Thérèse et les âmes fortes

À propos du roman de Jean Giono, Les âmes fortes, paru aux éditions Gallimard en 1950

Qui sont les personnages des âmes fortes ? C’est à travers un parcours onomastique des principaux personnages que nous montrerons combien le mensonge gangrène non seulement le monde, mais aussi les mots, dans ce roman de Giono.

Le nom et le personnage, dans les âmes fortes

Est-il pertinent de s’intéresser aux prénoms, patronymes ou sobriquets dans ce roman ? Giono, par ses choix en terme d’onomastique, a-t-il seulement voulu s’ancrer dans une époque et un terroir, pour éviter tout effet d’exception et montrer ainsi la banalité du mal ? Ou bien, sans rejeter cette première proposition, étoffe-t-il encore davantage ses personnages, en jouant avec la sémantique des noms propres ?

Les surnoms

Deux surnoms, dans le roman, pourraient ouvrir des pistes de réflexion. Le premier à apparaître dans le récit, est « le Mignon« , surnommé ainsi dans le village de Châtillon, par antithèse, et Giono de proposer une longue description qui ruine toute possibilité de donner du crédit au surnom (p.203 ss. édition Folio). Le second est appelé « le muet » (sans majuscule, cette fois), mais il n’est en rien affecté de mutisme (p. 350 : « Le postillon était ce fameux type maigre qui passait pour muet. On ne l’avait jamais entendu parler que deux ou trois fois. »). Dans les deux cas, Giono joue sur l’incertitude. Le nom ne dit pas ce qu’il signifie. La question du mensonge, si présente dans les « plis » du roman, s’infiltrerait aussi dans l’onomastique.

Thérèse

Thérèse est la vieille femme qui, à l’occasion d’une veillée funèbre, raconte à plusieurs reprises la même partie de sa vie, où dominent le mensonge et le mal. Son prénom est si courant que l’on songe à peine à s’y intéresser ; il est pourtant assez révélateur. Il viendrait du nom d’une île de la mer Égée, Therasia, dont la racine est le nom θήρ, thêr, la bête de proie, la bête sauvage. Le prénom n’est pas attesté dans l’Antiquité, alors que bien des noms, composés sur la racine, existent selon F. Bechtel. L’équivalent latin de la racine, « ferus », qu’Ernout et Meillet oppose à « mansuetus », a donné des mots en français, que l’on appliquerait volontiers à notre personnage, au cœur féroce. Quoi de surprenant, par conséquent, que Thérèse, s’appelle ainsi, elle qui se compare à un furet, « devant le clapier », « heureuse d’avoir des dents capables de saigner; et d’entendre couiner les lapins sans méfiance autour » d’elle.

À la candeur du personnage, dont la fraîcheur est soulignée, alors que Thérèse compte déjà quatre-vingt-neuf années, s’oppose un prénom marqué par la férocité. Rappelons à ce propos qu’une des pleureuses de cette longue veillée funèbre, plus jeune que Thérèse, s’appelle Rose… mais c’est Thérèse qui est « fraîche comme la rose », précisent les dernières phrases du roman.

Firmin

Le prénom de l’époux de Thérèse, qu’elle fait mourir à petit feu, est plus transparent : l’adjectif firmus, solide, fort, durable en est à l’origine. Cependant, progressivement dans le roman, le personnage se révèle avant tout par ses faiblesses. Sa conviction de dominer sa femme devra attendre longtemps avant d’être démentie, alors que Thérèse fait de lui, rapidement, un instrument pour réaliser son dessein, un « pantin », raconte-t-elle, pour échapper à son sort. Alors que Thérèse vivra encore de longues années, Firmin meurt jeune. Son prénom perd, pour ainsi dire, tout son sens.

Les époux Numance

Certes, le patronyme Numance est attesté, néanmoins, il est tentant de rappeler, surtout pour des antiquisants, que Numance est une cité d’Hispanie qui a résisté autant que possible à Rome et à Scipion Emilien, pour se rendre, après un siège héroïque, en 133 avant Jésus-Christ. Appien raconte dans L’Ibérique, chapitres 84-98, cette résistance à l’ennemi et la mort, comme échappatoire pour ce peuple si fier. Quel rapport avec le couple Numance ? Le risque étant toujours de surinterpréter, formulons avant tout des questions. Est-ce que le couple Numance n’est pas, comme cette cité, en situation de siège, attaqué pour l’argent, par Firmin, attaqué d’une manière plus pernicieuse, par les sentiments, par Thérèse ? Contrairement à Numance, le couple ne résiste pas, mais se donne entièrement, argent, et amour. Mais la sauvagerie des sentiments -Madame Numance a des « yeux de loup »-, la bonté dont le couple fait preuve, de manière presque perverse, rappelle combien le siège de Numance aliène ses habitants et les rapproche d’animaux, jusqu’au cannibalisme. Effet de miroir ? ou révélation sur le couple ? Dans le roman, c’est plutôt Thérèse qui est en quête de « sang pur », mais qu’en est-il des Numance ? Quelle est la finalité de cette bonté ? Et bien sûr, dans le cas du siège de Numance, comme dans notre roman, la mort est là, comme solde de tout compte !

Conclusion ?

Nous ne formulerons pas ici de conclusion qui laisserait à penser que cette enquête se suffit à elle-même. En revanche, une hypothèse pourrait être dégagée. Giono semble avoir joué avec les différentes manières d’appeler ses personnages pour dire et ne pas dire ce qu’ils sont, car ces noms sont toujours en relation avec un aspect de leur personnalité, mais toujours démentis aussi, par des comportements. Les noms, comme les discours, semblent donc bien fallacieux !

Pour en savoir plus

Les âmes fortes, Giono, Paris, 1950 (l’édition de référence est ici, comme pour le programme des CPGE scientifiques, l’édition Folio) [Voir site de l’éditeur].

Voir les dictionnaires étymologiques : P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, 1977 [localiser l’ouvrage] et A. Ernout-A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, 1932.

Voir, pour les noms propres en grec ancien, l’ouvrage qui fait toujours référence, bien qu’ancien : F. Bechtel, Die historischen Personennamen des Griechischen bis zur Kaiserzeit, Halle, 1917.

Références d’auteurs anciens

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Citer ce billet

Marie-Andrée Colbeaux, « Thérèse et les âmes fortes », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 21 avril 2011. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2011/04/giono-ames-fortes/>. Consulté le 27 juin 2017.