Roman étymologique

À propos du roman de Carole Martinez, Le cœur cousu, paru en 2007, aux éditions Gallimard

Une femme, Soledad, raconte la vie de sa mère, Frasquita, une couturière magicienne ou une magicienne couturière, -tant il est difficile de dire ce qui prime en elle. Cette mère n’a jamais embrassé sa fille, condamnée, de ce fait, à une solitude dont la seule échappatoire est l’écriture. Fille et mère renouent finalement les fils, symboliquement, à travers la métaphore filée du « texte » qui tisse le roman.

Le texte

Le mot « texte » provient du latin, textus, « le tissu, la trame », au sens propre et « l’enchaînement d’un récit » au sens figuré. Le nom est issu du verbe texere qui signifie « tisser ». Ainsi, le texte, au sens où nous l’entendons d’écrit, peut être assimilé par métaphore, à un entrelacs, une construction serrée de phrases, composées elles-mêmes de mots, qui tissent des liens entre eux. La famille de mots issue de cette racine latine est vaste : d’un côté, le tissage permet de créer une toile, un tissu subtil (subtilis, en latin, qu’Ernout et Meillet analysent comme issu du groupe nominal *sub tela, désignant pour les tisserands les fils qui passent sous la chaîne de la toile, d’où le sens de mince, ténu) ; d’un autre côté, le textile sera négligé au profit du texte, de son contexte, de son paratexte et de toutes les analyses textuelles et intertextuelles, sans parler des hypertextes et texto.

Le prétexte

Photographie : M-A Colbeaux
Photographie : M-A Colbeaux

Le roman de Carole Martinez ne serait-il pour nous qu’un prétexte pour « expliquer » (« déployer », au sens premier, « expliquer » ayant pour racine verbale le latin plectere, tresser, enlacer) le mot « texte » ? En réalité, l’auteur tisse son roman sur la richesse de ce mot, en construisant, pour ainsi dire un roman étymologique : partout est soulignée la proximité de l’écriture, qui tisse des liens entre des personnages ou des épisodes, et le tissu, tantôt cousu, tantôt brodé, à travers un récit d’une vie marquée par le sceau de la magie. En effet, les deux arts, de la mère et de la fille, se confondent dans la magie qu’ils opèrent, avec les fils et avec les mots. À l’énergie de ces femmes, aux couleurs vives du sud de l’Espagne, répond le flamboiement d’une écriture où tous les mots sont brodés avec précision.

Une histoire de femmes, dont la dimension mythique est omniprésente, entre fileuses, tisseuses, magiciennes et mères impitoyables. Une histoire de mots.

Pour en savoir plus

Carole Martinez, Le cœur cousu, (Collection Blanche) Gallimard, 2007. Réédition Folio en 2009.

Voir les dictionnaires étymologiques : A. Ernout-A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, 1932.

Pour explorer cette réflexion sur le texte dans la littérature de la Rome antique : A. Deremetz, Le Miroir des Muses, Poétiques de la réflexivité à Rome, Lille, 1995, notamment, pp.51-72, avec l’étude des métaphores artisanales, et pp.289-316 « Le carmen deductum ou le fil du poème ». [Localiser l’ouvrage]

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Citer ce billet

Marie-Andrée Colbeaux, « Roman étymologique », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 11 janvier 2011. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2011/01/coeur-cousu-martinez/>. Consulté le 20 août 2017.