Le siège du pouvoir : la Curule, de l’Antiquité à Pierre Paulin

Forme antique, design contemporain.

La survivance de l’Antiquité prend des formes variées. Dans ce billet nous évoquons la permanence de la forme d’une chaise, la célèbre chaise curule issue de l’antiquité romaine, qui trouve sa place dans les intérieurs contemporains grâce en particulier à la réédition d’une œuvre du designer français Pierre Paulin.

Pierre Paulin, le design au pouvoir

Pierre Paulin © Ligne Roset
Pierre Paulin © Ligne Roset

Le Palais de l’Élysée, construit au XVIIIe siècle, a connu de nombreux aménagements tant dans son architecture, l’utilisation des différentes pièces, que dans son aménagement intérieur depuis sa construction par Armand-Claude Mollet en 1720. On se souvient en particulier de l’intervention du trentenaire Philippe Starck, réalisant les appartements privés à l’arrivée de François Mitterrand en 1981. Mais le designer le plus emblématique de ce haut-lieu de la République est sans conteste Pierre Paulin.

Pierre Paulin est l’auteur de la transformation de trois pièces du rez-de-chaussée pour les appartements privés de Georges Pompidou en 1971-1972. En 1983, François Mitterrand confie au designer français de refaire le mobilier du célèbre « Salon doré » de l’Élysée. Lors de l’exposition que le Mobilier national consacra en 2008 à Pierre Paulin pour illustrer des décennies de collaboration entre le designer et le Mobilier national, sous le titre Pierre Paulin, le design au pouvoir était présenté le fauteuil réalisé pour François Mitterrand. A côté de ce fauteuil, en contrepoint d’un choix de sièges des collections du Mobilier national emblématiques du pouvoir, se trouvait le siège « Curule » également de Pierre Paulin.

Pour réaliser le siège « Curule », le designer, connu pour être un adepte de la nouveauté, ne fit pas que reprendre le nom de l’antique sella curulis mais rendit un hommage au siège impérial en en reprenant les principaux traits.

La sella curulis : le siège du pouvoir

Adlocutio de Caligula, with the courtesy of
Adlocutio de Caligula

Sur une monnaie de Caligula, l’empereur, tête nue et en toge, debout sur une estrade, s’adresse à cinq soldats. Il exécute une adlocutio cohortium, une adresse aux cohortes. Derrière lui, se trouve un siège duquel il vient de s’extraire : il s’agit de la sella. Sa présence sur l’estrade montre l’importance de celui qui parle : la sella curulis est le siège du pouvoir. Celui qui a le droit de s’asseoir sur la curule, en effet, détient le pouvoir.

La sella curulis est le siège officiel de plusieurs magistrats romains. Parmi les attributions de ces dignitaires, figurait en particulier celle de rendre la justice. Or, celle-ci était rendu assis par le magistrat : sur une tribune, on posait la chaise curule sur laquelle s’asseyait celui à qui revenait la charge d’officier. Justice, levée des troupes, prise des auspices, autant d’actions qui se prenaient en position assise. On donna à Jules César le droit de se servir de la curule en tous lieux, mais on l’accusa d’aspirer à la royauté pour être resté assis en présence du Sénat.

La supériorité de l’empereur se révèle à des détails : parmi les consuls, l’empereur restait assis sur la curule. Lors des funérailles de l’empereur, on plaçait son effigie sur une chaise curule.

La forme de la sella curulis

Sella curulis (Daremberg et Saglio)

L’objet, symbole du pouvoir, est très simple.

La sella curulis, dans l’antiquité romaine, est toujours de forme carrée, soutenue par des pieds recourbés. Deux modèles coexistent. Soit les pieds sont parallèles et droits, soit les pieds sont réalisés en X, comme des tenailles. La « curule » antique ne comporte pas de dossier, ni de bras.

Comme les actions de justice, par exemple, peuvent être réalisées n’importe où, la chaise curule est réalisée pour être extrêmement maniable et pliante.

La « Curule » de Paulin : « une version latine … »

"Curule" de Pierre Paulin, © Ligne Roset 2009
« Curule » de Pierre Paulin, © Ligne Roset 2009

À propos de sa « Curule », Pierre Paulin disait : « Si j’ai voulu reprendre le passé, j’ai aussi décidé d’en reprendre les schémas techniques, les concepts, et jusqu’au nom des objets. Par exemple le fauteuil curule, qui figure le siège du pouvoir en Occident. C’est un exercice, une version latine, ma traduction du passé en langage contemporain. »

En 2009, l’année du décès de Pierre Paulin, Ligne Roset a mis à son catalogue la réédition de plusieurs œuvres du designer français, parmi lesquelles « Curule ». Ce siège, créé au début des années 1980, prototypé au Mobilier national en relation avec des artisans extérieurs, fut d’abord exposé en septembre 1983 au musée des Arts décoratifs avant d’être édité en série limitée signée et numérotée en 1988.

Bannissant tout effet décoratif daté, afin de réaliser un siège contemporain et intemporel, le siège « Curule » de Pierre Paulin, initialement réalisé en sycomore clair et en amarante, est réédité par Ligne Roset avec une assise et des accoudoirs en hêtre clair naturel verni mat ou teinté noir verni mat et possède un dosseret en cuir souple vachette pleine fleur pigmenté, en cuir grège ou noir selon le modèle. Comme son ancêtre antique, la « Curule » est pliante, le siège se pliant par le milieu de l’assise.

La fabrication artisanale de la « Curule » de Pierre Paulin est extrêmement exigeante. Elle nécessite un assemblage minutieux de nombreuses pièces de bois massif découpées à l’unité, ce qui lui confère un caractère prestigieux de meuble rare et précieux : un quasi chef d’œuvre de Compagnon.

Barcelona : la chaise curule de Mies van der Rohe

©Photo Les Arts Décoratifs, Paris/Jean Tholance. Tous droits réservésEntre la Rome impériale et Pierre Paulin, la France avait déjà connu un renouveau de la Curule, en particulier lors de la période du Directoire (1790-1803) où le siège est apparu dans le décor qui se voulait inspiré par l’Antiquité.

Le peintre David, en particulier, a dessiné le siège Curule, réalisé par Jacob. Le Musée des arts décoratifs en possède un bel exemplaire.

De même, Pierre Paulin n’est pas le premier designer à réutiliser le prototype de la chaise curule au vingtième siècle. Un peu plus de cinquante années plus tôt, Mies van der Rohe s’était inspiré du siège antique pour meubler le pavillon allemand lors de l’exposition universelle de Barcelone, en 1929. D’où le nom de ce siège N° MR 90 : « Barcelona ».

Barcelona Mies van der Rohe : photo Carlos Lorenzo (Flickr)
Barcelona Mies van der Rohe : photo Carlos Lorenzo (Flickr)

Là encore, c’est une réminiscence à la symbolique du pouvoir de la forme de la curule qui est à l’origine du projet. Mies van der Rohe savait que l’exposition allait être visitée par les grands de ce monde et il réalisa la chaise « Barcelona » dans le but de les faire asseoir sur un siège à la fois moderne et digne de leur fonction. La chaise devait servir de trône au Roi et à la Reine d’Espagne, Alfonso XIII et Victoria Eugénie de Battengerg, lors de leur passage au pavillon allemand.

L’architecte déclara à propos de sa chaise qu’elle devait être « importante, très élégante et coûteuse. Elle devait être monumentale. On ne pouvait pas simplement prendre une chaise de cuisine ! ». S’inspirant du modèle antique de la chaise pliante, siège du pouvoir, Mies van der Rohe dessina sa chaise avec un pied en métal chromé aux formes très fluides, le revêtement de l’assise en cuir. Cette chaise est devenue une véritable icône du design.

Évidemment, l’architecte prend quelques libertés avec le modèle antique : si son siège n’a pas de bras, comme la « curule », il ajoute un dossier. Par ailleurs, son siège n’est pas pliable. Finalement, c’est plutôt le tabouret, souvent proposé comme repose-pied au siège « Barcelona », qui s’apparente le plus au modeste mais prestigieux siège romain.

Tabouret "Barcelona" : photo de Alx (Flickr)
Tabouret « Barcelona » : photo de Alx (Flickr)

Crédit photographique

Monnaie Gaius (Caligula). AD 37-41. Æ Sestertius (27.99 g, 6h). Rome mint. Struck AD 37-38. © « Courtesy of CNG ». Site : http://www.cngcoins.com

Portrait de Pierre Paulin et Siège Curule de Pierre Paulin avec l’aimable autorisation de Ligne Roset. Site : http://www.ligneroset.fr

La Sella curulis est reproduite de l’encyclopédie Daremberg et Saglio

Fauteuil curule de Jacob Frères (MOB NAT GME 5257) reproduit avec l’aimable autorisation du Musée des Arts décoratifs ©Photo Les Arts Décoratifs, Paris/Jean Tholance. Tous droits réservés. Site internet : http://www.lesartsdecoratifs.fr

Lien à la photographie « Barcelona Chair by Ludwig Mies van der Rohe » sur Flickr par Carlos Lorenzo ; lien à la photographie « Barcelona » sur Flickr par Alx.

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « Le siège du pouvoir : la Curule, de l’Antiquité à Pierre Paulin », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 15 mai 2012. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2012/05/la-chaise-curule-antiquite-a-pierre-paulin/>. Consulté le 25 avril 2017.