollack.fr

On ajoutera ce livre qui vient de paraître aux Presses universitaires du Septentrion :

Denis Thouard, Herméneutique critique : Bollack, Szondi, Celan, Presses universitaires du Septentrion, 2012. 179 pages. ISBN 978-2-7574-0405-8. Voir sur le site de l’éditeur : www.septentrion.com

Chez le même éditeur : La philologie au présent : pour Jean Bollack, édité par Christoph König et Denis Thouard, Presses universitaires du Septentrion, 2010. Voir le site de l’éditeur.

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Notes du texte

  1. Jean Bollack dans : Christophe König, Henz Wismann (dir.) La lecture insistante : autour de Jean Bollack, Albin Michel, 2011. []
  2. Jean Bollack, Sens contre sens : comment lit-on ? : entretiens avec Patrick Lhored, Ed. la passe du vent, 2000. []
  3. Voir la très récente analyse de Denis Thouard : Herménetique critique : Bollack, Szondi, Celan, Presses universitaires du septentrion, 2012. []

Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Christophe Hugot, « In memoriam Jean Bollack », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 4 décembre 2012. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2012/12/in-memoriam-jean-bollack/>. Consulté le 3 décembre 2016.