Pavanes et javas dans la Faculté des lettres de Lille

Aux premiers jours du mois de septembre 2010, des déménageurs chargèrent leurs camions des derniers reliefs du passé « lillois » de l’université Lille 3 pour les emporter à Villeneuve d’Ascq. Deux services qui dépendent de l’université, la Formation continue et l’atelier national des thèses, ont quitté les bâtiments de la rue Angellier à Lille pour rejoindre − trente-six ans plus tard − le campus Pont-de-Bois de Lille 3 où la Faculté des lettres avait pris ses quartiers en 1974. Avec ce départ, c’est un chapitre de l’histoire de la Faculté des lettres de Lille qui se clôt définitivement. Ce billet est pour nous l’occasion d’évoquer le roman d’Hubert Nyssen, Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur, paru en 2004 dans la maison dont il est le créateur (Actes sud). Une partie de l’intrigue, en effet, est censée se dérouler dans l’ancienne Faculté des lettres de Lille.

La Faculté de Lille d’Hubert Nyssen

Le roman d’Hubert Nyssen, Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur, narre l’existence de Bruno Bonopéra, professeur de lettres à la Faculté des lettres de Lille, spécialiste du poète Salluste du Bartas, à partir du récit de cinq narrateurs qui l’ont connu, cinq voix discordantes qui reconstituent un impossible portrait. Charles Miossec commence ces Pavanes et javas. Il est l’ami de toujours de Bonopéra, au moins depuis leurs études effectuées à la Faculté des lettres de Lille, dans les années trente. Puis ce sont les deux filles de Bruno Bonopéra qui parlent séparément de leur père. Irma Soulier, ensuite, femme ignorante qui fut la compagne du lettré, donne sa part de vérité. Une étudiante chinoise complète le puzzle. Un sixième narrateur intervient pour provoquer une mise en abyme et nous rappeler que nous venons de lire un roman.

Détail de mosaïque : Hall de la Faculté des Lettres de Lille. Photographie M. Aubry : Base Images IRHiS-Lille3
Détail du Hall de la Faculté des Lettres de Lille. Photographie M. Aubry. Base Images IRHiS-Lille3

Mais ni l’histoire ni les personnages ne sont le sujet de ce billet, mais le décor ou, plutôt, l’absence de décor. Car si l’intrigue est censée se passer à Lille, rien ne vient décrire la ville. Tout juste sont cités le quartier du Vieux Lille et − à peine plus précisément − la rue de la Monnaie, dont le lecteur n’aperçoit que l’encoignure d’une porte et le nom de l’Hospice comtesse. Rien d’autre.

La Faculté des lettres de Lille est à peine plus suggérée par la présence des mots « grand amphithéâtre », « couloirs de l’université », « bureau ». Quant à la plus longue description du lieu, elle révèle combien nos souvenirs peuvent être faussés et tromper les traits des êtres et des lieux que nous avons en mémoire :

Un après-midi où je n’avais pas de cours, je suis allé à l’université et je me suis promené dans les couloirs de la faculté que nous avions si souvent arpentés avant-guerre, Bonopéra et moi. Ils me parurent plus étroits, ces couloirs, les cours plus petites, les jardins plus mesquins que dans mon souvenir, et les étudiants plus jeunes que nous ne l’étions.

C’est tout. Rien ne distingue cette Faculté de n’importe quelle faculté de France ou de Navarre, ou de Belgique. L’écrivain y place même des jardins inventés et, contre toute vérité historique, prétend que Bruno Bonopéra professa sur les lieux-mêmes où il étudia : à la mort du professeur, située en 1982, la Faculté avait déménagé depuis près de dix ans du centre de Lille à Villeneuve d’Ascq, sur le campus imaginé par Pierre Vago.

Mais si Hubert Nyssen ne donne rien à voir de Lille et de sa Faculté des lettres, pas plus qu’il ne décrit Athènes ou le Cap Griz-Nez, c’est que, comme le sixième narrateur du roman, celui-ci compose Pavanes et javas « à vue de nez » et que l’Histoire n’est pas son territoire : « j’ai bien assez de la fiction, mon ordinaire. »

Tout n’est que fiction et prétexte aux mots dans ce roman, et c’est sans doute l’essentiel. Pour retrouver la Faculté des lettres de Lille, il nous faudra pousser d’autres portes dérobées et passer à d’autres danses que ces pavanes et javas.

Post scriptum : Hubert Nyssen et l’Université

Couloir de la Faculté en 1909 (Base Images IRHiS-Lille3)
Couloir de la Faculté en 1909 (Base Images IRHiS-Lille3)

Si, vraisemblablement, jamais Hubert Nyssen n’a mis les pieds dans la Faculté des lettres de Lille, le monde universitaire n’est pas inconnu de l’écrivain et éditeur. Né en 1925 à Bruxelles, et après avoir « achevé la rhétorique dans un athénée de banlieue », Hubert Nyssen entre à l’Université libre de Bruxelles à la Libération. Son expérience universitaire bruxelloise, qu’il dépeint dans un texte pour la Revue de l’Université de Bruxelles et reprend sur son site, fut de courte durée. Hubert Nyssen fut contraint d’entrer dans le monde du travail, avec le destin qu’on connaît, « aux deux bouts de la réalisation d’un livre : du côté de l’écritoire et du côté de l’édition, avec une égale inventivité », comme le souligne Jacques De Decker.

Les études universitaires, brèves en Belgique, furent reprises plus tard par Hubert Nyssen à Aix-en-Provence où, devant un jury présidé par Georges Duby, il devint docteur ès lettres en soutenant une thèse sur la théâtralité du texte dans l’édition. Il fut Chargé de cours à l’Université d’Aix en Provence, Maître de conférences à celle de Liège et Membre du conseil d’administration de Montpellier 2. Enfin, il a été honoré d’un titre de docteur honoris causa par l’Université de Liège.

Pour en savoir plus

Hubert Nyssen, Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur, (Un endroit où aller) Actes sud, 2004. Voir le site de l’éditeur.

Sur Hubert Nyssen : Lire, de Jacques De Decker, Entretiens avec Hubert Nyssen, Editions du Cygne, 2005 [Localiser l’ouvrage]. Présentation d’Hubert Nyssen sur le site de l’Université de Liège : texte de Pascal Durand à l’occasion de sa réception comme docteur honoris causa. Le Centre d’Etudes du Livre Contemporain de l’Université de Liège possède le Fonds Nyssen. L’éditeur, écrivain, diariste, tient un blog sur son site internet.

Sur Salluste du Bartas, personnage  « central » du roman : Yvonne Bellenger, Du Bartas et ses divines Semaines, Sedes, 1993 [Localiser l’ouvrage]. Voir encore James Dauphiné et Paul Mironneau (dir.), Du Bartas : actes des premières Journées du Centre Jacques de Laprade, tenues au Musée national du château de Pau, le 19 novembre 1993, (Les Cahiers du Centre Jacques de Laprade, 1258-2255 ; 1) J & D éd, 1994 [Localiser l’ouvrage].

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Christophe Hugot, « Pavanes et javas dans la Faculté des lettres de Lille », Insula [En ligne], ISSN 2427-8297, mis en ligne le 12 novembre 2010. URL : <http://bsa.biblio.univ-lille3.fr/blog/2010/11/faculte-des-lettres-de-lille/>. Consulté le 26 juin 2017.