À propos du Journal of Archæological Numismatics

Une nouvelle revue servant d’interface entre les archéologues et les numismates.

Entretien avec Jean-Marc Doyen

La fin de l’année 2011 a vu la sortie du premier numéro d’une nouvelle revue internationale, dans l’organisation de laquelle deux chercheurs d’HALMA-IPEL sont étroitement impliqués. Xavier Deru (maître de conférences, Lille 3), fait partie du comité d’édition franco-belge composé de cinq personnes issues de domaines bien différents de la recherche. Jean-Marc Doyen (CEN-Centre Européen d’Études Numismatiques, Bruxelles) dirige le Journal of Archæological Numismatics, abrégé en JAN. Nous l’avons rencontré afin de nous éclairer sur l’origine du projet.

Christophe Hugot : Encore une nouvelle revue : pourquoi ?

Jean-Marc Doyen
Jean-Marc Doyen

Jean-Marc Doyen : Le JAN est avant tout destiné à combler un vide dans la recherche. Il ne s’agit pas d’une revue archéologique supplémentaire ou d’un ixième bulletin dédié à la numismatique. Le projet est né d’un constat : celui de l’absence de dialogue entre deux branches de l’Histoire : l’archéologie de terrain et la numismatique « archéologique ». Au lieu de travailler de concert, ces deux disciplines s’ignorent encore largement, alors que toutes les deux peuvent être classées parmi les « sciences auxiliaires » de l’Histoire.

Ch. Hugot : Vous évoquez une « numismatique archéologique ». Il y aurait donc plusieurs numismatiques ?

Journal of archaeological numismaticsJ.-M. Doyen : Effectivement, il existe plusieurs numismatiques, ou plutôt plusieurs façons dont l’historien peut faire usage de la monnaie. La numismatique traditionnelle, qui remonte à la Renaissance, est avant tout qualitative et descriptive. Elle travaille sur un objet coupé de son contexte. Mais l’émergence de la quantification en histoire économique, ce qu’on appelle la cliométrie, a provoqué le développement d’une numismatique elle aussi quantitative. Les monnaies anciennes, du moins celles antérieures au moment où les archives détaillées existent, sont un excellent traceur socio-économique. Elles sont souvent la seule source fiable. N’oublions pas qu’il faut attendre le début du vingtième siècle pour voir apparaître des documents écrits  permettant d’appréhender l’usage quotidien de la monnaie.

Ch. Hugot : D’où l’intérêt des fouilles archéologiques…

J.-M. Doyen : Effectivement. Les fouilles livrent souvent de grandes quantités de monnaies, perdues ou enfouies volontairement. Le fouilleur les utilise trop souvent comme un simple élément de datation. Une couche archéologique, une tombe, un monument est souvent daté grâce aux monnaies qu’il contient. L’économiste reste un peu sur sa faim. Tout comme le sociologue qui aimerait comprendre pourquoi telle monnaie a été choisie plutôt que telle autre. La numismatique archéologique se charge de « faire parler » la monnaie. Dans ce cadre, le contexte est d’une importance majeure.

 Ch. Hugot : Mais les supports éditoriaux traditionnels ne peuvent-ils suffire ?

J.-M. Doyen : Non, le cloisonnement méthodologique interdit souvent de réunir dans un même article l’étude détaillée des monnaies et les données contextuelles propres à l’archéologie, comme la céramique, les objets de la vie quotidienne ou la description des structures. Les auteurs se heurtent bien souvent à de soi-disant problèmes techniques qui cachent le manque d’intérêt de revues trop spécifiques. C’est pourquoi un nouveau lieu de rencontre s’avérait nécessaire. Le domaine est en pleine ébullition et un créneau était à prendre. Nous avons immédiatement choisi une visibilité au plan international : de ce fait, l’anglais est inévitablement la langue véhiculaire du JAN. Les textes sont soumis à un comité de lecture particulièrement exigeant et constitué d’une vingtaine de  scientifiques de renom issus d’une dizaine de pays européens.

Ch. Hugot : Pourquoi conserver un support « papier » ? Est-ce encore une solution « raisonnable » en 2012 ?

Statère d’or des Ambiani © J.-M. Doyen
Statère d’or des Ambiani (1er s. av. J.-C.) trouvé en 2006 à Ruitz (Pas-de-Calais) : fouilles de G. Delepierre, Archéopole © photo  J.-M. Doyen

J.-M. Doyen : Oui et non. Le numismate travaille essentiellement sur des images. La comparaison rapide d’une monnaie réelle, que l’on tient en main, avec une reproduction à une autre échelle qui se trouve sur un écran, est une gymnastique à peu près impossible. Le passage par des planches photographiques tirées sur papier s’avère donc nécessaire. Comme chacun ne dispose pas d’une imprimante « haute définition », le support traditionnel reste encore et toujours la meilleure solution. Mais le principe du JAN est de mettre rapidement une version numérique à la libre disposition des chercheurs. Du moins si ce procédé ne signifie pas la mort du projet à brève échéance, faute d’abonnés.

Ch. Hugot : Concrètement, comment peut vivre une nouvelle revue dans un domaine aussi pointu ?

J.-M. Doyen : En réalité, les domaines couverts par le JAN sont plus variés qu’il n’y paraît. Des pans entiers de l’histoire économique ou de l’histoire des idées peuvent être alimentés par ce biais. De plus, la revue s’intègre dans une série de publications éditées par le CEN depuis un demi-siècle : un bulletin quadrimestriel réservé à de brèves études largement ouvertes aux étudiants, une série de « travaux », dont quinze volumes sont disponibles, une autre de « dossiers ». L’équipe dispose donc d’une tradition dans l’édition, d’un « savoir faire » technique et d’un lectorat bien implanté. Les frais sont couverts à la fois par le Centre mais également par un financement de la « Région de Bruxelles-Capitale », puisque le siège de la nouvelle revue est situé à Bruxelles. Le bulletin est lu dans dix-huit pays d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie. Mais nous espérons que le JAN connaîtra une diffusion plus large encore.

Ch. Hugot : Outre des articles méthodologiques, le premier volume du JAN aborde des questions antiques et médiévales en France et en Belgique. Quelle période et quelle zone géographique la revue est-elle censée aborder ?

J.-M. Doyen : Le sujet couvert par la revue est en soi déjà restreint. Ce serait une erreur de vouloir encore en limiter la zone couverte et les périodes abordées. Le JAN se veut largement ouvert. Sans vouloir nier l’importance de l’Afrique et de l’Asie dans les phénomènes de la monétarisation, nous nous limiterons dans un premier temps à l’Ancien Monde, de la préhistoire (on pense aux paléo-monnaies comme les haches en bronze, les broches en fer, les lingots en forme de peaux de bœufs) au début du 20e siècle. Le premier volume paru reflète essentiellement les centres d’intérêts des éditeurs. Le volume suivant, à paraître à l’automne, débordera largement de ce cadre. Ainsi avons-nous l’honneur de publier le premier article consacré au plus grand trésor d’argenterie viking jamais trouvé au Danemark ou une découverte provenant d’une tombe d’un pays balte, ceci à côté d’un long texte consacré à Reims.

Ch. Hugot : Pour conclure, quel est le profil-type de l’auteur ?

J.-M. Doyen : Je dirais qu’il est jeune – disons 25/35 ans ‒, assez largement féminin, avec un bagage très spécifique lié soit aux activités de fouille, soit à l’interprétation des données de terrain : céramologie, anthropologie, archéozoologie.  Le comité de rédaction lui-même comprend une moitié de doctorants. Le JAN constitue pour eux un excellent tremplin pour la suite de leurs activités professionnelles.

Pour en savoir plus

Journal of Archæological Numismatics, Bruxelles : CEN, Centre européen d’études numismatiques.
Contact de la revue : jour.arch.num [at] gmail.com

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Citer ce billet

Christophe Hugot, « À propos du Journal of Archæological Numismatics », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 23 janvier 2012. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2012/01/journal-of-archaeological-numismatics/>. Consulté le 26 juin 2017.