Antiquité et humanités numériques

Les antiquisants dans la communauté des digital humanities (en France)

L’institut des sciences humaines et sociales du CNRS a organisé en novembre dernier une journée d’études consacrée aux professionnels de l’information de la BAP F (métiers de la documentation, de la culture, de la communication, de l’édition et des TICE). Parmi les posters présentés lors de cette journée, plusieurs portaient sur des projets dans le domaine des sciences de l’Antiquité.

On y trouve notamment des informations sur les évolutions récentes ou à venir de deux initiatives majeures remontant au début des années 1980 : le réseau Frantiq (Fédération et ressources sur l’Antiquité) et LIMC-France (Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae).

Ces posters nous donnent l’occasion de procéder à un rapide tour d’horizon des initiatives françaises menées dans le champ de l’application des technologies numériques aux études anciennes (ce que les Anglo-saxons ont coutume de rassembler sous l’appellation de « Digital Classics », à la fois discipline émergente et communauté constituée de « digital classicists »).

Nous nous contenterons ici d’identifier, en nous limitant à la France, quelques acteurs impliqués dans ce volet « Antiquité » des humanités numériques, indépendamment de leur nature (individu, institution, réseau), et en les regroupant par spécialité, sans prétention d’exhaustivité :

Philologie

Le séminaire Textes anciens et humanités numériques (EHESS) dirigé par Aurélien Berra.
Le carnet de recherche Philologie à venir accompagne cette série de conférences et suit l’élaboration d’une édition numérique de l’oeuvre d’Athénée, Les Deipnosophistes.

Hyperdonat, le projet d’édition électronique des commentaires de Donat (Aelius Donatus, grammairien latin du IVe siècle) aux comédies de Térence.

Epigraphie

Les recherches de Marion Lamé sur les possibilités d’application de l’outil informatique à l’étude et à la publication des inscriptions antiques.
Elles s’inscrivent dans le cadre d’une thèse de doctorat (titre provisoire : « Epigraphie en réseau. Réflexions sur les potentialités d’innovations dans la représentation numérique des inscriptions et leurs contenus historiques »), et s’appuient sur un matériau principal : les Res Gestae Divi Augusti. Le carnet de recherche Epigraphie en réseau vise à rendre compte de ses travaux.
Marion Lamé a aussi co-organisé le premier atelier francophone consacré à Epidoc, un langage de balisage et de structuration en XMLTEI pour les documents épigraphiques (et plus largement tous les textes anciens inscrits sur la pierre, le métal ou autre matériau, y compris les papyrus).

De nombreux corpus épigraphiques ou papyrologiques ont déjà fait l’objet d’une édition électronique en suivant les normes Epidoc : parmi ceux accessibles en ligne, on peut citer le projet Inscriptions of AphrodisiasInscriptions of Roman Cyrenaica ou encore Vindolanda Tablets Online. Pour une liste plus exhaustive des projets achevés ou en cours, voir la page Epidoc du Digital Classicist Wiki.

Le projet en cours d’édition (papier et électronique) des Inscriptions grecques du Louvre.
On trouvera quelques informations (très laconiques) et de la documentation sur la page web du séminaire d’épigraphie grecque dirigé par Michèle Brunet.

Archéologie

Archéovision, le Centre de Ressources Numériques 3D du TGE Adonis, qui a pour mission l’accompagnement et le soutien de projets de restitution virtuelle en archéologie (expertises, sauvegarde et archivage des données, valorisation scientifique).
Pour plus d’informations sur les activités d’Archéovision, voir la présentation faite dans ce billet publié sur Insula.

Ressources documentaires et bibliographiques (bases de données)

Frantiq, réseau de centres de recherches créé en 1984, destiné à la mise en commun de ressources documentaires en sciences de l’Antiquité, de la Préhistoire au Moyen-Age.
Frantiq assure notamment le développement du Catalogue collectif indexé (CCI) et du thésaurus PACTOLS.
Au rang des évolutions récentes, on notera le programme IdR2D, soutenu en 2008-2009 par le TGE Adonis, qui a consisté à transformer le thésaurus PACTOLS en ontologie au moyen de SKOS, un langage de représentation de vocabulaires contrôlés développé sous l’égide du W3C dans le cadre du Web sémantique.
NB : ce référentiel PACTOLS est intégré dans la toute récente plate-forme de recherche ISIDORE.

DAPHNE (Données en Archéologie, Préhistoire et Histoire sur le NEt), portail de recherche issu de la mutualisation de trois bases de données bibliographiques spécialisées : le BAHR, Frantiq-CCI et FRANCIS (pour les domaines concernés).

TESSELLA, un projet en cours de base de données bibliographiques en ligne sur la mosaïque antique, et d’édition automatisée du Bulletin bibliographique pour l’étude de la mosaïque antique (Bulletin de l’AIEMA).

Le système d’information LIMC-France, consacré à l’iconographie de la mythologie et de la religion gréco-romaine.
Le poster (pdf) expose clairement la démarche suivie par l’équipe du LIMC : concevoir des corpus numériques en faisant usage de conventions et de normes « pour l’interopérabilité des données sur l’Antiquité ».
On y découvre aussi des informations fort intéressantes sur ses réalisations et ses perspectives de développement : interopérabilité avec CLAROS grâce à l’adoption du modèle sémantique CIDOC-CRM (aussi utilisé par Arachné, déjà évoquée dans un précédent billet), usage de schémas normalisés de métadonnées (Dublin Core, XMP et IPTC pour les images), édition électronique en TEI (projet d’édition critique en ligne CALLYTHEA, en partenariat avec le centre de ressources numériques Telma), utilisation de coordonnées géographiques normalisées.

Conclusion : vers l’émergence d’un « Classical Linked Data » ?

Ces initiatives du LIMC reflètent une posture bien définie : celle d’insérer ses corpus dans un réseau de gisements d’informations, tous reliés entre eux grâce à l’usage de normes communes visant à rendre les données interopérables, comme dans une gigantesque base de données.

Cette démarche est fondée sur les principes du Web de données ou Linked Data, dont le but est de constituer un réseau d’informations structurées à l’échelle du Web, en respectant un certain nombre de standards et de technologies développés par le W3C. La logique consiste à « ouvrir » et interconnecter les données de manière à ce qu’elles soient interprétables aussi bien par des humains que par des machines.

On entrevoit donc à travers le cas du LIMC les possibilités de mise en application des principes du Web de données aux sciences de l’Antiquité. Le schéma présenté dans le poster est à cet égard très explicite : on y visualise les interconnexions entre les réalisations de LIMC-France et d’autres grands réservoirs de données tels que Telma, CLAROS, Arachné et même le LGPN. Nous avions vu dans un précédent billet sur Arachné que cette immense base de données s’était également engagée dans cette voie (voir aussi le projet d’intégration avec Perseus).

Les embryons d’un « Classical Linked Data » (« Web de données liées sur l’Antiquité ») semblent entrer dans un nouveau stade de développement. Affaire à suivre (sur Insula !).

Pour aller plus loin

Sur la journée d’étude de l’INSHS, voir le compte-rendu publié sur Les Carnets de la Phonothèque, ainsi que le billet plein d’optimisme de Stéphane Pouyllau, Accompagner la recherche, sur Sp.Blog. Le programme détaillé et les interventions sont disponibles sur le site de l’INSHS.

Sur les recherches de Marion Lamé en épigraphie, voir son article « Pour une codification historique des inscriptions » disponible sur HAL-SHS.

Pour une étude approfondie du champ des « digital classics » à l’échelle internationale, consulter le rapport d’Alison Babeu (Perseus Project) Rome Wasn’t Digitized In A Day : Building A Cyberinfrastructure for Digital Classicists (pdf).
Voir aussi l’ouvrage référence dans ce domaine : Digital Research in the Study of Classical Antiquity. Gabriel Bodard, Simon Mahony (eds.). Ashgate, 2010.
A noter aussi sur les « digital classics » : le groupe Zotero digitalclassics a entamé la constitution d’une bibliographie en ligne à laquelle chacun peut contribuer depuis « son » Zotero.

Sur le Web de données ou Linked data : lire le billet de S. Pouyllau Construire le web de données pour les shs avec les digital humanities, et celui de Lully, Le web de données publié sur le blog Bibliothèques[reloaded].
A visionner (ou re-visionner) : la présentation vidéo Le Web de données : perspectives pour les métiers de l’information documentation par Emmanuelle Bermès, disponible sur le site de l’ADBS.
Voir aussi le site du mouvement linkeddata.org

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Lire aussi sur Insula :

Citer ce billet

Régis Robineau, « Antiquité et humanités numériques », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 28 janvier 2011. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2011/01/antiquite-et-humanites-numeriques/>. Consulté le 17 août 2017.